Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1990
ACCUSANT ses adversaires d'avoir "libéré les forces de la haine", le président zambien Kenneth Kaunda a reporté à août 1991 le référendum sur la légalisation des partis politiques. Tout en acceptant de libérer les prisonniers accusés d'avoir comploté contre lui, il a refusé de lever l'état d'urgence. En Tanzanie, les élections générales d'octobre devraient marquer une avancée sur la voie du pluripartisme. Mais le succès de la démocratisation dans ces deux pays dépendra aussi de leur capacité à résoudre leurs graves problèmes économiques et sociaux.

Après les régions d'expression française, les Etats de l'Afrique anglophone sont à leur tour confrontés à la contestation. De violentes manifestations secouent le Kenya où le président Daniel Arap Moi, incapable de résoudre les graves difficultés du pays, refuse toute ouverture vers le multipartisme et la démocratie (1). En Tanzanie et en Zambie, les élites au pouvoir depuis les indépendances sont mises en cause, alors que s'estompent les vieux rêves de justice et d'égalité, et que les deux pays se retrouvent à nouveau dépendants de décisions prises à l'extérieur de leurs frontières.

A l'aube du 30 juin 1990, après l'annonce par la radio du "renversement" du président zambien Kenneth Kaunda, des milliers de personnes manifestèrent leur joie dans les rues. Les portraits de M. Kaunda avaient déjà été lacérés et brûlés durant les émeutes qui avaient précédé la tentative avortée de coup d'Etat, et sa voiture de cérémonie - un cadeau offert par le Royaume-Uni à l'occasion de l'indépendance il y a vingt-cinq ans - fut lapidée par la foule. Quelques semaines auparavant, dans la métropole tanzanienne, Dar es-Salaam, une faculté fut rapidement fermée et les étudiants renvoyés dans leurs foyers après que des dizaines de caricatures insultantes pour le président Hassan Ali Mwinyi eurent été dessinées sur le "mur de la démocratie" de l'université.

Bien que de nature différente, ces incidents témoignent chacun à leur manière de la chute d'autorité des pouvoirs en place en Afrique et de la hardiesse de l'opposition, nourrie par le désespoir et les désillusions devant l'effondrement du niveau de vie durant la dernière décennie. Les deux cas illustrent aussi la violence de ces sociétés où la politique a été réduite à un rituel stérile dont la majorité s'est sentie de plus en plus exclue.

Pour la Zambie comme pour la Tanzanie, l'imposition par le Fonds monétaire international de ses programmes d'ajustement structurel et leurs conséquences sur la population ont été les détonateurs de l'effondrement de la crédibilité des gouvernements. Même si les racines de ces événements plongent profondément dans les échecs économiques et politiques, et dans les relations inégales entretenues avec les économies du Nord.

En Zambie, les émeutes de juin dernier, qui ont fait vingt-trois victimes, ont éclaté après l'annonce du doublement des prix de la farine de maïs. Elles furent une répétition des manifestations de 1986, déclenchées aussi à cause des augmentations de prix imposées dans le cadre d'un programme du FMI et qui avaient provoqué la mort de quinze personnes: le président Kaunda avait alors été obligé de rapporter les hausses, ce qui entraîna une suspension des prêts du FMI et donc de toute l'aide internationale (2).

Cette fois, le président a réagi de manière différente et a indiqué clairement qu'il ne dévierait pas de sa ligne. Mais le prix politique risque d'être lourd pour lui et son parti, l'United National Independance Party (UNIP), car les bailleurs de fonds occidentaux font désormais pression pour imposer le multipartisme. Mais le président Kaunda a reporté un référendum sur cette question prévu en octobre prochain et s'est prononcé vigoureusement contre le multipartisme qui suppose la disparition de l'UNIP, trop impopulaire.

En Tanzanie au contraire, où le parti Chama Cha Mapinazi est moins discrédité, l'ancien président Julius Nyerere, qui s'est démis de ses fonctions de secrétaire général, s'est déclaré favorable au multipartisme et à des élections libres dont il sortirait, vraisemblablement, vainqueur.

Ces évolutions se déroulent dans le cadre de la détérioration continue de la situation économique sur le continent, amorcée au début des années 80 et qui n'a pas été stoppée par les programmes d'ajustement structurel imposés par le FMI (3). Elles démontrent aussi le contrôle total que les organisations de Bretton Woods (Banque mondiale, FMI) exercent désormais sur les gouvernements africains - disposant de plus de pouvoir que les anciens maîtres coloniaux - comme le dit M. Adebayo Adedeji, le secrétaire général de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (4).

Presque sans débat, si ce n'est dans les coulisses du pouvoir, les gouvernements occidentaux et la Communauté économique européenne soumettent leur aide à l'acceptation par le FMI et la Banque mondiale des politiques des anciennes colonies. Le président zambien Kaunda n'avait pas le choix, ses précédentes tentatives, après 1986, d'élaborer son propre programme d'austérité ayant échoué devant le front uni des bailleurs de fonds occidentaux.

Solitaire, le président tanzanien Nyerere s'est battu six années durant, à partir de 1980, contre les projets du FMI car ils aboutiraient forcément, selon lui, à des soulèvements sociaux et à une inadmissible utilisation des forces de sécurité contre la population. Finalement, sous la pression des Occidentaux, en particulier de ses vieux amis scandinaves, la Tanzanie a dû secrètement accepter les conditions du FMI juste après la démission de M. Nyerere de la présidence en 1985.

Les sombres prévisions de M. Julius Nyerere ne se sont pas réalisées, mais le pays a connu des bouleversements sociaux dont le récent affrontement avec les étudiants n'est qu'un exemple. A l'instar du Ghana, la Tanzanie est présentée aujourd'hui par la Banque mondiale et le FMI comme un "succès éclatant" pour lequel ce pays est récompensé par une aide annuelle de 900 millions de dollars. Mais, également comme au Ghana, les investissements privés qui devaient servir à amorcer une croissance durable, n'ont pas été réalisés. Et le flux de l'aide extérieure ne continuera pas indéfiniment...

Avec, respectivement, 160 dollars et 290 dollars de produit national brut par habitant, la Tanzanie - qui fait partie des pays les moins avancés de la planète (lire les articles pages 6 et 7) - est classée septième, et la Zambie treizième sur la liste des Etats les plus pauvres d'Afrique. Ces deux pays ont été, depuis l'indépendance, il y a vingt-cinq ans, les symboles sur le continent des idéaux chrétiens et socialistes enracinés dans la tradition de la Fabian Society qui a longtemps influencé le Parti travailliste britannique. Ces idéaux ont été partagés par toute une génération dans cette partie de l'Afrique anglophone: un Etat providence assurant l'éducation, la santé, l'accès à l'eau, les routes et procurant un sens de l'identité nationale à la population paysanne. Ce rêve s'est en partie réalisé durant les premières années de l'indépendance. Mais très vite, il s'est dissipé.

Dans le cas de ces deux pays, comme dans le reste de l'Afrique, l'échec du développement rural est à l'origine du désastre économique. Le déclin de la production agricole, le recours accru aux importations alimentaires et l'incapacité de payer les importations à la suite de l'effondrement des prix des matières premières, ont accentué les distorsions de l'économie. Les deux gouvernements ont payé aussi le prix de leur appartenance au groupe des Etats de la ligne de front contre le régime raciste d'Afrique du Sud et subi les manoeuvres de déstabilisation sud-africaines - la Tanzanie ayant même envoyé des troupes au Mozambique pour défendre le gouvernement du FRELIMO. Enfin, les deux pays abritent des centaines de milliers de réfugiés sud-africains et mozambicains.

Lors de l'accession à l'indépendance, la sécurité économique de la Zambie était assurée par l'exploitation des mines de cuivre du Nord dont provenaient 90 % des recettes d'exportation; en 1964, les réserves du pays se montaient à 2 milliards de dollars. La crise pétrolière et la chute des prix du cuivre, au milieu des années 70, ont amoindri ces atouts. L'absence de devises a entraîné une pénurie de pièces de rechange et la chute de la production. Le déficit budgétaire, le recours à l'inflation, et les emprunts à l'étranger ont été des réponses à court terme choisies par le gouvernement, personne n'imaginant que la dépression des prix du cuivre durerait. Une décennie plus tard, alors que se redressaient les cours, la dette culminait à 6,5 milliards de dollars, l'inflation s'élevait à 100 % par an, la plupart des usines ne fonctionnaient qu'à 40 % de leurs capacités et les villes étaient submergées par des paysans déracinés, chassés de leurs terres par les faibles prix agricoles.

"Nous avons commis une énorme erreur, nous avons subventionné la consommation non la production (5)", a déclaré récemment le président Kaunda. S'adressant aux six cents membres du conseil national de son parti, l'UNIP, il a évoqué la pauvreté croissante, l'état lamentable des infrastructures, le taux croissant de criminalité, le marché noir et le chômage en expansion. Il a prévenu que l'ajustement structurel créerait "encore plus de difficultés et de souffrances pour le peuple", mais que, à l'horizon, se profile "le but envié de la prospérité".

Il y a dix ans, et même il y a encore cinq ans, la stature politique de M. Kaunda lui aurait permis de défendre un tel message. Aujourd'hui, l'explosion de joie qui a suivi l'annonce prématurée de sa chute montre combien son image s'est dégradée; même si chacun sait qu'il n'existe pas de solution de rechange à l'UNIP.

La Tanzanie a vécu une histoire similaire à celle de la Zambie avec ses infrastructures ruinées et le déclin du niveau de santé et d'éducation - l'une des fierté des premières années qui suivirent l'indépendance quand le pays occupait la première place en Afrique pour l'alphabétisation et la vaccination infantile (6). Entre 1980 et 1986, le niveau de scolarisation est tombé de 93 % à 69 %, avant de remonter à 74 % l'année dernière. L'administrateur du principal hôpital de la capitale, le professeur Sarungi, a déclaré que le déficit par rapport aux besoins minimaux avait été, dans les trois dernières années, de 23 %, 33 % et 43 %; les cliniques dans la capitale et surtout dans les zones rurales manquent souvent de médicaments. A Pemba, la seconde île de l'archipel de Zanzibar, 60 % des enfants souffrent de malnutrition.

Un "nouveau colonialisme"

LE changement des priorités est illustré par les statistiques officielles: entre 1972 et 1987, les crédits de la défense sont passées de 11,9 % à 15,8 % du budget, alors que ceux de l'éducation chutaient de 17,3 % à 8,3 %. En Zambie, le déclin des dépenses de santé a été du même ordre mais on ne connaît pas le budget de la défense. Ces faits et la baisse de 14 % des revenus réels par rapport à 1977 contredisent les statistiques de la Banque mondiale qui parlent de 4 % d'augmentation du PNB de la Tanzanie durant les trois dernières années.

La seule évolution visible depuis la mise en place des programmes d'ajustement structurel en 1986 est l'abondance des biens de consommation à Dares-Salaam: des vidéos et télécopieurs importés de pays du Golfe aux sucreries et à la levure pour gâteaux venant d'Europe. Ces marchandises représentent des rêves inaccessibles pour n'importe quel salarié mais en disent long sur le niveau de corruption, un sous-produit désormais admis des plans d'austérité appliqués sous l'égide du FMI.

Selon les calculs du président tanzanien, les émoluments d'un assistant de l'université couvrent six jours de besoins d'une famille moyenne (7). Comme d'autres salariés, professeurs, médecins ou hauts fonctionnaires, les universitaires recourent, pour nourrir leur famille, au double emploi: chauffeurs de taxi, travail dans les cliniques privées, trafics divers, etc. La corruption et le cynisme ont remplacé la probité et l'idéalisme qui marquaient la Tanzanie au lendemain des indépendances.

Pourtant, de nombreux cadres n'ont pas abandonné leurs idéaux socialistes et les élections du 28 octobre permettront d'apprécier les rapports de forces à l'intérieur même du parti et de savoir si la Tanzanie réussira à imposer sa propre philosophie du développement ou si, au contraire, elle succombera au "nouveau colonialisme" dénoncé par le professeur Adebayo Adedeji.

Notes:
(1) Lire Victoria Brittain, "Le Kenya dans toute sa fragilité", le Monde diplomatique, août 1987.
(2) Lire Bokwe Mafuna, "La Zambie dans le carcan de la politique d'austérité", le Monde diplomatique, janvier 1988.
(3) Lire l'Afrique subsaharienne: de la crise à la croissance durable, Banque mondiale, novembre 1989.
(4) Sur la critique des programmes d'ajustement structurel, lire Adebayo Adedeji, le Monde diplomatique, septembre 1989.
(5) The Guardian, Londres, 2 juillet 1990.
(6) Lire Bernard Joinet, "Le socialisme tanzanien et les contraintes du système financier international", le Monde diplomatique, octobre 1981.
(7) Academic Staff Assembly Newsletter, université de Dar es-Salaam, N° 10, février 1990.

1996
L'ÉTAT autonome de Zanzibar, longtemps "préservé" de la vague de démocratisation, - grâce à sa culture et à son isolement insulaire - subit les contrecoups de l'ouverture récente dans la partie continentale du pays. En effet, en Tanzanie, le modèle d'un socialisme personnaliste, incarné longtemps par M. Julius Nyerere, a fait place à un libéralisme tempéré, dans la ligne du "bon gouvernement" prônée par les institutions financières internationales. Mais, dans l'archipel, la classe politique fait de la résistance...

La décision, le 21 janvier 1992, du Comité national exécutif du parti unique tanzanien, le Chama cha Mapinduzi (Parti de la révolution, CCM), d'abolir son propre monopole politique était courageuse. Mais elle pouvait générer des conséquences imprévisibles pour la composante insulaire de la République et surtout pour la nature de l'Union historique (Uongozi) qui la reliait depuis 1964 à l'ancien Tanganyika. Cette colonie allemande, bien que passée sous mandat britannique en 1919, avait conservé en effet une administration distincte de celle du vieux sultanat de Zanzibar, protectorat britannique depuis la fin du XIXe siècle, qui lui faisait face à travers les trente kilomètres d'un détroit aisément franchissable. Sous l'égide du Tanganyika African National Union (TANU), dirigé par M. Julius Nyerere, affectueusement surnommé "Mwalimu" (le professeur), le Tanganyika continental avait adopté, après son indépendance en 1961, une orientation socialiste modérée, proche des modèles scandinaves de l'époque, tandis que Zanzibar était resté sous la direction de son sultan traditionnel jusqu'au retrait des Britanniques, en 1963.

Les élections d'autonomie (self government) qui avaient précédé ce départ avaient révélé une dangereuse polarisation entre les populations d'origine africaine, surtout dans l'île d'Unguja (1), et les Arabes et leurs alliés de Pemba. Dès janvier 1964, deux mois à peine après l'indépendance, une révolution avait éclaté à Zanzibar, aboutissant à l'abdication du sultan, au massacre d'environ huit mille Arabes et Indiens, à l'exil de quinze mille autres, et à la mainmise sur le pouvoir d'un petit groupe "africain" dirigé par Abeid Karume (2).

Trois mois après la révolution, mus par des intérêts convergents mais distincts - contrôler un voisin potentiellement violent pour M. Nyerere, se sécuriser contre des rivaux dans l'île pour Abeid Karume -, les deux gouvernements de Dar-es-Salaam et de Zanzibar s'étaient rassemblés. Mais la vision qu'on avait de l'Union n'était pas la même des deux côtés du détroit. De 1964 à 1972, dirigée d'une main de fer par le mwinyekiti (secrétaire) du parti unique afro-shirazi (ASP), Abeid Karume, l'île avait vécu sous un régime utilisant le marxisme-léninisme pour légitimer une tyrannie tropicale. L'assassinat de Karume, en 1972, avait marqué une progressive normalisation. Mais la politique des îles, dure et violente, n'avait guère de point commun avec le socialisme humaniste de "Mwalimu" sur le continent. C'est à cet héritage fracturé que devait faire face le nouveau régime multipartite instauré par la résolution du CCM (3) adoptée en janvier 1992.

Dès avant sa proclamation, l'idée du multipartisme démocratique avait eu des effets corrosifs sur la situation politique à Zanzibar. En effet, la crainte de nombreux cadres du CCM était que cela ne favorise les revendications insulaires et n'aboutisse au développement de l'indépendantisme dans l'archipel: soupçonné d'avoir embrassé cette cause, le chief minister de Zanzibar, M. Seif Sharif Hamad, avait été détenu sans jugement pendant trente mois, de la mi-1989 à novembre 1991. La proclamation du multipartisme se fit donc d'abord sur le continent, au grand dam de l'"homme fort" du CCM à Zanzibar, M. Salmin Amour, farouchement opposé à cette évolution (4).

La question du particularisme insulaire était posée, d'autant plus que derrière lui se profilait le spectre de l'"intégrisme musulman" dénoncé par certains sur le continent (5). Cette accusation n'était pas exempte d'arrière-pensées plus immédiates, le régime du président Ali Mwinyi, lui-même d'origine insulaire, étant souvent accusé d'avoir favorisé les musulmans aux dépens des chrétiens.

L'adhésion secrète en décembre 1992 de la Tanzanie à l'Organisation de l'islam en Afrique (OIA, basée à Abuja) et celle tout aussi clandestine de Zanzibar à l'Organisation de la conférence islamique (OCI, dont le siège est à Djeddah, en Arabie saoudite), d'abord maladroitement niées, avaient créé une onde de choc antimusulmane qui avait obligé les deux gouvernements à faire machine en arrière et à annuler leurs participations à ces institutions, pourtant peu suspectes d'"extrémisme musulman". Le ministre du tourisme, originaire de Zanzibar, M. Juma Hamad, avait été critiqué pour avoir accordé à tout va et dans des circonstances douteuses des permis de chasse à de riches hommes d'affaires des Emirats arabes unis. Un habile démagogue comme le révérend Christophe Mtikila en avait aussitôt profité pour redoubler ses violentes attaques verbales contre tous les "étrangers", qu'ils soient indiens, arabes ou... zanzibarites! Discrètement, Dar-es-Salaam maintenait dans les îles près de 80 000 hommes des forces de l'ordre, ce qui - pour une population totale d'environ 750 000 personnes - constituait l'un des encadrements sécuritaires les plus denses du monde.

Dans le même temps, sous l'effet du nouveau cours économique libéral, amorcé lui aussi au début de 1992, tout changeait dans les îles. Les organismes para-étatiques étaient lentement démantelés, les investissements privés se développaient, surtout dans le domaine hôtelier, où une vingtaine de projets étaient en cours, permettant d'attirer un nombre désormais non négligeable de touristes. L'Unesco et la Fondation de l'Aga Khan entreprenaient enfin une rénovation sérieuse de la vieille "ville de pierre", le coeur historique de Zanzibar, qui tombait en ruine depuis que les nationalisations de 1964 avaient entraîné l'arrêt de tous les travaux d'entretien. Les cours internationaux du clou de girofle, principale ressource économique des îles, s'effondraient à partir de 1993, tandis que se développait, dans le nord-est d'Unguja, parallèlement au tourisme et en compétition avec lui pour le contrôle des plages, une nouvelle agriculture basée sur les algues marines, qui changeait radicalement les rapports fonciers anciens basés sur le contrôle des plantations.

C'est dans ce contexte de transformations sociales, économiques et politiques d'un monde que le "socialisme" de l'ASP avait, en fait, figé dans un passé anachronique, directement hérité du début du siècle, que se sont déroulées les élections législatives d'octobre dernier (6). Ces développements inquiétaient profondément M. Julius Nyerere, le "père fondateur" du socialisme tanzanien. Résigné à des transformations telles que le multipartisme et les privatisations, "Mwalimu" "bloquait" chaque fois qu'était envisagée la remise en cause de la vieille Union.

Ainsi lorsque, en août 1993, un groupe de cinquante-sept parlementaires avaient déposé une motion demandant la discussion d'un projet de loi visant à créer un gouvernement autonome pour le Tanganyika continental, M. Julius Nyerere était parvenu à empêcher toute discussion du projet de réforme constitutionnelle, et avait contre-attaqué quelques mois plus tard en publiant un livre vengeur qui plaidait pour le maintien de l'Union (7).

Cette crainte était pourtant largement fantasmatique. Si certains, et même peut-être M. Seif Sharif Hamad lui-même, avaient pu un moment caresser des rêves d'une indépendance fondée sur une zone franche économique et des pétrodollars arabes dans les années 80, tout le monde à Zanzibar est aujourd'hui conscient de ce que la chute des cours mondiaux du pétrole rend cette perspective des plus aléatoires. Mais pour les "continentaux", M. Nyerere en tête, la nouvelle formation politique dirigée par l'ex-chief minister, le Civic United Front (CUF), est secrètement séparatiste.

L'ambiguïté est sémantique: M. Seif Sharif Hamad et ses amis réclament désormais non plus l'indépendance, mais une autonomie régionale accrue. Et sur le continent, loin de partager les craintes de "Mwalimu" quant à une éventuelle déchirure de l'Union, beaucoup jugent - et c'est nouveau - que, si les Zanzibarites veulent prendre le large, ils devraient pouvoir le faire: ainsi serait-on débarrassé de ces musulmans revendicatifs et encombrants, qui réclament toujours plus, et qui n'offrent pas grand-chose en retour (8). D'où la popularité du révérend Mtikila, dont les slogans anti zanzibarites ont un écho jusqu'à l'intérieur du CCM. Sa rhétorique enflammée contribue à nourrir le ressentiment exprimé par les groupuscules islamistes radicaux.

Elections truquées

LES élections, qui auraient pu être l'occasion d'une honnête remise à plat des problèmes, ont été un désastre à Zanzibar (9). On a, dans un premier temps, assisté à un partage presque égal de l'électorat, avec les habitants de Pemba votant massivement pour le CUF, tandis qu'à Unguja les WaHadimu du sud de l'île votaient CCM, et que le vote WaTumbatu du Nord se partageait entre les deux partis. Dans la capitale, on retrouvait la même coupure, avec les quartiers "arabes" de la ville de pierre, votant CUF, et la "ville africaine" de Ngambo votant CCM. On retrouvait ainsi, presque trait pour trait, la sociologie électorale de 1963, prélude à l'explosion de 1964.

Cependant, en 1963, l'alliance des Arabes et des WaPemba, minoritaire en voix mais majoritaire en sièges, avait formé le gouvernement. Aujourd'hui, le résultat "officiel" est inverse, parce qu'il a été truqué. Dès le soir du vote, le 21 octobre dernier, on savait que le CUF l'avait emporté, bien que de justesse, alors que de nombreux WaPemba "immigrés" à Unguja s'étaient vu refuser le droit de vote (10). "Mwalimu" se rendit d'urgence à Zanzibar pour y rencontrer le président de la commission électorale, M. Zuir Mzee.

Après cinq jours d'atermoiements, le 26 octobre, les "résultats" furent proclamés. Sur 333 899 suffrages exprimés, 4 922 se révélaient inexplicablement nuls. Cela permettait au CCM de l'emporter par 165 271 voix contre 163 706 au CUF, soit une différence de 1 565 voix. En regard du nombre étonnant de bulletins nuls et de la non-inscription des WaPemba d'Unguja, il était évident que les résultats réels étaient à l'opposé: le CUF l'avait emporté d'une courte tête. Mais avec vingt-six sièges contre vingt-quatre, le gouvernement reconduit de M. Salmin Amour avait le droit de nommer seize députés supplémentaires, ce qui lui donnait une confortable marge de dix-huit sièges au Parlement.

M. Nyerere, bon tacticien, suggéra alors à l'ancien et nouveau chef du gouvernement de former un cabinet d'union nationale avec le CUF. Et se vit opposer une fin de non-recevoir, comme au bon vieux temps où M. Abeid Karume savait faire la sourde oreille lorsque "Mwalimu" lui parlait de respect des droits de l'homme. Loin d'accepter la nécessité de pratiquer une politique d'ouverture et de générosité pour adoucir les effets de la fraude électorale qu'il venait de perpétrer, le nouveau pouvoir s'est engagé, depuis octobre dernier, dans une politique répressive qui s'aggrave de semaine en semaine: arrestations arbitraires, pertes d'emploi pour les "mauvais" électeurs, passages à tabac par les maskini (nervis) du CCM, incendie de maisons et de locaux commerciaux appartenant à des "ennemis". La "victoire" du CCM manque de générosité et - ce qui est plus grave - de réalisme. Car les temps ont changé, et l'époque où M. Karume pouvait faire fusiller sans aucune explication son ancien compagnon, M. Kassim Hanga, est révolue.

Un gouvernement ne peut, bien sûr, faire disparaître par enchantement les contradictions et les tensions raciales issues du passé esclavagiste de l'île, de ses inégalités foncières et de ses injustices sociales. Et la nature des relations entre Zanzibar et le continent, une fois l'option de la sécession (ou de l'"expulsion") écartée, peut évidemment se négocier. Mais si le gouvernement de M. Salmin Amour veut préserver cette douceur de vivre et cette gentillesse qui, paradoxalement, sont la marque durable de la culture zanzibarite, la voie du dialogue et de l'ouverture qui combinerait justice et réalisme politique s'impose de manière urgente. Un retour de la violence serait fatal à la timide embellie économique qui s'est amorcée depuis trois ans.

Notes:
(1) Le terme de "Zanzibar" est utilisé ici pour désigner l'ensemble de l'archipel composé de deux grandes îles - Unguja, la principale, et Pemba - et de deux toutes petites - Mafia et Tumbatu.
(2) Ce groupe "africain" était composé de continentaux - M. Karume lui-même était originaire du Nyassaland (aujourd'hui le Malawi) - et d'"indigènes" afro-shirazi issus d'un long métissage entre Noirs, Arabes et Persans. Ce groupe afro-shirazi était divisé en trois ensembles: les WaPemba, dans l'île du même nom; les WaTumbatu, au nord d'Unguja; et les WaHadimu, au sud de la même île. Tous swahilophones et musulmans, rien ne les distinguait, sinon d'infimes nuances culturelles.
(3) Le CCM était le résultat de la fusion, en 1977, de la TANU avec l'ASP insulaire pour former un "vrai" parti unique.
(4) M. Salmin Amour était tellement mal à l'aise face au multipartisme qu'il joua un moment avec l'idée, défendue par les vigunge - la "vieille garde" du CCM, tels MM. Abdallah Said Natepe ou Ali Mzee -, de recréer le vieil ASP d'avant 1977. Mais la chose se révéla impossible, les règles adoptées pour le multipartisme obligeant les nouveaux partis à être présents tant sur le continent que dans les îles.
(5) Il n'existe pas de statistiques fiables sur la répartition religieuse en Tanzanie. Mais on peut estimer que les musulmans représentent entre 30 % et 40 % de la population. En majorité situés dans les îles et sur la côte de l'océan Indien, ils sont aussi présents sur l'axe Dar-es-Salaam-Ujiji, la vieille route des caravanes d'esclaves, et en certains points du littoral du lac Victoria. Mais les chrétiens dominent dans l'intérieur.
(6) Si l'ASP avait formellement disparu avec la fusion de 1977, il avait en fait survécu sous un autre nom à Zanzibar au sein d'un "CCM insulaire" à la culture organisationnelle très différente de celle du "vrai" CCM continental.
(7) Julius K. Nyerere, Uongozi wetu na Hatima ya Tanzania, Zimbabwe Publishing House, Harare, 1994. Dans cet ouvrage, l'ex-président exprime ses craintes que la rupture de l'Union ne devienne le prélude d'un éclatement ethnique de la Tanzanie continentale elle-même, crainte qui est généralement considérée comme exagérée étant donné la faiblesse du sentiment tribal et l'existence d'une indiscutable unité nationale favorisée par l'omniprésence de la langue swahilie.
(8) Il y a de nombreux motifs de ressentiment des continentaux envers Zanzibar: la surreprésentation des îles dans les instances politiques, le traitement discriminatoire unilatéral concernant la circulation des continentaux se rendant dans l'archipel, les trafics douaniers favorisant les importations insulaires et leur réexportation sans droits de douane vers Dar-es-Salaam, etc.
(9) Elles ont eu lieu une bonne semaine avant celles de la Tanzanie continentale.
(10) Le gouvernement de Zanzibar avait introduit, peu avant les élections, une loi obligeant à être résident depuis cinq ans au même endroit pour pouvoir voter. Cela éliminait des milliers de migrants wapemba à Unguja.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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