Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
ASPECT GEOPOLITIQUE
ASPECT GEOPOLITIQUE

Cet État d'Afrique de l'Est est situé entre le fossé du Rift, où s'étend le lac Tanganyika (600 km du nord au sud), et les côtes de l'océan Indien au large desquelles se trouve l'île de Zanzibar ¨. Le nom de Tanzanie fut choisi en 1964 au moment de l'union de la République du Tanganyika (indépendante depuis 1962) et de l'ex-sultanat de Zanzibar, ancien comptoir négrier d'où une révolte d'anciens esclaves africains avait chassé quelques mois plus tôt les anciens maîtres arabes.

Le nouvel État de Tanzanie réunissait donc deux entités aux caractères opposés : d'une part, le petit archipel comportant les îles de Zanzibar et de Pemba, lourdement chargé d'hommes, et dont l'architecture urbaine et les plantations de girofliers rappellent la domination arabe et le commerce avec l'Asie ; d'autre part, les hauts plateaux, souvent quasi déserts, de l'ancienne colonie allemande (1891-1918) du Tanganyika, laquelle était elle-même très composite.

La Tanzanie continentale semblait prête pour le démembrement. Les régions bien peuplées, qui correspondent pour une part à des massifs volcaniques (Kilimandjaro, 5 898 m), sont dispersées aux quatre coins du territoire, tandis qu'au centre se trouvent de vastes solitudes, plateaux couverts de forêts claires et infestés par la maladie du sommeil. Ces plateaux sont traversés par les deux voies ferrées, celle reliant Dar es-Salaam au lac Tanganyika et celle, récente, du Tazara, qui mène vers la Zambie, le chemin de fer étant ici apparemment plus voué à la desserte des États voisins enclavés qu'à l'animation du territoire national. Une nette différence se fait cependant jour entre l'alternance de massifs bien peuplés du Nord, voués à la petite agriculture d'exportation, les steppes pastorales du Centre et du Sud et les grands fossés tectoniques où se trouvent les lacs Tanganyika et Malawi (ex-Nyassa).

Atouts et handicaps du passé tanzanien

Par-delà les avatars de l'époque coloniale, l'ensemble territorial de l'actuelle Tanzanie est l'héritage d'un ancien ensemble politique, ce qu'a confirmé la réunification de la partie continentale et des îles en 1964. Le territoire tanzanien est en effet une sorte de reconstitution de l'empire de Zanzibar qui prit son essor au début du XIXe siècle avec l'installation dans l'île du sultan d'Oman, Seyyid Saïd. Cet empire comprenait trois éléments : le coeur commerçant (les îles) également producteur de clous de girofle, la zone côtière des traitants d'esclaves et d'ivoire (partiellement reconvertie, après l'interdiction de la traite, dans la production agricole destinée à l'exportation vers l'Asie), et l'arrière-pays des pistes de traite, avec le noeud majeur de Tabora, en plein centre du pays, par lequel passait le trafic des hommes et des autres  marchandises . Certes, l'influence zanzibarie s'étendait au-delà, mais ni les pistes de Mombasa vers l'intérieur ni les comptoirs du Mozambique septentrional n'avaient la même activité.

Ce passé fut pour la Tanzanie tout à la fois un fondement et un handicap géopolitiques. L'ancienneté de l'influence zanzibarie explique l'extension de la langue swahilie (¨swahili (langue)) sur le territoire. Certes, celle-ci, à l'indépendance, restait une langue d'urbains, de commerçants plus ou moins arabisés, mais elle se trouvait ainsi à la base de réseaux que les nationalistes de la Tanganyika African National Union (TANU) surent utiliser, et elle était déjà assez répandue pour devenir langue nationale. Cette promotion d'une langue locale et la constitution d'un vocabulaire et de concepts politiques en swahili enracinèrent le débat politique dans les campagnes et contribuèrent à forger l'unité du pays. Les Tanzaniens ont même pu nourrir l'espoir de voir leur langue acquérir un statut international, et le swahili a, dans ce sens, un temps d'avance sur les autres grandes langues véhiculaires d'Afrique.

La référence swahilie

La position centrale de la Tanzanie dans l'aire swahilie, s'ajoutant à l'aura internationale de Julius Nyerere, son premier président, aide à comprendre le rôle qu'eut ce pays dans la géopolitique de l'Afrique de l'Est. Par tradition, les dirigeants tanzaniens ont regardé au-delà des frontières, vers les autres États d'influence britannique, mais aussi vers le Mozambique, voire vers le Rwanda et le Burundi. Mais, pas plus que les marins swahilis, l'influence de la Tanzanie n'est confinée au continent : elle fut importante aux Comores ¨ au temps d'Ali Soilih, et même dans l'archipel des Seychelles ¨, qui n'a pourtant jamais fait partie de son aire culturelle.

Toutefois, l'importance géopolitique de la Tanzanie sous Nyerere a encore d'autres origines. Ce sont d'abord les convictions du président, son engagement en faveur de la libération de l'Afrique australe ¨, car d'autres prises de position tanzaniennes (le soutien à la sécession du Biafra ¨, ou à Milton Obote en Ouganda) ont prêté à controverse. On ne peut manquer de noter la conjonction entre des engagements éthiques et une position géographique : à la charnière de l'Afrique de l'Est et de l'Afrique australe, la Tanzanie était à la fois concernée par l'évolution dans cette deuxième partie de l'Afrique et suffisamment distante de la  ligne de front  contre l'apartheid ¨ sud-africain pour n'avoir pas à transiger et pour pouvoir jouer le rôle de sanctuaire relativement sûr.

La référence swahilie est à d'autres égards un désavantage. Elle a pu paraître éloigner la Tanzanie de l'ensemble de l'Afrique de l'Est, quoique ce facteur ait moins pesé que les divergences en matière économique et sociale. Zanzibar, élément de légitimité historique, n'a pas cessé d'être un problème. L'intérêt économique des îles pour la partie continentale de l'État est à peu près nul puisqu'elles conservent toutes leurs ressources extérieures.

La nuisance diplomatique de Zanzibar fut réelle : le rapprochement entre les éléments d'extrême gauche de Zanzibar et les États du bloc communiste coupa un moment la Tanzanie de la République fédérale d'Allemagne (RFA), dont l'aide économique était importante en souvenir de l'ancienne colonie allemande du Tanganyika. L'orientation plus ou moins  marxiste de Zanzibar et la nécessité de préserver l'union avec l'île conduisirent à des compromissions en sens inverse, notamment auprès de la Banque mondiale, pour donner de la Tanzanie une image  non engagée , ainsi qu'à des prises de position discutables en matière de droits de l'homme, surtout quand régnait sur l'archipel le sanguinaire Karume (assassiné en 1972). La fusion en 1977 des deux partis uniques, la TANU du continent et l'Afro-Shirazi Party (ASP) des îles, dans le  Chama Cha Mapinduzi (CCM) fut illusoire.

Aujourd'hui, la personnalité charismatique de Julius Nyerere, catholique et socialiste, s'étant effacée, les tensions entre Zanzibar et l'ancien Tanganyika sont plus fortes que jamais. Le choix d'un Zanzibari, Ali Hassan Mwinyi, comme deuxième président n'a pas calmé la turbulence d'îles plus sensibles aujourd'hui aux sirènes de l'islamisme et du libéralisme économique qu'aux échos très affaiblis du socialisme tanzanien.

L'expérience des villages ujamaa

Le socialisme en question a un temps donné au pays un grand poids dans le tiers-monde. La déclaration d'Arusha (janvier 1967) dessinait l'image d'une Tanzanie qui comptait d'abord sur ses propres forces, mobilisées de façon à satisfaire les besoins fondamentaux du plus grand nombre (alimentation, instruction, santé). Les citadins ne devaient plus exploiter les ruraux et aucune région du pays ne devait être défavorisée (en témoignaient l'achat du maïs à un prix uniforme sur tout le territoire et, à l'inverse, la très lourde taxation des cultures d'exportation).

Les villages ujamaa (terme dérivé de l'arabe temaa qui signifie l'assemblée et, par extension, la solidarité villageoise), instruments de cette politique, semblaient le creuset d'une société socialiste utopique où les champs collectifs l'emporteraient peu à peu sur les parcelles individuelles. Cette orientation, qui séduisait les tiers-mondistes, ne déplaisait pas à certains bailleurs de fonds, à commencer par la Banque mondiale qui trouvait l'occasion de se dédouaner en aidant un pays dont le socialisme l'inquiétait d'autant moins qu'elle le pervertissait peu à peu.

Car il y eut loin de la réalité aux principes : les villages ujamaa, créations volontaires, initiatives spontanées de militants, perdirent leur sens dès que le président eut exprimé son souhait de les voir se multiplier : tout fonctionnaire d'autorité se sentait tenu de créer  ses  villages, cependant que, dès 1969, la Ruvuma Development Association, pionnière de l'Ujamaa, était dissoute. Le terme de  village ujamaa  fut même en Tanzanie remplacé par  village de développement , terme banal, qui recouvrait un regroupement parfois violent, rendu obligatoire en 1974 pour faciliter l'encadrement de la population et la diffusion de techniques modernes inspirées de la  révolution verte . La Tanzanie, ce  petit qui n'a pas peur des grands , fut sans doute le pays d'Afrique qui reçut le plus d'aides extérieures.

Le socialisme tanzanien, d'inspiration plus ou moins  chinoise , fut surtout une étatisation, sous l'égide du gouvernement et du parti unique. Il fut marqué par une classique nationalisation des moyens de production industrielle, des banques et du commerce, et, en conséquence, par un renforcement du poids de la bureaucratie politique. L'atteste notamment le simulacre de décentralisation de 1972, simple déconcentration qui renforçait le poids des encadrements, tandis qu'au même moment les coopératives, institutions puissantes qui auraient pu être un contre-pouvoir, étaient dissoutes.

Les chocs pétroliers et les sécheresses, la dégradation des termes de l'échange, causes externes classiquement invoquées, mais aussi et tout autant la multiplication des erreurs économiques, le coût de la guerre d'Ouganda et la montée de la corruption conduisirent l'État à la faillite et le mirent, non sans qu'une résistance opiniâtre se manifeste, sous la coupe des gendarmes financiers internationaux. La retraite progressive de Julius Nyerere, qui quitta la présidence en 1985 et la direction du parti en 1990, marqua la fin d'une époque. Le virage économique ne s'opéra toutefois pas sans qu'éclatassent des conflits entre les partisans du libéralisme et une vieille garde bureaucratique accrochée à ses privilèges, peu pressée de voir s'établir un multipartisme dont le principe fut pourtant admis en février 1992, sans provoquer un éclatement de la CCM ni de sérieuses réactions dans l'opinion.

Déclin de la position tanzanienne en Afrique ?

Le réalignement économique et la fin de l'utopie ujamaa ne sont pas les seules causes de la chape de silence qui s'est abattue sur la Tanzanie. Le rôle historique de cette dernière sur la scène africaine, qui ne doit pas être oublié, semble faire partie du passé. Le dégel de la situation politique en Afrique du Sud a marqué la fin du groupe de la  ligne de front  dont la Tanzanie était le leader moral. Ce pays médiocrement doté par la nature se remet mal de son effondrement économique, et, privé désormais d'une grande figure politique, il ne peut prétendre être un pôle majeur de l'Afrique. Il ne peut plus même peser sur la résolution des conflits. Il s'éloigne de fait de l'Afrique australe dont les circonstances et ses choix politiques l'avaient rapproché. Mais, dans une Afrique de l'Est libérale, peut-il prendre le pas sur le Kenya ¨, où Mombasa, autre héritier de l'empire de Zanzibar, a repris à son profit le rôle de pôle de commerce international ?

Ne nous hâtons pas cependant de rabaisser la Tanzanie au rang de modeste second rôle dans un sous-ensemble pauvre. Le Kenya a montré sa fragilité politique et économique, il a prouvé sa capacité à profiter de la désorganisation des pays voisins, non son aptitude à construire un ensemble économique ; il n'est pas mieux situé par sa géographie, et guère mieux armé par ses infrastructures de transport, pour desservir l'est de l'Afrique.

Surtout, de crise en crise, la Tanzanie a fait montre d'une réelle solidité : la catastrophe économique, la remise en cause radicale des politiques antérieures et l'aspiration à la liberté politique et syndicale n'ont pas débouché sur le chaos, ni même, sauf à Zanzibar, sur des troubles graves, et cela sans doute parce qu'il existe des structures de dialogue, même imparfaites, et un minimum d'objectifs communs. On peut penser que la Tanzanie réglerait plus facilement ses problèmes internes en redevenant le Tanganyika, c'est-à-dire en laissant les musulmans de Zanzibar larguer les amarres ; mais ne serait-ce pas perdre une part de son originalité et de son influence sur le continent ?

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier