Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LES SAO
LES SAO

Les anciens chroniqueurs arabes qui ont traité de la région font souvent allusion à des Noirs puissamment organisés. Malheureusement, ils ne les désignent le plus souvent que par des termes vagues ou par leur nom de tribus. Ce n'est qu'au XVIe siècle que ce terme de " Sâo " apparaît clairement dans les textes.
Suivant une tradition toubou " des Noirs où il faut voir des Sâo " sont signalés dès le VIle siècle à 500 km au nord du lac Tchad. Ils auraient alors occupé les oasis de Fatchi, Tadjéré, Bilma. Entre 930 et 970, Ibn Hawkal les situe au sud du lac Tchad. Il est possible qu'ils se soient mélangés là à des populations déjà en place, ainsi que tendrait à le prouver les découvertes effectuées par J.-P. Lebeuf à Mdaga et qui attestent, grâce aux datations au carbone 14, une occupation humaine vers 425 avant J.-C.

Selon le même auteur, le peuplement se serait par la suite effectué à partir de trois migrations. La première, due à des chasseurs armés de sagaies et accompagnés de chiens courants, aurait son origine au Kanem ; la seconde serait le fait d'autres chasseurs, mais armés d'arcs; la troisième, enfin, de pêcheurs plus ou moins originaires des abords mêmes du lac Tchad. Ces déplacements de faibles amplitudes sont assez vraisemblables, bien que les preuves archéologiques semblent faire défaut pour justifier pleinement la distinction qui est faite entre les groupes.
Quoi qu'il en soit, dès le XIe siècle, les grandes cités étaient fondées et il n'est pas douteux que les Sâo aient eu dès cette époque une importance politique non négligeable. On sait qu'iIs entretenaient des relations diplomatiques avec les sultans du Kanem et que ces relations se tendirent peu à peu puisque de 1342 à 1356 des guerres éclatèrent. D'abord à l'avantage des Sâo, elles amenèrent progressivement l'affaiblissement de ces peuples qui, à la fin du XIVe siècle, virent une grande partie de leurs territoires menacée par les Boulala, envahisseurs d'origine yéménite, nouveaux maîtres du Kanem.
Au XVIe siècle, alors que s'organisait le grand empire du Bornou, les cités étaient en pleine décadence. Vers 1585, May Idriss Alaoma, souverain du Bornou, organisa contre elles toute une série d'expéditions. Les Sâo Ngafata de la Vo, retranchés dans leur forteresse de Damasak, furent vaincus par la famine. Les rescapés, alliés aux Sâo Tatala, tentèrent de se regrouper et de maintenir leur communauté, mais des luttes intestines (Afadé-Sou) firent échouer ce projet.
Poursuivis, chassés de leurs territoires, les uns cherchèrent refuge au Gobir, d'autres dans les Monts Mandara où ils donnèrent naissance aux Kotoko. Les moins nombreux atteignirent les rives de la moyenne Bénoué. Peu à peu, ils se fondront dans les populations autochtones à l'issue des migrations et invasions qui affecteront ces régions aux XVllle et XIXe siècles. " A la même époque, des tribus considérées par les Peuls de Garoua comme étant des Sâo s'installèrent au nord et au sud du fleuve. Les uns, commandés par un certain Ninon, s'établirent à Vamgo-Guébaké ; d'autres, sous la conduite de Bombom, à Perma, tandis qu'un dernier groupe important, appelé indifféremment Sâo ou Kotoko, s'installa au début du XVllle siècle à l'est de Garoua, à Bé, Ngonnda, Nbéougou, Lanngui, Bounga et Denngui.
Les Sâo avaient alors cessé d'exister en tant que peuple. Ils subsistaient par je ferment culturel qu'ils avaient communiqué aux populations Kirdi, dont beaucoup se disent héritières, à tort ou à raison.

Plus de trois cent cinquante sites sâo ont, à ce jour, été dénombrés, tant au Tchad qu'au Cameroun. Encore bien peu, cependant, ont été fouillés méthodiquement.

Il s'agit dans la plupart des cas de buttes plus ou moins artificielles qui dressent leur massive silhouette sur la monotone étendue de la plaine tchadienne. Allongées ou circulaires, elles sont de dimensions variables, depuis le simple mamelon de quelques dizaines de mètres carrés de surface jusqu'à de véritables collines couvrant plusieurs hectares et d'une hauteur de 5 à 20 m.

Les unes, totalement abandonnées, sont recouvertes d'une maigre végétation d'épineux, les autres, encore occupées, sont parfois entourées de restes de hautes enceintes en terre séchée Le sol limoneux est, en surface, couvert de débris de poteries, tessons souvent décorés, parmi lesquels il n'est pas rare de trouver des figurines zoomorphes en terre cuite, jouets abandonnés là à des époques bien difficiles à préciser. Les emplacements d'habitations se distinguent parfois aisément. Ce sont des pavages, sortes de mosaïques obtenues à partir de tessons disposés de chant, dessinant exceptionnellement des motifs géométriques.
Les tombes sont le plus souvent groupées en vastes nécropoles qui peuvent occuper trois ou même quatre niveaux. Les plus anciennes sont de simples fosses où le cadavre était disposé couché, allongé sur le dos ( " Sâo " ), la tête reposant quelquefois sur une sorte d'oreiller fait d'argile séchée.
Les plus typiques, et qui correspondent à ce que l'on pourrait appeler la période classique " Sâo ", sont constituées par de grandes jarres en terre cuite, entièrement ou partiellement décorées de chevrons en relief auxquels viennent s'ajouter des motifs relevant de la symbolique sexuelle. La jarre inférieure, dans laquelle le cadavre était disposé en position foetale, était fermée soit par une autre jarre de même dimension opposée verticalement bord à bord, soit, plus fréquemment, par une autre poterie de même forme ovoïde mais de taille plus réduite.

Parmi le matériel ,archéologique légué par les Sâo, les éléments les plus représentatifs, les plus caractéristiques, ceux qui également" parlent le mieux" pour témoigner de leur civilisation sont incontestablement les oeuvres d'art et en particulier les sculptures en terre cuite, qu'elles soient  a n i m a I i è r e s ou anthropomorphes.

Les représentations animales
Type de .sculpture extrêmement fréquent, iI est cependant de qualité variable. Grossières statuettes lorsqu'il s'agit de simples jouets, elles peuvent parfois acquérir une haute qualité esthétique alliée à une grande richesse d'expression lorsqu'elles se rattachent à des gisements que l'on peut par le contexte qualifier de " cultuel ». .
Ces statuettes peuvent représenter soit des animaux protecteurs, soit des divinités.
Qu'elles aient été façonnées en bronze ou en terre, elles sont souvent de très belle facture. Les bijoux représentant des canards, des têtes de bélier, de très petite taille, voisinent avec des réalisations plus importantes dans lesquelles hippopotames, crocodiles, gorilles et lions ont une part prédominante. Les jouets représentent surtout des bovidés et des équidés, quelquefois montés par un cavalier, Les poissons, les oiseaux, curieusement plus stylisés, viennent compléter cet échantiIlonnage.

Les représentations humaines
En ce qui concerne les statuettes anthropomorphes, leur large distribution dans des gisements chronologiquement situés les uns par rapport aux autres font qu'elles constituent un bon " fossile ». Elles en ont les qualités : une extension suffisante liée à une certaine constance de style que l'on peut rapporter à des périodes temporelles données, puisqu'elles' se rencontrent identiques dans des témoignages ,archéologiques semblables. S'il est difficile de leur attribuer des dates précises, les références à l'histoire et à l'archéologie, prises dans leur globalité, permettent de rattacher la plupart d'entre elles à la période comprise entre le XIe et le X Vie siècle.
Les variations de style qui les affectent, peu nombreuses mais importantes, ont servi à déterminer trois faciès qui pourraient correspondre à trois époques distinctes: Sâo I, Il, III, qualifiées ici d'archaïque, classique et terminale dans le sens d'une hypothèse de 'travail.

LE STYLE ARCHAIQUE
Dans les niveaux les plus anciens, on note la présence de nombreux masques anthropomorphes. Déposés dans des poteries en forme de coupe, souvent groupés sur un espace restreint, ils devaient représenter les ancêtres sacralisés d'un lignage ou d'un clan. D'allure générale ovale, n'excédant guère 25 cm de hauteur pour les plus grands, ce sont des modelages assez grossiers, malgré souvent leur excellente finition favorisée par la qualité  du matériau utilisé. Stylisés à l'extrême, ils frappent pourtant par l'étrange expression de leur réalisme figé, dû, en grande partie, à la technique employée pour dégager les éléments essentiels du visage rapportés sur une surface pratiquement sans relief.
Les yeux et la bouche, figurés par de très forts bourrelets, contrastent avec le nez, à peine indiqué, réduit à une simple arête rectiligne s'arrêtant au tiers supérieur du visage. Curieusement, les narines situées plus bas sont marquées par deux perforations extrêmement discrètes. Le menton, exprimé par un léger relief, porte, dans certains cas, des impressions indiquant la présence d'une barbe.
De profondes incisions labourent parfois la surface des sculptures: elles doivent correspondre à la représentation de tatouages. Cette décoration est d'ailleurs le principal élément de différenciation entre les masques, dont la conception est tellement uniforme qu'on est tenté d'y voir la réplique conventionnelle d'un archétype donné. Ceci expliquerait la monotonie qui caractérise l'art sâo correspondant à une 'période ancienne.

Le manque apparent d'invention se retrouve dans les statuettes. plus rares que les masques, elles sont également d'une facture plus grossière. Leurs membres supérieurs sont réduits à des moignons, leurs membres inférieurs, remplacés par un socle cerné de motifs incisés. Le sexe n'est jamais figuré.

Les masques, très nombreux, sont souvent volumineux. Leur style tend vers un naturalisme expressif qui demeure toutefois caricatural en raison de l'exagération de certains détails, par le relatif effacement des autres traits, pourtant essentiels.
Bien que dérivant des mêmes modèles archaïques, ces masques présentent entre eux des dissemblances qui intéressent à la fois leur morphologie générale et la représentation de certains détails du visage. Ces différences sont en outre accusées par la symbolique du dimorphisme sexuel qui revêt ici une importance considérable. Comme dans le style précédent, la bouche et les yeux sont évoqués par de puissants reliefs lamellaires en saillie. Mais des divergences d'exécution se manifestent au niveau du nez. Dans un premier temps, c'est une simple arête qui part du sommet du crâne pour s'arrêter au niveau des yeux, dans un second temps, une représentation moins schématique et plus concrète. Parmi une assez grande variété de modèles, deux grands types de masques peuvent être distingués : ceux qui possèdent des attributs frontaux en forme de cornes plus ou moins divergentes et ceux dont le pourtour est dentelé. Bien que les premiers aient une allure plus archaïque que. les seconds, le fait qu'ils soient associés dans les dépôts cultuels tend à prouver qu'ils sont contemporains, ou du moins d'une époque très voisine. Dans le cas des figurines à cornes, le nombre des ornements frontaux varie de deux à quatre. L'un d'eux est souvent confondu avec le nez; parfois, même, l'arête nasale se prolonge sur le sommet de la tête pour former une sorte de crête ornée de chevrons incisés. Bien que ce ne soit pas une règle absolue, les masques tricornes -masculins, comme l'affirme en outre la représentation de la barbe, ne portent qu'un seul labret sur la lèvre supérieure, alors que les masques quadricornes féminins en portent également un sur la lèvre inférieure.

A ces types particuliers peuvent être rattachées un certain nombre de figurations anthropo-zoomorphes qui étonnent par leur étrangeté en même temps qu'elles séduisent par l'équilibre et la justesse de leur conception esthétique. Monstrueuses évocations d'un univers mythique, productions hallucinées, elles valorisent la notion de sacré dans la mesure où elles en affirment le côté mystérieux et angoissant. L'interprétation en est délicate. De toute manière, un rôle profane semble exclu. La tradition orale étant inexistante, force est bien de rechercher ailleurs ce qui peut aider à éclairer ce sujet.
La première idée qui vient à l'esprit se rattache au totémisme, mais à un totémisme résiduel dont les traces sont sensibles chez certaines populations Kirdi du Nord-Cameroun, Fali en particulier. En effet, pour les Fali, chaque clan patrilinéaire possède un animal protecteur qu'un mythe rattache directement à ce clan. Que signifie cet animal ? Est-il l'Ancêtre lui-même, animal lié à l'ancêtre fondateur ou bien la réincarnation zoomorphe de celui-ci ? Il est bien difficile de répondre.

Un fait est cependant certain; dans chaque clan, l'animal dit protecteur jouit d'interdits de chasse et d'Interdits alimentaires, qui, lors des initiations propres à ce même clan, s'étendent à toutes les communautés alliées. En outre, sa peau figure le masque cérémoniel, truchement de -l'ancêtre fondateur, lors des grandes réunions initiatiques. Dans cet ordre d'idées, peut-être peut-on voir dans les statuettes « monstrueuses » sâo, plutôt que la simple représentation d'individus masqués, l'expression concrète d'un culte totémique ou para-totémique.

Les masques à pourtour dentelé
Il est possible de différencier là deux types qui, éventuellement, pourraient avoir valeur chronologique, si l'on accordait quelque crédit à l'évolution esthétique incontestable qui se manifeste de l'un vers l'autre. Un examen approfondi amène cependant à faire quelques réserves. En effet, lorsque l'arête du nez se poursuit jusqu'au sommet du crâne, renforçant l'aspect archaïque du masque, celui-ci a, une fois sur trois, une base arrondie ou bien se termine en talon non décoré. De plus les oreilles ne sont pas indiquées.

Dans l'autre type, les dentelures qui représentent la chevelure, plus hautes au sommet du crâne, rappellent les trois cornes des masques précédents, Les oreilles sont modelées ; la partie basale, pointue, porte une décoration évoquant la barbe. Par comparaison, on observe que les défauts des têtes du premier type, plus que des maladresses d'interprétation, sont l'effet de conventions destinées à mieux caractériser le sexe du « modèle »,

Cette brève analyse fait ressortir des variations typologiques permettant de séparer trois catégories bien tranchées. La question est de savoir si elles peuvent être interprétées comme illustrant les phases d'une évolution à la fois stylistique et chronologique. Le problème est assez complexe mais il pourrait être résolu si l'on considérait que deux mêmes types (masques à cornes ou à pourtour dentelé), sexuellement dissemblables, ne se trouvent jamais associés dans la même poterie reposoir. Peut-être, alors, peut-on voir dans la séparation voulue des genres le reflet d'un dualisme de populations ou de classes sociales, dont chaque style de représentation anthropomorphe serait à la fois l'émanation et la
marque.

Dans une phase finale, le dimorphisme sexuel, qui conférait à la sculpture une sorte de réalisme sophistiqué, s'atténue, puis disparaît, dans l'expression de ses éléments symboliques. Têtes masculines et féminines ne se différencient bientôt plus que par la présence ou l'absence d'indication de pilosité sous-labiale. Plus élaborées et à la fois plus dépouillées, elles dérivent des masques à pourtour dentelé, témoins aussi d'une phase importante de l'évolution esthétique, dont l'apogée sera marquée par l'apparition de véritables sculptures-portraits.

Les statuettes
Ce terme désigne plus précisément les représentations anthropomorphes en pied. Là également, deux genres peuvent être séparés; les statuettes dont la base forme socle et les statuettes dont les jambes sont dégagées. Indépendamment de cette classification, deux variétés peuvent être distinguées si l'on se réfère aux attributs qui intéressent le sommet de la tête, à savoir les cornes et les chignons.
Bien qu'il soit possible d'entrevoir ici les marques d'une certaine évolution, la même ambiguïté chronologique subsiste et il n'est pas possible d'attribuer d'antériorité à l'un ou à l'autre genre. Cependant, comme pour les masques, i I semblerait que le style des statuettes à chignon ait évolué, alors que celui des statuettes à cornes demeurait statique, identique à lui-même jusqu'à sa disparition pure et simple. Dans l'un et l'autre cas, les visages sont traités avec plus d'attention que pour les masques. Sans être des portraits, ils évoquent avec une précision accrue un personnage déterminé d'un rang social vraisemblablement élevé.
Dans tous les cas et en dehors de quelques variantes subsidiaires, ce mythe peut se résumer en ces termes; c En des temps très anciens, un ancêtre (indéterminé) étant près de la mort (perdu, assoiffé, blessé, malade) en appela à Dieu. Alors qu'il désespérait de tout, un animal surgit et lui indiqua les voies du salut en disant « Souviens-toi de tes ancêtres»
Si les vêtements ne sont pas indiqués sur les figurines « à cornes », celles « à chignon » portent l'indication d'un pagne antérieur étroit et rectangulaire. Les mamelons de la poitrine, le nombril sont fréquemment marqués. Les grandes statuettes de Ka!a Maloué portent en outre des motifs représentant des bijoux dans lesquels on peut voir les insignes d'une dignité. Le rôle de ces oeuvres d'art est incontestablement cultuel. Leur mode de gisement permet de l'affirmer, et cela, grâce aux découvertes de J.-P. Lebeuf à Tago et de E. Bouyer à Kala Maloué.

A Tago (Tchad), « le niveau le plus ancien était marqué par un foyer, une sépulture allongée et des représentations anthropomorphes limitées à la tête, du type courant. Immédiatement (niveau Il) au-dessus de ces vestiges, trois statues dressées, le regard tourné vers l'est, reposaient sur des fragments de récipients du modèle des jarres funéraires. La plus volumineuse était entourée de quatre boules de terre cuite disposées suivant les points cardinaux. Alentour et au même étage gisait un imposant matériel constitué, pour la plus grande part, de figurines,
humains porteurs de masques zoomorphes et « monstres », disposés en arc de cercle, le regard dans la même direction que la statue centrale. La terre avoisinante, mêlée de broyeurs cylindriques en pierre d'ocre et d'ossements d'animaux (ayant servi d'offrande) livra un foyer culturel.
« A quelque distance au nord-ouest de ce centre, des statuettes comparables aux premières, des représentations
zoomorphes et une grande abondance d'images de terre cuite entouraient un galet provenant d'Hadjer-el-Hamis. Un troisième point d'attraction opposé au précédent par rapport aux statues' était établi par une vaisselle d'offrande accompagnaient d'autres représentations figuratives, étalées en arc de cercle et tournées vers le Levant. »
Le dépôt de Kaja Maloué (Cameroun) est d'importance moindre du point de vue de la quantité d'objets recueillis. Il est vrai qu'il avait été bouleversé par un oryctérope, ce qui a pu amener la destruction de certains monuments. Les statuettes étaient renversées devant trois poteries caliciformes (A, B, C) non décorées. Deux contenaient encore chacune un masque cornu et un masque dentelé. La poterie A contenait un masque cornu masculin et un dentelé féminin; la poterie B, un masque cornu féminin et un dentelé masculin. La poterie C devait recéler un dépôt semblable qu'il eût été intéressant d'analyser en ce qui concerne le style des masques rapportés au dimorphisme sexuel. Malheureusement, le matériel ne put être retrouvé. Peut-être aurait-il consisté en deux figurations monstrueuses comme il en a été recueilli dans le sanctuaire de Tago.

La séparation typologique est difficile à établir avec précision à partir des statuettes anthropomorphes. Un fait doit être retenu: il semble que les niveaux correspondant chronologiquement à la période la plus récente n'aient pas livré de masques des types précédemment décrits. Par contre, apparaissent des têtes d'un modelé particulièrement délicat. Si la bouche demeure ouverte, on ne voit plus de grosses lèvres, plus de bourrelets épais figurant les yeux. Le nez, réellement modelé, identifie le visage. Seule la représentation des oreilles demeure conventionnelle.

Les têtes sont le plus souvent comprimées latéralement et leur cou, assez long, forme cheville. Peut-être sont elles les restes de sculptures de grandes dimensions dont le corps a été détruit. Peut-être, aussi, la cheville permettait-elle plus simplement de les fixer sur un support ou de les planter dans le sol.
Le caractère essentiel de ces sculptures, d'une qualité tout à fait exceptionnelle, ne réside pas seulement dans leur perfection technique. A la valeur artistique s'ajoute un intérêt ethnographique considérable. Véritables portraits, elles représentent des types humains très différents les uns des autres. Si, par un exemple, certaines accusent le type soudanais par leurs aspects physiques, d'autres font immédiatement p e n s e r aux Peuls. Cette impression qui est déjà ressentie à la vue des traits du visage est renforcée par l'assemblage savant de la chevelure en cimier.
En conclusion de cette brève étude, on peut dire que, dégagée des conventions qui l'ont longtemps enserrée dans le cadre contraignant de la stylisation symbolique, la sculpture sâo atteint dans sa phase ultime aux sommets de l'art africain. Si elle étonne parfois, par la hardiesse de ses conceptions esthétiques, elle inquiète et émeut souvent par l'expression tragique que donne à la plupart des visages l'empreinte angoissante de la mort.

Les terres cuites SAO : Xème au XVIIIème siècle

Le seul point commun existant entre les figurations humaines et animales en terre cuite de la Nok culture et celle de l'ensemble Sao est qu'il s'agit des deux exemples les mieux documentés d'un élément culturel capital de l'Afrique au sud du sahara, les réalisations artistiques en céramique.
Nok est le nom d'un village d'une région de collines riche en mines d'étain située au centre du Nigeria. Sao n'est pas un nom de lieu mais un nom collectif donné dans la tradition orale aux populations "d'avant l'islam" qui ont laissé de nombreuses traces de leur présence dans les plaines basses au sud du lac Tchad, sur les territoires des actuels Nigeria, Cameroun et Tchad.

Près de 900 sites attribués à l'ensemble Sao ont été repérés et situés sur une « Carte archéologique des abords du lac Tchad » (1969, supplément en 1981) dressée par Jean-Paul Lebeuf qui avait commencé en 1936, sous la direction de Marcel Griaule (1947) la prospection systématique de la région et publié dès 1950, avec son épouse Annie Masson-Detourbet, un bel ouvrage de synthèse archéologique et ethnologique « La civilisation du Tchad ».
Plusieurs centaines de figurines humaines et animales en même temps qu'un abondant matériel domestique et culturel ont fait l'objet d'un second ouvrage de J.-P. Lebeuf paru en 1962 « Archéologie tchadienne. Les Sao du Cameroun et du Tchad ».
Utilisée pour la première fois en 1955, la méthode de datation au Carbone 14 était encore loin d'être répandue en 1962. Les reproches faits à J .-P .Lebeuf de n'avoir eu aucun souci de la chronologie sont donc parfaitement injustifiés. De fait, les premières dates C 14 concernant les Sao furent annoncées au « Premier Colloque International d'Archéologie Africaine » tenu en décembre 1966 à Fort-Lamy (N'Djamena) dont les Actes furent publiés en 1969.
Les circonstances politiques retardèrent considérablement la publication des fouilles entreprises à Mdaga (Tchad) entre 1960 et 1968 (Lebeuf, J .-P ., et al., 1980). Dans le même temps, l'archéologue britannique Graham Connah, établissait une « chronologie préhistorique de la région du lac Tchad de Nigeria » à partir de fouilles de grande ampleur poursuivies entre 1966 et 1972 dans la grande butte de Daima à 5 km de la frontière camerounaise (Connah, 1969, 1976, 1981).
Les fouilles allaient reprendre au Cameroun dans la décennie 80 avec des résultats fort intéressants à Roulouf (A. et J .P .Lebeuf et Roll, 1988) et à Sou Blamé Radjil (Lebeuf, J .-P ., 1982) Ce dernier site a fourni dix dates entre 1330 et 330 avant J .-C. Un total d'une soixantaine de dates pour des sites Sao permet de fixer quelques grands repères :
-dans le courant du 1 er millénaire avant l' ère, occupation de certains sites par des
chasseurs/pêcheurs néolithiques
-vers -200, l'apparition du fer coïncide, à Mdaga, avec la plus ancienne représentation animale en terre cuite
-vers le Xe siècle apparaït la plus ancienne figuration humaine, à Mésso (Tchad)
-aux Xlle et Xllle siècle, l'apogée de la culture Sao est marquée par la pratique originale des inhumations dans des jarres-cercueils dont la hauteur peut atteindre l ,40 mètre, et par l'épanouissement de l'art de la céramique et de la métallurgie du cuivre.
-à partir du XVe ou XVle siècle, les figurines humaines se multiplient jusqu'à ('arrivée de l'Islam dans le courant du XVllle siècle.

Technique, style, symbolique
Plus de mille représentations humaines et animales en terre cuite provenant de sites Sao ont été analysées par Annie et Jean-Paul Lebeuf (1977, 1992).
En dépit d'une grande variété dans le détail, ces figurines ont un air de famille qui les différencie nettement de celles de la Nok culture beaucoup plus anciennes ou de sculptures plus ou moins contemporaines trouvées dans d'autres régions de l'Afrique de l'Ouest.
Les figurines humaines sont toujours de petite taille, leur hauteur généralement inférieure à 10 cm ne dépasse jamais 35 cm. Alors que dans les sculptures de Nok, les têtes apparaissent comme la seule partie subsistante d'une statue, les têtes Sao sont le plus souvent isolées, dressées sur un socle massif sans représentation de torse, de bras ou de jambes.
La technique est également très différente. Cuites dans des fours dont on a retrouvé maintes traces, les figurines Sao ne sont pas creuses mais faites à partir d'un support plein sur lequel 1 ' artiste disposait, en creux ou en relief, les éléments du visage. L'argile employée et les conditions de cuisson sont de qualité variable mais on ne trouve ni les trous systématiques ni les paillettes de quartz et de mica caractéristiques de la Nok culture.
Deux grands groupes stylistiques ont été distingués par A. M. D. Lebeuf (1992). Dans un « ensemble infiniment riche et varié » elle nomme le premier « ancêtres divinisés » et suggère le mot de « baroque » pour le qualifier. « Faites d'une argile fine, les statuettes sont délicatement travaillées. ..certaines possèdent un étonnant réalisme, une expression rendue avec une intensité poignante ».
Le groupe des « danseurs masqués » présente un « contraste saisissant » avec le précédent. « Modelées dans une argile grossière et mal cuite », elles sont massives et mal dégrossies, le mot gracieux de statuette paraissant peu approprié à des « hures monstrueuses écrasant un socle cubique ou cylindrique ».
 Parmi les représentations animales, moins nombreuses, les plus fréquentes sont celles de porcs-épics et d'hippopotames.
Malgré l'islamisation de la région depuis le XVllle siècle, une observation attentive et prolongée (pendant cinquante ans !) des Kotoko, considérés comme les descendants directs des Sao, et de leurs traditions orales a permis à J .P .et A.M.D. Lebeuf de décoder les systèmes de croyance et les rituels où s'inscrivaient les figurations humaines et animales en terre cuite (Lebeuf, A.M.D., 1969).

Anciennes céramiques figuratives en Afrique de l'Ouest
Si les très remarquables têtes en terre cuite d'Ifé, datées approximativement entre le X Ile et le XVe siècle, montrées dans plusieurs expositions et reproduites dans quelques livres d'art sont aujourd'hui connues d'un assez large public, il n'en va pas de même des très nombreuses figurines humaines et animales découvertes ça et là dans de nombreuses régions de l'Afrique de l'Ouest.
Peu d'entre elles ont été datées. Encore moins ont été étudiées par des spécialistes archéologues ou historiens d'art. S'il semble indispensable de signaler leur existence, il est impossible, au début des années 90, d'aller beaucoup plus loin.
Les plus anciennes semblent être celles découvertes en très grand nombre (plusieurs centaines) par P. Gouletquer et D. Grébenart (1979) dans la vallée de Sekiret, au nord-ouest d' Agadez. À Orub, un exemplaire a été daté de -1300, deuxième moitié du Ile millénaire avant l'ère, soit plus de mille ans avant les terres cuites de Nok.
Découvert en 1970, avant la mise en eau du barrage de Kainji au nord-ouest du Nigeria, le célèbre Homme assis de Yelwa a été daté de la seconde moitié du 1er millénaire et mis en rapport, de façon très discutable, avec la phase de déclin de la Nok culture.
Les statuettes de Kareygoru, (Niger) sont datées de la même époque. Le site juste en amont de Niamey a été fouillé de façon exemplaire par Boubé Gado (1980) qui y a trouvé, à côté de traces d'une métallurgie importante, une centaine de représentations animales, humaines, ou mixtes. Les statuettes dont certaines devaient atteindre un mètre de hauteur paraissent très différentes de celles de la vallée de Sekiret mais présentent certains points communs avec celles de Nok. La situation politique troublée du Niger compromet malheureusement la poursuite des recherches dans ce pays où les archéologues et préhistoriens ont fait, depuis le début des années 80 des découvertes tout à fait exceptionnelles.
Au Mali, les magnifiques terres cuites de Djenné datées du XIle au XVe siècle ont été reproduites dans plusieurs livres d'art. Mais il faut aller très loin pour les admirer au National Museum of African Art à Washington ou à l' Australian National Gallery à Canberra. Sort assurément moins malheureux que celui des restes Sao du Musée National Tchadien disparus au cours des pillages répétés de la ville de N'Djamena.

                                             Art Sao, terre cuite                   Masque tricorne (XVème-XVIème siècle)


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier