
PRESSE AFRICAINE
Mai 1998
Si les six chefs d'Etat d'Afrique
centrale et orientale qui ont signé avec le président Clinton
la Déclaration de Kampala sur la "sécurité régionale"
veulent sérieusement rechercher une telle sécurité
régionale, le moment est venu pour eux -et pour leur récent
invité d'honneur américain -de le prouver en mettant fin
à la guerre civile soudanaise.
En avril, le président Arap
Moi du Kenya, l'un des signataires de la déclaration, a accueilli
à Nairobi des représentants du gouvernement soudanais d'Omar
Hassan el Béchir et de la Sudan People's Liberation Army (SPLA)
qui mène la résistance au Sud soudanais, pour des pourparlers
de paix. S'il est difficile d'être optimiste après tant d'échecs
dans la recherche de la paix au Soudan, le fait que les deux
ennemis se soient déjà
rencontrés à Nairobi l'an dernier sous l'égide de
l'organisme régional IGAD et qu'ils aient accepté de
se rencontrer à nouveau est un signe de progrès.
Il est grand temps d'en finir avec la guerre soudanaise, la plus importante qui sévisse encore en Afrique. S'il est inexact de parler de 40 ans de guerre -une trève a été observée entre 1972 et 1983, prouvant que les Arabo Musulmans du nord et du centre et les ethnies du Sud peuvent coexister -la reprise des combats depuis 15 ans est terrible. Il y a eu plus d'un million de morts, des millions de réfugiés à l'intérieur et dans les Etats voisins, des famines, des villages dévastés, des civils massacrés ou vendus comme esclaves. Après les effets aggravants de la sécheresse sur la guerre au Sud l'an dernier, l'ONU estime à 4 millions le nombre de Soudanais qui ont besoin de secours urgents. En demandant le 19 février $109,4 millions pour l'assistance au Soudan, l'ONU a remarqué que seulement 40% de la somme ($120,8 millions) en 1997, a été collecté. La réaction du monde à la tragédie soudanaise a été bien faible et les Soudanais se plaignent a juste titre que leurs souffrances fassent très rarement à la une en Occident.
Si les origines de ce long conflit
sont anciennes, de nouveaux facteurs sont entrés en jeu depuis l'avènement
du régime actuel par le coup d'état du 30 juin 1989 à
Khartoum. Ce régime est dirigé par des officiers et par un
parti intégriste, le National Islamic Front, dont le chef Hassan
el Tourabi est généralement considéré comme
le véritable dirigeant d'un pays où des lois islamiques d'inspiration
intégriste ont été appliquées avec une sévérité
grandissante. Pour la SPLA qui cherche généralement un nouvel
ordre pour le Soudan uni, bien que certains éléments dans
ses luttes
intestines aient parfois prôné
l'indépendance -cette application rigide des lois islamiques fut
longtemps un grand obstacle à la paix. Il paraît à
présent que le régime du généra] Béchir
et de Tourabi accepte maintenant d'exclure de cette pratique des provinces
du Sud peuplées par des ethnies largement non musulmanes et largement
chérétiennes, la SPLA vise à exclure également
les membres de ces ethnies habitant ailleurs au Soudan, par exemple dans
la capitale. Ce désaccord important en rejoint un autre, sur la
constitution que la SPLA veut ultra-fédérale, au point de
réduire à très peu les prérogatives du gouvernement
central.
Vu l'importance de la question constitutionnelle,
on ne peut pas voir comme très prometteuse la décision du
gouvernement de Khartoum de demander à l'Assemblée nationale
d'examiner' le projet de nouvelle constitution la veille des nouveaux pourparlers
de Nairobi. Le réferendum a néanmoins été lancé
fin avril. Mais des obstacles encore pires ont été surmontés
dans la résolution d'autres conflits. Et les médiateurs ont
un argument de taille pour faire accepter les sacrifices nécessaires
pour la paix par les deux côtés: le fait évident que
ni l'un ni l'autre n'est capable d'une victoire militaire
Au début de 199,7 la SPLA
lança une grande offensive au Sud, renforcée par des attaques,
à partir de l'Ethiopie et de l'Erythrée, menées par
d'autres dissidents alliés de la SPLA au sein de la National Democratic
Alliance, NDA. Si la force militaire de ces dissidents arabo-musulmans
luttant contre le régime de Khartoum est incertaine, i] est certain
qu'il yen a beaucoup. La guerre soudanaise n'est pas seulement celle du
Nord contre le Sud; elle n'est pas la guerre islamo-chrétienne que
certains zélés imaginent de l'étranger. Beaucoup de
Musulmans se sont opposés au régime islamiste, et l'ancien
premier ministre Sadek el-Mahdi, descendant du célèbre Mahdi
du 11ème siècle, est à la tête de la NDA.
Les forces dissidentes réunies
ont dû néanmoins arrêter leur offensive sur plusieurs
fronts après avoir avancé assez peu. Elles n'ont pas pu s'approcher
d'une victoire sur le terrain, malgré le soutien et l'aide de plusieurs
pays voisins.
Depuis longtemps, les combattants
du Sud soudanais ont bénéficié, tout comme les réfugiés
civils, d'un accueil en Ouganda, en traversant une frontière typiquement
perméable. Mais il y a souvent eu plus: de l'aide militaire ougandaise,
que le gouvernement actuel de Yoweri Museveni a fournie depuis des années.
On sait que Museveni et le chef de la SPLA, John Garang, se sont connus
à la célèbre université de Dar-es-Salaam en
196970. Il convient toutefois de rappeler que la résistance sud-soudanaise
a commencé quand Museveni était à l'école primaire.
L'Ethiopie sert de base arrière à la SPLA, comme elle l'avait
déjà fait sous Mengistu. L'Erythrée, après
avoir eu toutes sortes de soutien du Soudan dans sa longue guerre de l'indépendance,
s'est vite brouillée avec Khartoum qui appuie la guérilla
islamiste en Erythrée, tandis que les Soudanais n'apprcient pas
que la NDA ait son siège à Asmara.
Le soutien du régime Béchir
Tourabi aux combattants islamistes d'autres pays lui a valu plusieurs inimitiés:
l'Erythrée déjà cité, l'important voisin égyptien,
la TUnisie, l'Algérie dont les combattants islamistes (FIS et GIA)
bénéficient de l'admiration et de l'aide de Tourabi, l'Arabie
Saoudite dont un exilé éminent, Osama Ben Laden, est supposé
être à la base de bon nombre d'activités islamistes
internationales de Tourabi. Malgré les démentis de Khartoum,
il est connu que des combattants islamistes de plusieurs pays ont reçu
une formation au Soudan.
En même temps, ce régime allié avec l'Iran est devenu l'ennemi numéro un en Afrique pour les Etats-Unis. Privé de l'aide américaine depuis des années, inclus depuis 1993 sur la liste du Département d'Etat des pays "parrains du terrorisme", le Soudan est l'objet depuis novembre dernier d'un embargo commercial décrété par Clinton, et de l'hostilité des Etats voisins déjà cités, appuyés par l'aide économique et militaire par leur allié américain.
Le Soudan est condamné par
l'Union européenne et aussi par ses Etats membres, qui ont suspendu
leur aide depuis cinq ans à cause de la guerre, des multiples atteintes
aux droits de l'homme qu'on reproche à juste titre à Khartoum,
et de l'impossibilité d'un pays en crise économique permanente
de rembourser ses dettes. On doit noter à cet égard que malgré
les rumeurs d'entente entre le Soudan et la France au temps de l'extradition
de "Carlos" (1994) la France n'a rien fait pour aider le Soudan à
sortir de son marasme économique. Le FMI pour sa part n'a pas rompu
complètement ses relations avec Khartoum malgré les arriérés
de remboursement de ses propres prêts, mais il réclame ces
arriérés et applique des conditions d'une grande dureté
pour un pays en quasi-faillite. Sa dette extérieure est de $16 milliards,
son niveau de vie parmi les plus bas d'Afrique; on peut bien se demander
comment ce gouvernement a pu tenir jusqu'à présent. Mais
il l'a fait. Bien que des rumeurs fassent Etat de désaccords entre
les militaires et le NIF bien que la mort, le 12 février dans un
accident d'avion, du premier vice-président, le général
EI-Zoubeir Mohammed Saleh, officier islamiste, ait un peu secoué
le régime, ceux qui ont espéré son éclatement
ont été déçus, de même que ceux qui ont
espéré voir la défaite de son armée de 55000
hommes. Ce régime qui paraît depuis longtemps aux abois est
loin d'être vaincu.
La SPLA, de toute évidence,
en est loin aussi. La majeure partie de cette armée sudiste a survécu
au prix de conflits intestins très brutaux contre plusieurs fractions
dissidentes. Celles-ci ont signé un accord de paix avec le gouvernement
l'année dernière, mais la lutte de l'armée de Garang
continue comme avant. Beaucoup de Sudistes rejettent désormais la
SPLA; Kerubino Bol, bras droit de Garang avant de se battre contre lui,
a récemment déserté une deuxième fois: en janvier,
il a aidé la SPLA à chasser de la ville de Wau l'armée
soudanaise qui le croyait son allié. Garang a des partisans plus
sûrs que Kerubino, bien entendu, et il reçoit du matériel
militaire des Etats voisins et sans doute des Etats-Unis.
Mais le temps ne joue pas en faveur
de Garang, et la SPLA ferait bien de chercher un accord de paix maintenant.
Cela d'abord parce que le gouvernement de Khartoum pourra sortir de son
isolement. Depuis quelques mois l'Egypte cherche un début d'entente
avec le Soudan, dont il avait longtemps dénoncé fortement
le régime islamiste pour son soutien aux islamistes égyptiens
et surtout pour sa complicité soupçonnée dans la tentative
d'assassinat du président Moubarak üuin 1995 à Addis-Abéba).
Au contraire du premier ministre éthiopien Zenawi, qui exige toujours
l'extradition de trois suspects du Soudan, le président visé
dans l'attentat semble devenir plus conciliant envers Khartoum. Dernièrement,
les transports fluviaux entre le Soudan et l'Egypte ont repris après
cinq ans de suspension.
L'Arabie Saoudite aussi avait déjà
amorcé un dégel prudent dans ses rapports avec le Soudan;
voilà donc deux voisins proches de Washington qui semblent vouloir
se séparer de la sainte alliance contre Khartoum. Sans doute en
raison du grand mécontentement arabe contre la politique américaine
qui soutient Netanyahou en Israel. Dans le cas égyptien, on peut
aussi penser que le Caire se rapproche de Khartoum pour contrer les tentatives
de l'Ethiopie de faire réviser l'accord sur le partage des eaux
du Nil (1959).
On aurait pu croire que les Etats-Unis
voudraient comme leurs amis de la SPLA que ce projet pétrolier échoue.
Mais jusqu'à dernièrement les contradictions caractérisaient
la politique américaine envers le Soudan. Etre sur la liste des
«parrains du terrorisme" ne suffit pas pour empêcher les relations
commerciales américaines avec un pays. ..Il reste le Soudan et la
Syrie; l'administration américaine ne veut pas être obligée
d'interdire tout commerce avec la Syrie vu l'importance de ce pays dans
le processus de paix au MoyenOrient -ou pour ce qui en reste après
les coups portés par Netanyahou. Quand le Congrès, encore
plus sévère que l'administration, a voté une loi interdisant
le commerce avec la Syrie et le Soudan en 1996, il laissait au président
le pouvoir discrétionnaire de poursuivre les relations commerciales.
Puisque les deux pays étaient traités ensemble dans cette
affaire, le gouvernement Clinton a cru bon d'autoriser le commerce américain
pour les deux pays, Damas restant la préoccupation principale. Il
y avait là un autre facteur : le Soudan est de loin le principal
fournisseur de la gomme arabique utilisée dans la fabrication du
Coca-Cola C'est ainsi que, la société américaine Occidental
Petroleum (Oxy) a tenté, avec l'approbation de Washington, d'entrer
dans le consortium créé par Arakis pour le pétrole
du Soudan. Elle fut cependant déboutée, même. les autorités
soudanaises avaient déclaré voir aucune objection politique
à la participation d'Oxy. Mais peut-être que cet échec
avait une explication purement industrielle, Total ayant également
été exclu du consortium.
Par la suite, le Congrès
a procédé à l'examen d'un projet de loi visant à
contraindre l'administration d'interdire toute relations commerciale avec
la Syrie et le Soudan.
Le président Clinton, sans
doute dans le but donner satisfaction aux faucons du Congrès pour
sauver les relations avec la Syrie, a interdit par ordonnance, le 4 novembre
dernier tout commerce entre les Etat-Unis et le Soudan, avec quelques mesures
particulière en faveur du commerce de la gomme.
Si on espère à Washington
que ces sanctions et les autres mesures prises depuis di années
peuvent affaiblir le régime de Khartoum, il est évident par
ailleurs qu'il n'en sera rien. Si la SPLA espère que Washington
va lui offrir la victoire militaire, les gouvernements de la région
auront tout le loisir de le détromper. A vrai dire, il est peu probable
que Garang nourrisse une telle illusion, ayant constaté les limites
de l'aide apportée à son offensive de l'année dernière.
Pour lui et pour le gouvernement soudanais, également incapable
d'une victoire par les armes, il reste la voie de la négociation.
Les regards du monde entier sont maintenant tournés vers Nairobi.
Source :
Africa International

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier