Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE
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Mai 1998

Si les six chefs d'Etat d'Afrique centrale et orientale qui ont signé avec le président Clinton la Déclaration de Kampala sur la "sécurité régionale" veulent sérieusement rechercher une telle sécurité régionale, le moment est venu pour eux -et pour leur récent invité d'honneur américain -de le prouver en mettant fin à la guerre civile soudanaise.
En avril, le président Arap Moi du Kenya, l'un des signataires de la déclaration, a accueilli à Nairobi des représentants du gouvernement soudanais d'Omar Hassan el Béchir et de la Sudan People's Liberation Army (SPLA) qui mène la résistance au Sud soudanais, pour des pourparlers de paix. S'il est difficile d'être optimiste après tant d'échecs dans la recherche de la paix au Soudan, le fait que les deux
ennemis se soient déjà rencontrés à Nairobi l'an dernier sous l'égide de l'organisme régional IGAD  et qu'ils aient accepté de se rencontrer à nouveau est un signe de progrès.

Il est grand temps d'en finir avec la guerre soudanaise, la plus importante qui sévisse encore en Afrique. S'il est inexact de parler de 40 ans de guerre -une trève a été observée entre 1972 et 1983, prouvant que les Arabo Musulmans du nord et du centre et les ethnies du Sud peuvent coexister -la reprise des combats depuis 15 ans est terrible. Il y a eu plus d'un million de morts, des millions de réfugiés à l'intérieur et dans les Etats voisins, des famines, des villages dévastés, des civils massacrés ou vendus comme esclaves. Après les effets aggravants de la sécheresse sur la guerre au Sud l'an dernier, l'ONU estime à 4 millions le nombre de Soudanais qui ont besoin de secours urgents. En demandant le 19 février $109,4 millions pour l'assistance au Soudan, l'ONU a remarqué que seulement 40% de la somme ($120,8 millions) en 1997, a été collecté. La réaction du monde à la tragédie soudanaise a été bien faible et les Soudanais se plaignent a juste titre que leurs souffrances fassent très rarement à la une en Occident.

Si les origines de ce long conflit sont anciennes, de nouveaux facteurs sont entrés en jeu depuis l'avènement du régime actuel par le coup d'état du 30 juin 1989 à Khartoum. Ce régime est dirigé par des officiers et par un parti intégriste, le National Islamic Front, dont le chef Hassan el Tourabi est généralement considéré comme le véritable dirigeant d'un pays où des lois islamiques d'inspiration intégriste ont été appliquées avec une sévérité grandissante. Pour la SPLA qui cherche généralement un nouvel ordre pour le Soudan uni, bien que certains éléments dans ses luttes
intestines aient parfois prôné l'indépendance -cette application rigide des lois islamiques fut longtemps un grand obstacle à la paix. Il paraît à présent que le régime du généra] Béchir et de Tourabi accepte maintenant d'exclure de cette pratique des provinces du Sud peuplées par des ethnies largement non musulmanes et largement chérétiennes, la SPLA vise à exclure également les membres de ces ethnies habitant ailleurs au Soudan, par exemple dans la capitale. Ce désaccord important en rejoint un autre, sur la constitution que la SPLA veut ultra-fédérale, au point de réduire à très peu les prérogatives du gouvernement central.

Vu l'importance de la question constitutionnelle, on ne peut pas voir comme très prometteuse la décision du gouvernement de Khartoum de demander à l'Assemblée nationale d'examiner' le projet de nouvelle constitution la veille des nouveaux pourparlers de Nairobi. Le réferendum a néanmoins été lancé fin avril. Mais des obstacles encore pires ont été surmontés dans la résolution d'autres conflits. Et les médiateurs ont un argument de taille pour faire accepter les sacrifices nécessaires pour la paix par les deux côtés: le fait évident que ni l'un ni l'autre n'est capable d'une victoire militaire
Au début de 199,7 la SPLA lança une grande offensive au Sud, renforcée par des attaques, à partir de l'Ethiopie et de l'Erythrée, menées par d'autres dissidents alliés de la SPLA au sein de la National Democratic Alliance, NDA. Si la force militaire de ces dissidents arabo-musulmans luttant contre le régime de Khartoum est incertaine, i] est certain qu'il yen a beaucoup. La guerre soudanaise n'est pas seulement celle du Nord contre le Sud; elle n'est pas la guerre islamo-chrétienne que certains zélés imaginent de l'étranger. Beaucoup de Musulmans se sont opposés au régime islamiste, et l'ancien premier ministre Sadek el-Mahdi, descendant du célèbre Mahdi du 11ème siècle, est à la tête de la NDA.

Les forces dissidentes réunies ont dû néanmoins arrêter leur offensive sur plusieurs fronts après avoir avancé assez peu. Elles n'ont pas pu s'approcher d'une victoire sur le terrain, malgré le soutien et l'aide de plusieurs pays voisins.
Depuis longtemps, les combattants du Sud soudanais ont bénéficié, tout comme les réfugiés civils, d'un accueil en Ouganda, en traversant une frontière typiquement perméable. Mais il y a souvent eu plus: de l'aide militaire ougandaise, que le gouvernement actuel de Yoweri Museveni a fournie depuis des années. On sait que Museveni et le chef de la SPLA, John Garang, se sont connus à la célèbre université de Dar-es-Salaam en 196970. Il convient toutefois de rappeler que la résistance sud-soudanaise a commencé quand Museveni était à l'école primaire. L'Ethiopie sert de base arrière à la SPLA, comme elle l'avait déjà fait sous Mengistu. L'Erythrée, après avoir eu toutes sortes de soutien du Soudan dans sa longue guerre de l'indépendance, s'est vite brouillée avec Khartoum qui appuie la guérilla islamiste en Erythrée, tandis que les Soudanais n'apprcient pas que la NDA ait son siège à Asmara.
Le soutien du régime Béchir Tourabi aux combattants islamistes d'autres pays lui a valu plusieurs inimitiés: l'Erythrée déjà cité, l'important voisin égyptien, la TUnisie, l'Algérie dont les combattants islamistes (FIS et GIA) bénéficient de l'admiration et de l'aide de Tourabi, l'Arabie Saoudite dont un exilé éminent, Osama Ben Laden, est supposé être à la base de bon nombre d'activités islamistes internationales de Tourabi. Malgré les démentis de Khartoum, il est connu que des combattants islamistes de plusieurs pays ont reçu une formation au Soudan.

En même temps, ce régime allié avec l'Iran est devenu l'ennemi numéro un en Afrique pour les Etats-Unis. Privé de l'aide américaine depuis des années, inclus depuis 1993 sur la liste du Département d'Etat des pays "parrains du terrorisme", le Soudan est l'objet depuis novembre dernier d'un embargo commercial décrété par Clinton, et de l'hostilité des Etats voisins déjà cités, appuyés par l'aide économique et militaire par leur allié américain.

Le Soudan est condamné par l'Union européenne et aussi par ses Etats membres, qui ont suspendu leur aide depuis cinq ans à cause de la guerre, des multiples atteintes aux droits de l'homme qu'on reproche à juste titre à Khartoum, et de l'impossibilité d'un pays en crise économique permanente de rembourser ses dettes. On doit noter à cet égard que malgré les rumeurs d'entente entre le Soudan et la France au temps de l'extradition de "Carlos" (1994) la France n'a rien fait pour aider le Soudan à sortir de son marasme économique. Le FMI pour sa part n'a pas rompu complètement ses relations avec Khartoum malgré les arriérés de remboursement de ses propres prêts, mais il réclame ces arriérés et applique des conditions d'une grande dureté pour un pays en quasi-faillite. Sa dette extérieure est de $16 milliards, son niveau de vie parmi les plus bas d'Afrique; on peut bien se demander comment ce gouvernement a pu tenir jusqu'à présent. Mais il l'a fait. Bien que des rumeurs fassent Etat de désaccords entre les militaires et le NIF bien que la mort, le 12 février dans un accident d'avion, du premier vice-président, le général EI-Zoubeir Mohammed Saleh, officier islamiste, ait un peu secoué le régime, ceux qui ont espéré son éclatement ont été déçus, de même que ceux qui ont espéré voir la défaite de son armée de 55000 hommes. Ce régime qui paraît depuis longtemps aux abois est loin d'être vaincu.
La SPLA, de toute évidence, en est loin aussi. La majeure partie de cette armée sudiste a survécu au prix de conflits intestins très brutaux contre plusieurs fractions dissidentes. Celles-ci ont signé un accord de paix avec le gouvernement l'année dernière, mais la lutte de l'armée de Garang continue comme avant. Beaucoup de Sudistes rejettent désormais la SPLA; Kerubino Bol, bras droit de Garang avant de se battre contre lui, a récemment déserté une deuxième fois: en janvier, il a aidé la SPLA à chasser de la ville de Wau l'armée soudanaise qui le croyait son allié. Garang a des partisans plus sûrs que Kerubino, bien entendu, et il reçoit du matériel militaire des Etats voisins et sans doute des Etats-Unis.
Mais le temps ne joue pas en faveur de Garang, et la SPLA ferait bien de chercher un accord de paix maintenant. Cela d'abord parce que le gouvernement de Khartoum pourra sortir de son isolement. Depuis quelques mois l'Egypte cherche un début d'entente avec le Soudan, dont il avait longtemps dénoncé fortement le régime islamiste pour son soutien aux islamistes égyptiens et surtout pour sa complicité soupçonnée dans la tentative d'assassinat du président Moubarak üuin 1995 à Addis-Abéba). Au contraire du premier ministre éthiopien Zenawi, qui exige toujours l'extradition de trois suspects du Soudan, le président visé dans l'attentat semble devenir plus conciliant envers Khartoum. Dernièrement, les transports fluviaux entre le Soudan et l'Egypte ont repris après cinq ans de suspension.
L'Arabie Saoudite aussi avait déjà amorcé un dégel prudent dans ses rapports avec le Soudan; voilà donc deux voisins proches de Washington qui semblent vouloir se séparer de la sainte alliance contre Khartoum. Sans doute en raison du grand mécontentement arabe contre la politique américaine qui soutient Netanyahou en Israel. Dans le cas égyptien, on peut aussi penser que le Caire se rapproche de Khartoum pour contrer les tentatives de l'Ethiopie de faire réviser l'accord sur le partage des eaux du Nil (1959).

On aurait pu croire que les Etats-Unis voudraient comme leurs amis de la SPLA que ce projet pétrolier échoue. Mais jusqu'à dernièrement les contradictions caractérisaient la politique américaine envers le Soudan. Etre sur la liste des «parrains du terrorisme" ne suffit pas pour empêcher les relations commerciales américaines avec un pays. ..Il reste le Soudan et la Syrie; l'administration américaine ne veut pas être obligée d'interdire tout commerce avec la Syrie vu l'importance de ce pays dans le processus de paix au MoyenOrient -ou pour ce qui en reste après les coups portés par Netanyahou. Quand le Congrès, encore plus sévère que l'administration, a voté une loi interdisant le commerce avec la Syrie et le Soudan en 1996, il laissait au président le pouvoir discrétionnaire de poursuivre les relations commerciales. Puisque les deux pays étaient traités ensemble dans cette affaire, le gouvernement Clinton a cru bon d'autoriser le commerce américain pour les deux pays, Damas restant la préoccupation principale. Il y avait là un autre facteur : le Soudan est de loin le principal fournisseur de la gomme arabique utilisée dans la fabrication du Coca-Cola C'est ainsi que, la société américaine Occidental Petroleum (Oxy) a tenté, avec l'approbation de Washington, d'entrer dans le consortium créé par Arakis pour le pétrole du Soudan. Elle fut cependant déboutée, même. les autorités soudanaises avaient déclaré voir aucune objection politique à la participation d'Oxy. Mais peut-être que cet échec avait une explication purement industrielle, Total ayant également été exclu du consortium.
Par la suite, le Congrès a procédé à l'examen d'un projet de loi visant à contraindre l'administration d'interdire toute relations commerciale avec la Syrie et le Soudan.

Le président Clinton, sans doute dans le but donner satisfaction aux faucons du Congrès pour sauver les relations avec la Syrie, a interdit par ordonnance, le 4 novembre dernier tout commerce entre les Etat-Unis et le Soudan, avec quelques mesures particulière en faveur du commerce de la gomme.
Si on espère à Washington que ces sanctions et les autres mesures prises depuis di années peuvent affaiblir le régime de Khartoum, il est évident par ailleurs qu'il n'en sera rien. Si la SPLA espère que Washington va lui offrir la victoire militaire, les gouvernements de la région auront tout le loisir de le détromper. A vrai dire, il est peu probable que Garang nourrisse une telle illusion, ayant constaté les limites de l'aide apportée à son offensive de l'année dernière. Pour lui et pour le gouvernement soudanais, également incapable d'une victoire par les armes, il reste la voie de la négociation. Les regards du monde entier sont maintenant tournés vers Nairobi.

Source :
Africa International


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier