Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LA TANZANIE DE 82 A 97
LA TANZANIE DE 1982 A 1997

La Tanzanie (19,1 millions d'habitants) est célèbre dans les pays du tiers monde par la "voie tanzanienne vers le socialisme" prônée par le président Nyerere, qui est arrivé au pouvoir dans ce pays en 1962, un an après son indépendance. Contrairement aux différentes "voies vers le socialisme" qui impliquent en Afrique que les dirigeants se référent au marxisme, la doctrine de Nyerere découle du christianisme social. Cette expérience repose sur le souci d'assurer l'autonomie économique du pays: l'État établit d'une part son contrôle sur les banques, l'industrie et le commerce extérieur, et on s'efforce d'autre part de créer des coopératives paysannes. Mais il faut pour cela regrouper les paysans dont les cases sont, dans cette partie de l'Afrique, extrêmement dispersées. La collectivisation progressive des habitants de ces nouveaux villages "ujamaa" s'est heurtée à de nombreuses difficultés.

Au début des années quatre-vingt, le bilan de l'expérience tanzanienne est très médiocre: les caisses de l'État sont vides, les entreprises nationales n'ont guère de marchandises à traiter ; des milliers de camions sont paralysés faute de pièces détachées ; les paysans des coopératives ont une productivité plus que médiocre. Nyerere continue cependant de défendre son projet de société socialiste: en avril 1983, il a pris des décisions draconiennes contre le "sabotage" et la police a fait la chasse aux trafiquants.

La Tanzanie (19,1 millions d'habitants) est née de la fusion du Tanganyika, indépendant en 1962, et de l'île de Zanzibar. Depuis son accession au pouvoir, son président Julius Nyerere s'est signalé par la volonté de définir "une voie tanzanienne vers le socialisme", doctrine empruntant au christianisme social, dont les applications tournent autour de l'idée d'auto-indépendance. Une expérience originale ancrée sur des villages "ujamaa" et des coopératives, qui a donné des résultats sujets à controverses.

En tout cas, l'autosuffisance alimentaire pour un des pays parmi les plus pauvres du globe restait en 1984 un objectif à atteindre, tout comme l'amorce d'un véritable décollage industriel, freiné par le manque de ressources financières. La facture pétrolière, le marché noir, voire la corruption de l'administration contre laquelle Nyerere régulièrement lance des campagnes de moralisation, témoignent de la fragilité d'un État qui doit beaucoup au charisme de son leader. Le "Mwalimu" (le maître d'école) ayant annoncé qu'il ne solliciterait pas un nouveau mandat en 1985, l'après-Nyerere risque d'être des plus périlleux, comme en témoigne la tentative de complot dont il fut l'objet en janvier 1983.

Malgré la politique d'austérité entrée en vigueur en 1980, la crise économique de la Tanzanie (20,8 millions d'habitants) a atteint la cote d'alerte en 1984: 44% d'inflation, une dette extérieure d'environ 2,5 milliards de dollars pour un PIB de 4,5 milliards fin 1984, un déficit budgétaire de 300 millions de dollars. A la fin de 1984, les usines tournaient entre 20 et 40% de leur capacité. Les cultures d'exportation, principale source de devises, étaient en chute libre par rapport à la récolte de 1979-1980. Cette baisse était due à la sécheresse mais aussi aux bas prix payés aux agriculteurs, résultat du mauvais fonctionnement des sociétés étatiques détenant le monopole d'achat et de commercialisation des produits agricoles.

Face à cette paralysie de l'économie, le président Julius Nyerere a appliqué à contrecoeur les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) qu'il avait rejetées en 1981. Le shilling a enregistré sa quatrième dévaluation en deux ans et perdu 50% de sa valeur. Le gouvernement de M. Salim Ahmed Salim, qui a succédé en avril 1984 à M. Edward Sokoine, mort dans un accident de voiture, a pris une série de mesures. Celles-ci visaient notamment la dénationalisation de certaines sociétés, le démantèlement des grosses industries au profit des petites unités de production, l'augmentation des prix agricoles à la production de 46 à 55% selon les produits, l'encouragement de l'investissement privé, la réduction des dépenses de l'État, la suppression des subventions aux produits alimentaires de base, la suppression de la gratuité de l'enseignement secondaire... Au printemps 1985, la Tanzanie était en pourparlers avec le FMI pour l'octroi d'un crédit stand-by de près de 300 millions de dollars qui devait servir à payer les intérêts de sa dette et permettre de négocier le rééchelonnement du principal de cette dette au Club de Paris (regroupant les pays occidentaux fournisseurs d'aide au tiers monde). Le président Nyerere, qui a su maintenir l'unité de son peuple et forger une identité nationale, a dû admettre l'échec de sa politique de développement. Il a annoncé qu'il abandonnerait la présidence avant la fin de l'année 1985 pour se consacrer au parti unique au pouvoir (le Chama Cha Mapinduzi, CCM). Au printemps 1985, la succession était ouverte, et deux tendances étaient en lice: l'une libérale, conduite par le Premier ministre Salim Ahmed Salim (42 ans), l'autre, radicale, autour du secrétaire général du parti, Rachid Kawawa.

Relèves et relances

La Tanzanie a longtemps suscité l'intérêt, sinon les passions. Une politique de développement autocentré, de non-alignement authentique, un style politique alliant morale démocratique et rigueur sans concession ni dogmatisme pouvaient caractériser la politique Nyerere. Or en 1985, Julius Kambarage Nyerere, le père de l'Indépendance, leader incontesté depuis plus de trente ans, a abandonné volontairement ses fonctions de chef de l'État dans une conjoncture morose. L'annonce de sa retraite pouvait susciter les ambitions rivales d'héritiers putatifs risquant de cristalliser des tensions que l'autorité du Mwalimu avait réussi à contrôler: tensions politiques, notamment à propos des rapports entre les deux composantes de la "République unie", le continent et les îles (Zanzibar et Pemba) ; tensions économiques surtout, car les faibles performances de l'appareil productif et des circuits de distribution rendaient de plus en plus inéluctables des choix d'autant plus douloureux qu'ils devaient être faits avec le spectre des fourches caudines du FMI. 1985-1986 aurait pu être l'année de tous les dangers si l'autorité incontestée du président sortant n'avait au moins permis de rendre crédible l'entité tanzanienne, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.

Changement et continuité politique

1985 a été une année électorale exceptionnelle, même si le système politique tanzanien est suffisamment stable pour que les échéances constitutionnelles aient été respectées depuis l'Indépendance. L'existence du parti unique n'empêche pas une certaine compétition dans les scrutins législatifs (deux candidats par circonscription, sélectionnés après des primaires disputées) et le renouvellement périodique d'une partie du personnel politique ; les législatives du 27 octobre 1985 n'ont pas dérogé à ces traditions.

Mais ce jour-là, une élection présidentielle avait également lieu, sans la candidature de J. Nyerere. Sur sa proposition, le congrès du Chama Cha Mapinduzi (CCM) d'août 1985 avait retenu la candidature d'un autre Mwalimu, alors président du Conseil révolutionnaire de Zanzibar, Ali Hassan Mwinyi. Celui-ci fut élu par 4 778 114 voix, 215 626 électeurs se prononçant contre. Même en tenant compte des quelque 188 000 bulletins nuls, il reste une forte abstention (6 901 555 électeurs inscrits) qui peut être interprétée comme le signe de l'existence de problèmes de mobilisation en dépit d'une campagne électorale active.

Le nouveau président n'est pas un inconnu ; avant d'accéder à la tête du gouvernement de Zanzibar en janvier 1984, il avait fait partie de différents gouvernements de la Tanzanie, notamment aux délicates fonctions de ministre de l'Intérieur. Mais il ne peut prétendre d'emblée à la même autorité, a fortiori au même charisme, que son prédécesseur. Il n'y a cependant pas rupture, mais plutôt transition.

Le nouveau gouvernement constitué le 6 novembre 1985 comporte les principaux collaborateurs de J. Nyerere, qu'il s'agisse du nouveau Premier ministre, Joseph Warioba, et du Vice-Premier ministre, Salim Ahmed Salim (ancien Premier ministre). Surtout, le retrait de Nyerere n'est que partiel: quittant l'appareil d'État, il reste président du CCM, et continue ainsi à exercer la haute surveillance sur l'orientation du système politique. Âgé de soixante-trois ans (contre soixante à Mwinyi), il serait étonnant qu'il se comporte en retraité. Il s'agit plutôt d'une reprise du scénario de 1962, la situation du parti l'incitant à consacrer son énergie à son redressement. Vingt-trois ans plus tard, on parle à nouveau d'une nécessaire reprise en main, différentes difficultés étant plus ou moins imputées à des insuffisances de l'appareil partisan.

Après la révolution de janvier 1984 qui avait renversé le Sultanat régnant sur Zanzibar et Pemba, l'union avec le continent avait été proclamée dans un cadre constitutionnel original et peu "unitaire". La "République unie de Tanzanie" laissait aux îles une large autonomie interne, qui avait autorisé la curieuse coexistence de J. Nyerere et d'un tyran sans guère de scrupules, A. Karume. Ce dernier fut assassiné, et son successeur, A. Jumbe, tout en maintenant un style autoritaire dans les îles, était un vice-président plus présentable auprès du Mwalimu. Jouant, y compris sur le continent, son rôle de lieutenant, il devait pourtant démissionner de ses fonctions le 29 janvier 1984.

Ce départ soudain traduisait l'existence d'un malaise au sein de certains groupes zanzibarites opposés à un trop grand rapprochement avec un continent plus pauvre, mais bien peuplé. Le malaise pouvait s'alimenter de ressentiments nés de l'histoire ancienne (l'hégémonie du Sultanat) et récente (la fusion-intégration du parti unique zanzibarite - le Parti Afro-Shirazi - avec l'Union nationale africaine du Tanganyika - TANU - au sein du CCM). Il est apparu encore lorsque le 15 octobre 1985, le candidat unique du CCM à la présidence de Zanzibar, Idris Abdul Wakil n'était élu qu'avec 131 471 voix sur un total de 230 738 électeurs ; 75 220 avaient voté "non". Cela apportait la preuve de l'honnêteté du scrutin, satisfaction qui cachait mal l'inquiétude suscitée par un si médiocre succès, et aggravée par le fait que 23% seulement des électeurs de Pemba avaient voté pour le candidat du CCM. Mais le défi principal que continentaux et insulaires doivent surmonter n'est pas dans le fait que les principales fonctions de l'appareil d'État tanzanien sont occupées par des personnalités originaires de Zanzibar ; il est dans les décisions socio-économiques qui ne peuvent plus être ajournées.

Réorientation de la politique économique

L'éthique du socialisme ujamaa et de la self-reliance n'a pas suffi. La combinaison des mécanismes de domination impérialiste et des pratiques répressives à l'intérieur n'ont pas permis l'épanouissement d'un développement par la participation populaire. Bien que la Tanzanie ait été le principal bénéficiaire africain de l'aide internationale, la relance économique n'a pas eu lieu, et la dégradation réelle des termes de l'échance n'est pas seule en cause ; ainsi la production agricole est-elle en déclin continu depuis le début des années soixante-dix ; le secteur nationalisé (plantations, logements) ne parvient plus à répondre aux besoins élémentaires, ni même à ses fonctions sociales.

La relève politique de 1985 a aussi une dimension économique. Déjà, les derniers gouvernements Nyerere, avec Edward Sokoine puis Salim A. Salim comme Premiers ministres, avaient amorcé un réexamen profond de la ligne politique à suivre. La campagne de lutte contre la spéculation et le sabotage économique (1983) pouvait être présentée comme la condition politique et sociale préalable à une relance de l'initiative et des responsabilités privées. La suppression progressive de contraintes bureaucratiques vise à les stimuler, avec par exemple la relance des coopérations et le "programme d'ajustement structurel" dans le domaine agricole ; une nouvelle politique des prix incitatrice pour le producteur (plus 10 à 15%) a été annoncée pour 1986. C'est peut-être là une mesure élémentaire pour retrouver la couverture alimentaire du pays et, éventuellement, "capturer" le paysan.

Mais cette réorientation de la politique économique se fait sous haute surveillance: la Tanzanie est, elle aussi, aux prises avec le FMI. Avant son départ, Nyerere disait qu'on ne doit pas confondre négociation et ultimatum, entendant ainsi épargner à son pays les "émeutes FMI" que certains pays africains ont connues après avoir cédé aux directives drastiques des agents de l'Organisation. Mais un service de la dette s'élevant à 262 millions de dollars (1985), un taux d'inflation de 40%, un taux de croissance (2,5% en 1984) inférieur à celui de la population (3,3%) ne placent pas en position de force. Les dévaluations successives, les efforts faits pour purger le secteur public d'effectifs excédentaires n'ont pas encore suffi pour faire (ré-) fléchir les décideurs du FMI, indifférents aux performances sociales (scolarisation, santé) accomplies par Dar-es-Salam.

Comme en 1985, le printemps 1986 a été pluvieux en Tanzanie ; le cours du dollar et le prix du baril de pétrole ont chuté. Une reprise à la hausse de la production, un allégement substantiel du déficit du commerce extérieur s'ajoutant à la réinsertion de la Tanzanie dans l'espace économique est-africain et aux initiatives libératrices du gouvernement pourraient rasséréner le paysan, approvisionner le citadin, adoucir la médecine du FMI, remobiliser les partenaires traditionnels ; bref, contribuer à renforcer l'autorité personnelle encore incertaine du président Mwinyi.

En Tanzanie, bien qu'ayant abandonné ses fonctions de chef de l'État en 1985, Julius Nyerere n'est pas resté absent des affaires ; président du parti unique, le Chama cha Mapinduzi, il tient sous surveillance la succession gérée par ses anciens collaborateurs et dirigée par le dauphin qu'il avait proposé, le zanzibarite Ali Hassan Mwinyi.

La profonde réorientation amorcée au début des années quatre-vingt dans la politique économique s'est poursuivie. Le pouvoir sait désormais que la considération internationale, même assortie d'une aide financière et technique diversifiée, ne fait pas une politique de développement. Les bons principes non plus ne suffisent pas: ils peuvent se transformer en dogmatisme, irréalisme ou autoritarisme policier. L'initiative privée devait retrouver la dignité que le FMI, entre autres mesures, a souhaitée.

Selon les tenants de la politique mise en oeuvre, la dénationalisation de certaines plantations (sisal), les incitations à l'investissement privé - national et étranger - et la libéralisation des transactions en devises devaient permettre la relance d'un appareil de production paralysé par les pannes, les pénuries de fournitures et la dégradation des moyens de communication. On attendait de ces mesures une stimulation des échanges internationaux, notamment par l'accroissement des cultures d'exportation, source des devises nécessaires à l'importation des équipements indispensables pour sortir, de la pénurie. Dans le même esprit, on attendait de la libéralisation du commerce intérieur une meilleure distribution de la production alimentaire qui, quantitativement, couvre les besoins nationaux. Dans ce domaine, on a enregistré le démantèlement de certaines entreprises d'État particulièrement inefficaces, tandis que le gouvernement procédait à une substantielle revalorisation des prix à la production. Celui du maïs, nourriture de base, est par exemple passé de 7,6 à 12,2 shilling le kilo.

Les effets du plan de redressement ne pourront se mesurer qu'à long terme. Mais le taux d'inflation reste préoccupant ; dans le secteur public, la paix sociale impose de revaloriser les salaires avant de constater des progrès de productivité ; le shilling est régulièrement dévalué (33% en juillet 1986) et la population augmente plus vite que le produit national. Cependant, le groupe de la Banque mondiale n'a pas paru trop inquiet puisqu'un accord de tirage a été conclu avec le FMI en août 1986. Les autres créanciers de la Tanzanie, notamment le Club de Paris, ont accepté un rééchelonnement de sa dette.

Le "réajustement structurel" ne va pas sans problème. La répression d'une manifestation d'ouvriers agricoles à Kilombero a obligé le président Mwinyi à promettre des explications et les étudiants acceptent mal la dégradation croissante de leurs conditions de travail. Au sein de la classe politique, la poursuite de la dérive amorcée par le Mwalimu J. Nyerere ne fait pas l'affaire de tous, et le retrait du maître a pu réveiller des ambitions. Mwinyi a donc bien des raisons pour entretenir dans la région une diplomatie de bon voisinage où chacun (le Kénya par exemple) trouve son compte.

En Tanzanie, la transition politique s'est poursuivie ; à l'issue du congrès du parti unique Chama Cha Mapinduzi (CCM), réuni à Dodoma en octobre 1987, Julius K. Nyerere a été réélu triomphalement président, son successeur à la Présidence de la République, Ali Hassan Mwinyi, étant confirmé dans son poste de vice-président du Parti. Ainsi, les intenses débats qui avaient agité les instances politiques pendant des mois ont abouti à la prolongation de la période de leadership dualiste Parti-État, destinée officiellement à aider le président Mwinyi à "apprendre" son rôle de chef d'État sous la tutelle du mwalimu Nyerere.

Le problème n'est pas d'ordre pédagogique, mais politique. Derrière une façade institutionnelle monolithique, la Tanzanie connaît de multiples formes de pluralisme, notamment quant au projet de société à réaliser. Les réformes introduites les années précédentes, en partie sous l'inspiration du FMI, ont fait réapparaître le spectre des inégalités sociales, insupportables à un J. Nyerere fidèle à l'idée qu'il se fait du socialisme Ujamaa ; derrière lui se range une vieille garde peut-être moins attachée à l'égalitarisme qu'à certains avantages tirés du contrôle du bureaucratisme étatique. Responsable de la gestion de l'État, Mwinyi symbolise une nouvelle génération d'experts nationaux attentifs aux performances économiques conçues comme nécessaires pour lutter contre la pénurie.

Ainsi se développe un double discours au sein des instances dirigeantes, sous le regard attentif de l'opinion publique. L'équilibre qui persistait encore au printemps 1988 était fragile. La séparation entre "politiques" et "experts" est traversée par d'autres clivages. Ainsi, après son élimination du Conseil exécutif (NEC) du CCM, le Chief Minister de Zanzibar, qui a inspiré les mesures de libéralisation économique, a été renvoyé par le président de Zanzibar A. Wakil (janvier 1988), ce qui a ravivé des tensions à caractère régionaliste (y compris entre Zanzibar et Pemba) et une crise de confiance avec les États du golfe Persique dont les produits remplissent les magasins et contribuent, par le prélèvement de droits à l'importation, à financer les dépenses publiques. 1986-1987 a été une bonne année pour la production vivrière (maïs, riz) ; la gestion des excédents enregistrés a souligné l'ampleur des retards accumulés en matière d'infrastructures (routes, stockage) vers lesquelles s'orientent les aides internationales qui continuent d'affluer.

La relance du commerce privé et l'allégement de la réglementation des changes ont sans doute contribué à réduire la pénurie en biens de consommation courante, en petit matériel, en pièces détachées... et favorisé un nouvel accord avec le FMI (novembre 1987). Le bonheur des uns (producteurs, entrepreneurs, commerçants) ne semble pas faire celui des consommateurs salariés urbains dont le pouvoir d'achat s'effrite. C'est donc aussi à la base que Parti et gouvernement doivent trouver un équilibre acceptable pour tous. La lutte publique contre la corruption, certaines mesures restrictives en matière de change essaient de répondre à cette autre exigence.

En l'absence d'échéances électorales en 1988-1989, l'attention s'est portée sur l'évolution des performances économiques qui, dans un contexte de rapports délicats avec le FMI, constitue un véritable enjeu politique alimentant les relations ambiguës entre gouvernement et Parti unique (Chama cha Mapinduzi, CCM) respectivement incarnés par Ali Hassan Mwinyi et Julius K. Nyerere, sur fond de problème dans l'union avec Zanzibar.

Les rapports de forces internes exigeaient un minimum d'incertitude sur le renouvellement du programme de réhabilitation conclu avec le FMI ; après huit mois d'attente, le nouvel accord fut accepté le 22 octobre 1988 par le CCM (en l'absence de J.K. Nyerere). En juillet, le Club de Paris avait estimé assez positif le bilan économique: taux de croissance de 3,9%, contrôle du crédit, amélioration des prix agricoles à la production, augmentation sensible de la production alimentaire tant vivrière (maïs, riz) que commerciale (café, coton, thé), ralentissement de l'inflation (28,9% contre 33,2 en 1986), taux de change plus réaliste. L'élève turbulent a "bien travaillé", même s'il a cru devoir augmenter le salaire minimum et prendre des mesures de soutien pour les citadins. L'impossible contrôle des frontières autorise toujours des exportations illicites, créant des pénuries localisées (mais en sens inverse, la Tanzanie attire des clients zambiens et kenyans) ; les transports restent déficients et l'épuration des entreprises publiques est loin d'être achevée. La dette (4 milliards de dollars) et l'asthénie du commerce extérieur justifient, pour le FMI, la poursuite de l'austérité. Dès l'accord d'octobre, le shilling a été dévalué de 21%, mais un crédit de 800 millions de dollars a été libéré, ainsi que plusieurs crédits bilatéraux ; un accord sur le rééchelonnement de la dette a été conclu. La Tanzanie est toujours un des principaux destinataires de l'aide internationale.

Que reste-t-il de l'option socialiste? Un discours au moins, dont le CCM se veut le garant, peut-être pas seulement pour des considérations idéologiques. Entre deux voyages, J.K. Nyerere tonne contre les opposants, les trafiquants, le profit et peut-être le gouvernement. Encore très présents dans le CCM, l'État, l'armée, les hommes du mwalimu, secrétaire général du CCM en tête, veillent.

Cette vieille garde bureaucratique, disqualifiée sur le terrain économique du fait des piètres résultats de sa gestion passée, se mobilise sur les problèmes des rapports avec Zanzibar (dont l'union avec le Tanganyika a donné naissance à la République unie de Tanzanie en 1964). La révocation du Chief Minister S. Hamad en janvier 1988, a traduit la profondeur du malaise mêlant rivalités interinsulaires (Zanzibar et Pemba) et interrogations sur les liens avec le continent, la libéralisation, les relations intercommunautaires et internationales. Le 13 mai 1988, les musulmans zanzibarites sont descendus dans la rue pour protester contre une déclaration de la secrétaire de l'Union des femmes tanzaniennes contre la polygamie. La manifestation s'est soldée par deux morts, mais les autorités locales ont tenté de temporiser. En décembre, une Alternative démocratique zanzibarite a été créée par des exilés, tandis que sur place circulent libellés et cassettes contestataires. Le CCM hausse le ton ; ce n'est plus comme en avril 1988 le secrétaire général qui vitupère à Pemba, c'est J.K. Nyerere qui, en mars 1989, après avoir été absent lors du 25e anniversaire de la révolution de Zanzibar, parcourt les deux îles, lançant un ultimatum aux "traîtres" que le président de Zanzibar A. Wakil semble peu empressé de faire condamner.

Les équilibres subtils animant la vie politique en Tanzanie ont été menacés non seulement par les problèmes posés par la reconstruction économique et l'avenir de l'union avec Zanzibar, mais aussi par les perspectives électorales (élections présidentielle et générales en octobre 1990). Le soudain renvoi du gouvernement par le président Ali Hassan Mwinyi en mars 1990, suivi de la formation d'un gouvernement presque identique, peut être interprété comme un signe des rivalités entre factions en son sein et dans le parti unique (CCM, Chama Cha Mapinduzi). Ajoutant au trouble, la libéralisation des pays d'Europe de l'Est a suscité, chez Julius K. Nyerere, président sortant du CCM, des réflexions sur le passage au pluripartisme, avant qu'il n'annonce, en mai 1990, sa décision d'abandonner la direction du parti.

L'opinion a été moins attentive à la relance officielle de la lutte contre la corruption qu'aux performances des appareils productifs, au début de la deuxième phase du Programme de reconstruction économique placé sous la surveillance du FMI. Soumises à des pressions internes et externes contradictoires, les autorités ont eu du mal à atteindre les objectifs, malgré certains progrès en matière agricole. L'inflation n'est pas descendue au-dessous de 30% en 1989, les réserves en devises ont stagné, la dette extérieure a frôlé les 5 milliards de dollars et le shilling a été périodiquement dévalué. Plus que jamais, la remise en état d'un réseau routier délabré et d'un parc de poids lourds insuffisant pour commercialiser les surplus agricoles est apparue urgente. La privatisation des entreprises d'État peu performantes est restée timide et les capitaux privés - souvent étrangers - se sont heurtés aux politiques contradictoires du CCM et du gouvernement. Enfin, les frontières sont restées très perméables.

L'épreuve de force entre les partisans de la libéralisation et les tenants de la tradition socialisante a aussi alimenté la contestation à Zanzibar où l'ex-Chief Minister, Seif Hamad, a été emprisonné. Son long procès, s'ajoutant à la question de l'avenir de l'union entre les îles (Pemba et Zanzibar) et le continent, a entretenu le débat entre "technocrates" libéraux et "militants", mais aussi entre partisans d'un référendum sur l'union (comme Issa Shivji, "radical" du continent) et partisans d'une intégration plus poussée des îles (notamment les "durs" du CCM, utilisant parfois la démagogie anti-arabe). Le débat public, refusé par le CCM, s'est partiellement transposé sur le terrain religieux. Toutefois, l'action de groupes se réclamant de l'islam pour contester l'union est restée confuse, leur représentativité n'étant pas clairement établie. Le président A.H. Mwinyi s'est lui-même appliqué à montrer sa fidélité à l'islam en s'entourant de conseillers musulmans (mai 1989), ce qui a provoqué des critiques.

Dans cette situation complexe, l'élection en septembre 1989 de Salim A. Salim comme secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) a été perçue moins comme un succès de la diplomatie tanzanienne que comme un moyen d'éloigner un élément supplémentaire de confusion dans les jeux politiques entre Dar es-Salaam (siège du gouvernement), Dodoma (siège du CCM) et Zanzibar (siège de la contestation).

La transition politique ouverte en 1985 s'est achevée en 1990. Cinq ans plus tôt, Julius K. Nyerere, le "père de l'indépendance", avait abandonné le poste de chef de l'État à Ali Hassan Mwinyi, conservant la présidence du parti unique Chama cha Mapinduzi (CCM). En mai 1990, cette fonction est également revenue à A.H. Mwinyi. Le succès de ce dernier aux élections présidentielles d'octobre 1990 (95,5% des voix),suivi de la nomination d'un nouveau Premier ministre, John Malecela (remplaçant un fidèle disciple de J. Nyerere), a apparemment consacré l'échec des dogmatiques. Certes Rashidi Kawawa est resté vice-président du CCM, mais les idéologues du Parti n'ont pu investir le secrétariat général: Horace Kolimba, candidat de A.H. Mwinyi, a été élu. La clarification des rapports de force était une urgence face à l'accumulation des choix décisifs.

Car le débat politique sur le multipartisme, malicieusement lancé par J. Nyerere avant son départ, a fait rage. La presse a ouvert ses colonnes aux plaidoyers contradictoires, où les partisans du parti unique ont dû admettre le besoin de réforme. Le pluripartisme a été défendu par l'universitaire Issa Shivji, le révérend Christopher Mtikila et le chef A.S. Fundikira.

Même le syndicat (unique) a revendiqué son autonomie à l'égard du CCM, en mars 1991. La mise en place d'une commission présidentielle devait permettre une mise en ordre dans le débat, qui ne pouvait plus être enterré. De son côté, le nouveau ministre de l'Intérieur, Augustine Mrema, s'est distingué par une action résolue et populaire contre la corruption.

Reste l'Union (la Tanzanie réunit deux îles - Pemba et Zanzibar - au continent). Le président sortant de Zanzibar, Abdul Wakil, a décidé soudainement de ne pas se représenter; le candidat choisi par le CCM, Salmir Amour, a obtenu 97,7% des voix dans un scrutin entaché de violences. Il devra maintenir le cap de l'union avec le continent et apaiser la contestation. Cela suppose une vraie reprise économique profitant à tous. Or la prospérité relative des îles dépend d'échanges actifs avec les émirats du Golfe. Le premier trimestre 1991 a été morose; cela a été, pour la Tanzanie, la conséquence majeure de la guerre du Golfe.

Sur le plan économique, depuis quelques années, la nouvelle "orthodoxie", "négociée" avec la Banque mondiale, a supplanté de manière rampante les idéaux socialisants de l'Ujamaa (le modèle de "socialisme villageois" qui avait été promu par le régime Nyerere). Marché, vérité des prix, entreprise privée ont été mis à l'ordre du jour. Fruit de laborieux compromis, le nouveau code des investissements a été publié en juillet 1990. Il vise à créer un contexte juridique attractif pour les investissements privés et/ou étrangers censés générer le dynamisme économique et l'emploi. Mais à peine publié, il a semblé déjà dépassé: la refonte et la privatisation des banques ont été inscrites au programme du gouvernement.

Les apports extérieurs, d'autre part, sont restés essentiels, notamment pour réaliser les priorités du budget 1990-1991, notamment l'urgente réhabilitation du réseau des transports, d'autant que les recettes intérieures étaient limitées. Dans un contexte de croissance positive et d'inflation ralentie, le Programme élargi d'ajustement structurel (ESAP) a été mis en oeuvre au début de 1991 dans le but de stimuler la relance des activités.

Le 19 février 1992, une nouvelle étape a été franchie dans la lente marche du pays vers le multipartisme: la conférence extraordinaire du Parti de la révolution (Chama Cha Mapinduzi, CCM) en a formellement accepté le principe. Le débat public s'est poursuivi parmi les intellectuels et les élites, tandis que la population était avant tout concernée par la disparition des pénuries, de la corruption et l'arbitraire des petits chefs locaux.

Le président Ali Hassan Mwinyi s'est appliqué à canaliser le processus, notamment par le biais d'une commission chargée de recueillir l'avis des citoyens à travers le pays. Parallèlement, Horace Kolimba, le secrétaire général du CCM, s'est efforcé de démocratiser le parti de l'intérieur, malgré les réticences de la vieille garde; et le Premier ministre, John Malecela, a laissé se réunir et s'exprimer les opposants.

L'opposition est restée diverse. Outre les exilés, le Comité national pour la réforme constitutionnelle (NCCR) a été affaibli par la rivalité existant entre Abdallah Fundikira, chef traditionnel respecté, ancien ministre du premier gouvernement de Julius Nyerere (le "père de l'indépendance"), et un avocat, Mabere Marando. En août 1991, A. Fundikira a fondé l'Union pour la démocratie multipartisane (UMD).

Le Front commun maintenu notamment entre le NCCR, l'UMD et d'autres ne s'est cependant pas élargi aux opposants des îles Pemba et Zanzibar. Pour ceux-ci, réunis dans le comité Kamahuru, l'enjeu principal, au-delà du pluralisme, a été l'avenir de l'union avec le territoire continental. La dynamique a été relancée par la libération en novembre 1991 de Seif Hamad, ancien ministre principal de Zanzibar, symbole de la libéralisation politique et économique. Toutefois, la liberté d'expression est restée plus limitée sur les îles que sur le continent. Par ailleurs, si le projet gouvernemental, à la mi-1992, de n'autoriser que des partis nationaux, recrutant dans toutes les composantes de la Tanzanie, est retenu, la spécificité zanzibarite aura encore de la peine à s'exprimer.

Au plan économique, pouvoir et opposition se sont à peu près convaincus de la nécessité de passer par les mesures d'ajustement structurel. L'extension des champs d'intervention possible du secteur privé, tant national qu'étranger, a fait l'objet de mesures législatives (banques, commerces), et l'on a observé une certaine reprise des entreprises de transformation (bitume, cycles...). La mission d'inspection du FMI (janvier 1992) s'est révélée de ce fait satisfaite des efforts réalisés par les autorités de Dar es-Salaam dans l'application du programme renforcé d'ajustement structurel. La Tanzanie a donc pu continuer à bénéficier d'apports importants de crédits étrangers. Mais il faudra aussi que le pays y trouve son compte.

Après la Zambie et le Kénya, la Tanzanie s'est convertie, en 1992, au multipartisme. Une vingtaine de partis ont été ainsi reconnus. Néanmoins, l'ancien parti unique, le Chama Cha Mapinduzi (CCM) a tenté de reconquérir le terrain politique concédé en préparant activement les élections législatives et présidentielles de 1993. Il a ainsi mobilisé ses militants et utilisé les importants moyens de communication qu'il contrôle toujours pour recruter de nouveaux adhérents. Il a mis en place un programme qui, sans abandonner l'essentiel de l'idéologie du parti (la référence à l'Ujamaa - modèle de "socialisme villageois" - n'a pas disparu de la Constitution), a repris certaines propositions de réforme (essentiellement sur le plan économique) des groupes d'opposition et en particulier de Chadema, le parti d'Edwin Mtei qui est apparu comme la force alternative la plus viable. En décembre 1992, le congrès national du CCM a renouvelé la légitimité de ses dirigeants et a préparé la candidature du Premier ministre John Malecela aux prochaines élections présidentielles. Par ailleurs, le pouvoir a entrepris d'intimider des parlementaires (qui désireraient rejoindre l'opposition) et des leaders des nouveaux partis.

C'est toutefois dans l'île de Zanzibar que la situation a semblé le plus tendue. Un mouvement important demandant sa sécession, le Kamahuru, a été reconnu après s'être allié à un parti du continent. Ses meetings ont séduit de nombreux citoyens malgré la pression policière intense régnant sur les îles. Cette polémique sur la place de Zanzibar dans l'Union s'est compliquée du clivage, de plus en plus net, entre chrétiens et musulmans. Ainsi, l'annonce, en janvier 1993, de l'adhésion de Zanzibar à l'Organisation de la conférence islamique (OCI) a-t-elle provoqué des polémiques au sein même du gouvernement mais également entre le Conseil chrétien de Tanzanie et le Conseil pour la propagation du Coran en Tanzanie.

La plupart des groupes sociaux ont souffert d'une situation économique qui s'est encore détériorée. Le budget de 1992 a remis en cause la gratuité de l'enseignement supérieur, amplifiant le divorce entre l'Université et l'État. Les fonctionnaires qui ont subi en premier lieu les plans économiques d'ajustement structurel se sont mobilisés, de plus en plus nettement, contre le pouvoir. Ainsi, les enseignants ont-ils réclamé la création de syndicats indépendants, suivis en cela par de nombreux ouvriers. Les paysans ont également trouvé divers moyens d'exprimer leur mécontentement. Dans le nord-ouest du pays, les groupes d'autodéfense, dits sungu sungu, se sont révélés être de moins en moins contrôlables, quand ils n'ont pas basculé dans la délinquance. La transition démocratique qui paraissait, ces dernières années, fermement contrôlée par le parti dominant (le CCM) et le gouvernement, est donc apparue comme de plus en plus difficile à maîtriser.

Alors même que les élections législatives et présidentielles étaient fixées à 1995, le pouvoir tanzanien présentait tous les symptômes d'une fin de régime. En effet, le gouvernement a eu de plus en plus de mal à contrôler la situation politique. L'équipe ministérielle, plusieurs fois remaniée en 1993, a rencontré des difficultés pour sauvegarder son unité, d'autant plus que deux dirigeants semblaient se disputer la succession du président Ali Hassan Mwinyi. Ainsi, le premier vice-président et Premier ministre, John Malecela, est-il entré en concurrence avec le très populiste et charismatique ministre de l'Intérieur, Augustine Mrema, devenu Deputy Prime Minister, poste disparu en 1989. Toutefois, ce dernier a fait l'objet, à partir de la fin 1993, de campagnes de presse virulentes, susceptibles de freiner son ascension.

Profitant de cette faiblesse de l'exécutif et de l'ancien parti unique, le Parlement est devenu une tribune pour les tensions de la société, tel le clivage s'approfondissant entre Zanzibar et le territoire continental (le Tanganyika d'avant l'unification). C'est ainsi qu'une majorité de parlementaires a voté, à la mi-1993, l'instauration d'un troisième gouvernement qui défendrait les intérêts des Tanzaniens du continent et compléterait l'action du gouvernement fédéral et du gouvernement des îles. Cette décision a été ajournée, en novembre 1993, après une manoeuvre de Julius Nyerere, le "père fondateur" de la république, dont l'influence est restée forte au sein du Chama Cha Mapinduzi (CCM), le parti au pouvoir.

L'opposition est restée faible par son impuissance à concurrencer le réseau local du CCM. Certaines formations ont entrepris de se créer une clientèle en capitalisant les tensions entre chrétiens et musulmans, ravivées au début des années quatre-vingt-dix par l'adhésion de Zanzibar à l'OCI (Organisation de la conférence islamique). En août 1993, l'île a quitté cette organisation et le gouvernement a tenté de calmer les velléités communalistes de certains politiciens en arrêtant plusieurs chefs religieux et en interdisant Balukta, le Conseil de propagation du Coran en Tanzanie. Enfin, la police a inquiété Christopher Mtikila, le chef du Parti démocratique, propagandiste d'une idéologie xénophobe hostile aux Indiens comme aux musulmans.

Sur le plan économique, la Tanzanie est restée "sous perfusion", avec une aide internationale qui pourrait progressivement se tarir si les relations avec la Banque mondiale et le FMI ne s'améliorent pas. L'application des réformes économiques a, en effet, paru difficile. Si le shilling a été dévalué à plusieurs reprises, la gestion des entreprises publiques est demeurée médiocre et la bonne utilisation des fonds internationaux s'est heurtée à une corruption endémique de l'élite politico-administrative. Les privatisations ont commencé, non sans quelques controverses sur la nécessité de les limiter. De fait, les plans d'ajustement structurel ont été mal acceptés par une population qui ne voyait pas ses conditions de vie s'améliorer. L'inflation est restée forte (22% en 1993). Certaines régions particulièrement touchées par le sida connaissent une déstructuration sociale aggravée par l'accueil de plusieurs centaines de milliers de réfugiés en provenance du Rwanda, où s'est déclenchée une guerre civile en avril 1994. Benaco, à quinze kilomètres de la frontière, est ainsi devenu, avec son camp, la deuxième ville la plus peuplée du pays (300 000 personnes), en l'espace de quelques semaines.

Les élections législatives et présidentielles du 29 octobre 1995 se sont présentées comme l'enjeu de la vie politique en 1994-1995. Jusque-là, les tentatives de l'opposition pour offrir un front uni face au pouvoir ont toutes échoué et le CCM (Chama Cha Mapinduzi, ancien parti unique) a remporté les quatre élections partielles de 1994 ainsi que les élections locales organisées sur le continent. Dès lors, le seul enjeu des élections présidentielles restait l'investiture d'un candidat par le CCM. Le remaniement ministériel de décembre 1994 a quelque peu invalidé les chances de John Malecela, l'ancien Premier ministre (1990-1994). Ce dernier s'est en effet heurté à l'hostilité de Julius Nyerere, le "père de l'indépendance", qui s'est livré, dans un ouvrage publié en novembre, à une violente diatribe contre le chef du gouvernement et le secrétaire général du CCM, Horace Kolimba.

Ces attaques ont sonné le glas d'un gouvernement qui a subi des échecs graves tant au niveau diplomatique - après les accords d'Arusha de 1993, les diverses tentatives pour faire s'entendre les factions rwandaises n'ont pu empêcher un génocide -, qu'au niveau interne où la motion G55 (du nom des 55 parlementaires ayant proposé la mise en place d'un gouvernement spécifique pour la partie continentale du pays) a été définitivement rejetée. De plus, des révélations sur la corruption administrative et sur des abus dans les exemptions d'impôts ont profondément discrédité le ministre des Finances Kighoma Ali Malima auprès des donateurs internationaux. Le président Ali Hassan Mwinyi a donc nommé à la tête du nouveau gouvernement Cleopa Msuya, qui avait déjà occupé ce poste au début des années quatre-vingt et qui apparaissait comme un postulant sérieux au poste de président de la République. J. Malecela n'était pas pour autant exclu de la course à l'investiture, dans la mesure où il restait au sein de l'équipe gouvernementale avec un poste de ministre sans portefeuille.

Les syndicats ont organisé en mars 1994 leur première grève générale qui, même si elle n'a pas rencontré un grand succès, a incité le pouvoir à doubler le montant du salaire minimum, lequel n'avait pas été revalorisé en 1993. Les magistrats ont également fait preuve d'une certaine indépendance, n'hésitant plus à invalider certains scrutins ou à prendre la défense de certains leaders de l'opposition. L'armée, enfin, aurait eu des états d'âme, selon la presse indépendante constamment harcelée par le pouvoir.

Le clivage principal du pays est cependant demeuré celui entre le continent et les îles (Zanzibar et Pemba), et le trentième anniversaire de l'union en 1994 n'a fait qu'approfondir cette crise entre les deux régions, entre chrétiens et musulmans, entre "Arabes" et "Africains". Or, l'administration n'a jamais calmé le jeu puisqu'elle a constamment inquiété le Front civil uni, représentant les intérêts d'une partie des habitants de Zanzibar. Dès lors, certains leaders politiques n'ont plus hésité à user de discours nationalistes sinon xénophobes. Le nord-est du pays a continué d'accueillir plusieurs centaines de milliers de réfugiés rwandais.

Toute l'année 1995 s'est déroulée dans un contexte d'effervescence électorale amenant les gouvernants à ne gérer que le court terme, et les élections présidentielle et législatives, tant au niveau des îles (Zanzibar et Pemba) que de l'Union (la Tanzanie est un État fédéral) n'ont guère clarifié la situation politique.

Après le scrutin du 22 octobre 1995, Zanzibar apparaissait plus que jamais comme une zone de turbulence majeure, susceptible de remettre en cause les bases même du régime politique tanzanien. En effet, sur ce petit territoire, le CUF (Civic United Front, "Front civique uni") semblait capable de renverser par les urnes le CCM (Chama Cha Mapinduzi, au pouvoir depuis l'indépendance), la plupart des Zanzibarites originaires de Pemba (et très nombreux même sur l'île principale d'Unguja) étant acquis à l'opposition. Les rapports de force sur le terrain étant défavorables à l'ancien parti unique, ce dernier a eu recours, dans cette province, à la fraude électorale. Après de multiples contestations, Salmin Amour a été déclaré réélu avec une majorité de 1 565 votes, à savoir 0,4 % des voix. Il a nommé une équipe de leaders connus pour être peu modérés et conciliateurs. Très vite, des rumeurs de massacres ethniques se sont propagées et plusieurs milliers de personnes ont quitté Unguja pour rejoindre l'île de Pemba. Ce scrutin a ranimé les vieux clivages entre "Arabes" et "non-Arabes", entre propriétaires terriens et petits paysans.

Au niveau de l'Union, en revanche, le CCM s'est vu renouveler la confiance de la population avec moins de difficultés. Au mois de juillet 1995, Benjamin Mkapa a obtenu, grâce à l'intervention décisive de l'ancien président Julius Nyerere, le "père de l'indépendance", l'investiture de l'ancien parti unique. Ce diplomate à la carrière politique un peu terne n'a rencontré aucune difficulté pour se faire élire président de la République (61,8 % des voix), et ce en dépit du fait que trois partis d'opposition s'étaient entendus sur une plate-forme électorale et sur un candidat. A l'Assemblée nationale, le CCM a également obtenu la majorité, malgré des contestations et des demandes d'invalidation des élections dans plus d'une centaine de circonscriptions.

Ce nouveau pouvoir tanzanien n'a guère connu d'état de grâce. Le gouvernement formé le 28 novembre 1995 et dirigé par Frederick Sumaye, un ancien ministre de l'Agriculture, a accueilli davantage de jeunes que les gouvernements précédents et a cherché à représenter l'ensemble des régions du pays. Cette équipe s'est efforcée de rétablir la confiance auprès des citoyens en s'attaquant à la corruption endémique et auprès des bailleurs de fonds internationaux, qui avaient, durant la présidence d'Ali Hassan Mwinyi, supprimé ou retardé le versement d'une partie de leur aide. Au niveau international, le président Mkapa s'est efforcé de relancer la coopération régionale sur le modèle de l'ancienne Communauté est-africaine. De plus, au mois de janvier 1996, la Tanzanie a accepté de réouvrir provisoirement la frontière avec le Burundi (fermée depuis 1995), afin d'accueillir près de 30 000 Rwandais venus grossir les camps déjà forts de plus de 700 000 réfugiés.

Élu en novembre 1995, le président Benjamin Mkapa s'est efforcé d'asseoir son pouvoir en 1996-1997. Il s'est ainsi attaché à bâillonner les voix dissidentes qui émanaient des dinosaures du Chama Cha Mapinduzi (CCM, au pouvoir depuis l'indépendance), en s'emparant le 22 juin 1996 de la présidence du parti. De plus, le Comité national exécutif du CCM a énoncé de nouvelles règles de discipline parlementaire afin d'éviter que des divisions ne s'expriment en dehors des instances du parti. Le nouveau président a également voulu limiter l'influence de l'opposition, notamment en multipliant les attaques contre Augustine Mrema, leader de la Convention nationale pour la construction et la réforme, et ancien concurrent malheureux de l'élection présidentielle.

Fort de sa maîtrise des structures du pouvoir, le gouvernement a pu lancer une politique de lutte contre la corruption, qui a amené des démissions en chaîne au sein de l'élite. Cette volonté de "nettoyer" les sommets de l'État et une gestion rigoureuse des comptes publics ont permis de convaincre le FMI (Fonds monétaire international) d'accorder à la Tanzanie des facilités de crédit (novembre 1996), ceci amenant rapidement d'autres aides internationales. Ainsi devraient se trouver amplifiés les effets de la légère embellie économique que paraissait connaître le pays.

Sur le plan diplomatique, la Tanzanie a favorisé le développement de la Coopération est-africaine. En mars 1996, le secrétariat de cette organisation régionale s'est installé à Arusha et en juillet de la même année les shillings tanzaniens, kényans, ougandais sont devenus convertibles. En outre, l'ancien président Julius Nyerere a poursuivi sa mission de bons offices dans le conflit burundais et a demandé des sanctions internationales contre la junte qui prit le pouvoir à Bujumbura en juillet 1996. Ce putsch, ainsi que la guerre civile au Zaïre (octobre 1996-mai 1997) ont amené un nouvel afflux de réfugiés en Tanzanie, qui, à la fin 1996, avait renvoyé près de 300 000 réfugiés rwandais.

Cependant, la position internationale de la Tanzanie semblait fragilisée par la situation à Zanzibar où le CCM a gardé le pouvoir suite à des fraudes électorales. En effet, sur les îles, la situation restait tendue. La visite du président Mkapa à Unguja a amené plusieurs centaines d'arrestations (avril 1996) et le remplacement du directeur de la police locale n'a guère calmé le jeu (mai 1996).

Indéniablement, l'avenir de la nation tanzanienne dépend en partie d'un assainissement de la vie politique zanzibarite qui l'aidera à participer à la reprise économique affectant cette zone de l'Afrique.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier