
LES SAO
Les anciens chroniqueurs arabes qui
ont traité de la région font souvent allusion à des
Noirs puissamment organisés. Malheureusement, ils ne les désignent
le plus souvent que par des termes vagues ou par leur nom de tribus. Ce
n'est qu'au XVIe siècle que ce terme de " Sâo " apparaît
clairement dans les textes.
Suivant une tradition toubou " des
Noirs où il faut voir des Sâo " sont signalés dès
le VIle siècle à 500 km au nord du lac Tchad. Ils auraient
alors occupé les oasis de Fatchi, Tadjéré, Bilma.
Entre 930 et 970, Ibn Hawkal les situe au sud du lac Tchad. Il est possible
qu'ils se soient mélangés là à des populations
déjà en place, ainsi que tendrait à le prouver les
découvertes effectuées par J.-P. Lebeuf à Mdaga et
qui attestent, grâce aux datations au carbone 14, une occupation
humaine vers 425 avant J.-C.
Selon le même auteur, le peuplement
se serait par la suite effectué à partir de trois migrations.
La première, due à des chasseurs armés de sagaies
et accompagnés de chiens courants, aurait son origine au Kanem ;
la seconde serait le fait d'autres chasseurs, mais armés d'arcs;
la troisième, enfin, de pêcheurs plus ou moins originaires
des abords mêmes du lac Tchad. Ces déplacements de faibles
amplitudes sont assez vraisemblables, bien que les preuves archéologiques
semblent faire défaut pour justifier pleinement la distinction qui
est faite entre les groupes.
Quoi qu'il en soit, dès le
XIe siècle, les grandes cités étaient fondées
et il n'est pas douteux que les Sâo aient eu dès cette époque
une importance politique non négligeable. On sait qu'iIs entretenaient
des relations diplomatiques avec les sultans du Kanem et que ces relations
se tendirent peu à peu puisque de 1342 à 1356 des guerres
éclatèrent. D'abord à l'avantage des Sâo, elles
amenèrent progressivement l'affaiblissement de ces peuples qui,
à la fin du XIVe siècle, virent une grande partie de leurs
territoires menacée par les Boulala, envahisseurs d'origine yéménite,
nouveaux maîtres du Kanem.
Au XVIe siècle, alors que
s'organisait le grand empire du Bornou, les cités étaient
en pleine décadence. Vers 1585, May Idriss Alaoma, souverain du
Bornou, organisa contre elles toute une série d'expéditions.
Les Sâo Ngafata de la Vo, retranchés dans leur forteresse
de Damasak, furent vaincus par la famine. Les rescapés, alliés
aux Sâo Tatala, tentèrent de se regrouper et de maintenir
leur communauté, mais des luttes intestines (Afadé-Sou) firent
échouer ce projet.
Poursuivis, chassés de leurs
territoires, les uns cherchèrent refuge au Gobir, d'autres dans
les Monts Mandara où ils donnèrent naissance aux Kotoko.
Les moins nombreux atteignirent les rives de la moyenne Bénoué.
Peu à peu, ils se fondront dans les populations autochtones à
l'issue des migrations et invasions qui affecteront ces régions
aux XVllle et XIXe siècles. " A la même époque, des
tribus considérées par les Peuls de Garoua comme étant
des Sâo s'installèrent au nord et au sud du fleuve. Les uns,
commandés par un certain Ninon, s'établirent à Vamgo-Guébaké
; d'autres, sous la conduite de Bombom, à Perma, tandis qu'un dernier
groupe important, appelé indifféremment Sâo ou Kotoko,
s'installa au début du XVllle siècle à l'est de Garoua,
à Bé, Ngonnda, Nbéougou, Lanngui, Bounga et Denngui.
Les Sâo avaient alors cessé
d'exister en tant que peuple. Ils subsistaient par je ferment culturel
qu'ils avaient communiqué aux populations Kirdi, dont beaucoup se
disent héritières, à tort ou à raison.
Plus de trois cent cinquante sites sâo ont, à ce jour, été dénombrés, tant au Tchad qu'au Cameroun. Encore bien peu, cependant, ont été fouillés méthodiquement.
Il s'agit dans la plupart des cas de buttes plus ou moins artificielles qui dressent leur massive silhouette sur la monotone étendue de la plaine tchadienne. Allongées ou circulaires, elles sont de dimensions variables, depuis le simple mamelon de quelques dizaines de mètres carrés de surface jusqu'à de véritables collines couvrant plusieurs hectares et d'une hauteur de 5 à 20 m.
Les unes, totalement abandonnées,
sont recouvertes d'une maigre végétation d'épineux,
les autres, encore occupées, sont parfois entourées de restes
de hautes enceintes en terre séchée Le sol limoneux est,
en surface, couvert de débris de poteries, tessons souvent décorés,
parmi lesquels il n'est pas rare de trouver des figurines zoomorphes en
terre cuite, jouets abandonnés là à des époques
bien difficiles à préciser. Les emplacements d'habitations
se distinguent parfois aisément. Ce sont des pavages, sortes de
mosaïques obtenues à partir de tessons disposés de chant,
dessinant exceptionnellement des motifs géométriques.
Les tombes sont le plus souvent
groupées en vastes nécropoles qui peuvent occuper trois ou
même quatre niveaux. Les plus anciennes sont de simples fosses où
le cadavre était disposé couché, allongé sur
le dos ( " Sâo " ), la tête reposant quelquefois sur une sorte
d'oreiller fait d'argile séchée.
Les plus typiques, et qui correspondent
à ce que l'on pourrait appeler la période classique " Sâo
", sont constituées par de grandes jarres en terre cuite, entièrement
ou partiellement décorées de chevrons en relief auxquels
viennent s'ajouter des motifs relevant de la symbolique sexuelle. La jarre
inférieure, dans laquelle le cadavre était disposé
en position foetale, était fermée soit par une autre jarre
de même dimension opposée verticalement bord à bord,
soit, plus fréquemment, par une autre poterie de même forme
ovoïde mais de taille plus réduite.
Parmi le matériel ,archéologique légué par les Sâo, les éléments les plus représentatifs, les plus caractéristiques, ceux qui également" parlent le mieux" pour témoigner de leur civilisation sont incontestablement les oeuvres d'art et en particulier les sculptures en terre cuite, qu'elles soient a n i m a I i è r e s ou anthropomorphes.
Les représentations animales
Type de .sculpture extrêmement
fréquent, iI est cependant de qualité variable. Grossières
statuettes lorsqu'il s'agit de simples jouets, elles peuvent parfois acquérir
une haute qualité esthétique alliée à une grande
richesse d'expression lorsqu'elles se rattachent à des gisements
que l'on peut par le contexte qualifier de " cultuel ». .
Ces statuettes peuvent représenter
soit des animaux protecteurs, soit des divinités.
Qu'elles aient été
façonnées en bronze ou en terre, elles sont souvent de très
belle facture. Les bijoux représentant des canards, des têtes
de bélier, de très petite taille, voisinent avec des réalisations
plus importantes dans lesquelles hippopotames, crocodiles, gorilles et
lions ont une part prédominante. Les jouets représentent
surtout des bovidés et des équidés, quelquefois montés
par un cavalier, Les poissons, les oiseaux, curieusement plus stylisés,
viennent compléter cet échantiIlonnage.
Les représentations humaines
En ce qui concerne les statuettes
anthropomorphes, leur large distribution dans des gisements chronologiquement
situés les uns par rapport aux autres font qu'elles constituent
un bon " fossile ». Elles en ont les qualités : une extension
suffisante liée à une certaine constance de style que l'on
peut rapporter à des périodes temporelles données,
puisqu'elles' se rencontrent identiques dans des témoignages ,archéologiques
semblables. S'il est difficile de leur attribuer des dates précises,
les références à l'histoire et à l'archéologie,
prises dans leur globalité, permettent de rattacher la plupart d'entre
elles à la période comprise entre le XIe et le X Vie siècle.
Les variations de style qui les
affectent, peu nombreuses mais importantes, ont servi à déterminer
trois faciès qui pourraient correspondre à trois époques
distinctes: Sâo I, Il, III, qualifiées ici d'archaïque,
classique et terminale dans le sens d'une hypothèse de 'travail.
LE STYLE ARCHAIQUE
Dans les niveaux les plus anciens,
on note la présence de nombreux masques anthropomorphes. Déposés
dans des poteries en forme de coupe, souvent groupés sur un espace
restreint, ils devaient représenter les ancêtres sacralisés
d'un lignage ou d'un clan. D'allure générale ovale, n'excédant
guère 25 cm de hauteur pour les plus grands, ce sont des modelages
assez grossiers, malgré souvent leur excellente finition favorisée
par la qualité du matériau utilisé. Stylisés
à l'extrême, ils frappent pourtant par l'étrange expression
de leur réalisme figé, dû, en grande partie, à
la technique employée pour dégager les éléments
essentiels du visage rapportés sur une surface pratiquement sans
relief.
Les yeux et la bouche, figurés
par de très forts bourrelets, contrastent avec le nez, à
peine indiqué, réduit à une simple arête rectiligne
s'arrêtant au tiers supérieur du visage. Curieusement, les
narines situées plus bas sont marquées par deux perforations
extrêmement discrètes. Le menton, exprimé par un léger
relief, porte, dans certains cas, des impressions indiquant la présence
d'une barbe.
De profondes incisions labourent
parfois la surface des sculptures: elles doivent correspondre à
la représentation de tatouages. Cette décoration est d'ailleurs
le principal élément de différenciation entre les
masques, dont la conception est tellement uniforme qu'on est tenté
d'y voir la réplique conventionnelle d'un archétype donné.
Ceci expliquerait la monotonie qui caractérise l'art sâo correspondant
à une 'période ancienne.
Le manque apparent d'invention se retrouve dans les statuettes. plus rares que les masques, elles sont également d'une facture plus grossière. Leurs membres supérieurs sont réduits à des moignons, leurs membres inférieurs, remplacés par un socle cerné de motifs incisés. Le sexe n'est jamais figuré.
Les masques, très nombreux,
sont souvent volumineux. Leur style tend vers un naturalisme expressif
qui demeure toutefois caricatural en raison de l'exagération de
certains détails, par le relatif effacement des autres traits, pourtant
essentiels.
Bien que dérivant des mêmes
modèles archaïques, ces masques présentent entre eux
des dissemblances qui intéressent à la fois leur morphologie
générale et la représentation de certains détails
du visage. Ces différences sont en outre accusées par la
symbolique du dimorphisme sexuel qui revêt ici une importance considérable.
Comme dans le style précédent, la bouche et les yeux sont
évoqués par de puissants reliefs lamellaires en saillie.
Mais des divergences d'exécution se manifestent au niveau du nez.
Dans un premier temps, c'est une simple arête qui part du sommet
du crâne pour s'arrêter au niveau des yeux, dans un second
temps, une représentation moins schématique et plus concrète.
Parmi une assez grande variété de modèles, deux grands
types de masques peuvent être distingués : ceux qui possèdent
des attributs frontaux en forme de cornes plus ou moins divergentes et
ceux dont le pourtour est dentelé. Bien que les premiers aient une
allure plus archaïque que. les seconds, le fait qu'ils soient associés
dans les dépôts cultuels tend à prouver qu'ils sont
contemporains, ou du moins d'une époque très voisine. Dans
le cas des figurines à cornes, le nombre des ornements frontaux
varie de deux à quatre. L'un d'eux est souvent confondu avec le
nez; parfois, même, l'arête nasale se prolonge sur le sommet
de la tête pour former une sorte de crête ornée de chevrons
incisés. Bien que ce ne soit pas une règle absolue, les masques
tricornes -masculins, comme l'affirme en outre la représentation
de la barbe, ne portent qu'un seul labret sur la lèvre supérieure,
alors que les masques quadricornes féminins en portent également
un sur la lèvre inférieure.
A ces types particuliers peuvent
être rattachées un certain nombre de figurations anthropo-zoomorphes
qui étonnent par leur étrangeté en même temps
qu'elles séduisent par l'équilibre et la justesse de leur
conception esthétique. Monstrueuses évocations d'un univers
mythique, productions hallucinées, elles valorisent la notion de
sacré dans la mesure où elles en affirment le côté
mystérieux et angoissant. L'interprétation en est délicate.
De toute manière, un rôle profane semble exclu. La tradition
orale étant inexistante, force est bien de rechercher ailleurs ce
qui peut aider à éclairer ce sujet.
La première idée qui
vient à l'esprit se rattache au totémisme, mais à
un totémisme résiduel dont les traces sont sensibles chez
certaines populations Kirdi du Nord-Cameroun, Fali en particulier. En effet,
pour les Fali, chaque clan patrilinéaire possède un animal
protecteur qu'un mythe rattache directement à ce clan. Que signifie
cet animal ? Est-il l'Ancêtre lui-même, animal lié à
l'ancêtre fondateur ou bien la réincarnation zoomorphe de
celui-ci ? Il est bien difficile de répondre.
Un fait est cependant certain; dans chaque clan, l'animal dit protecteur jouit d'interdits de chasse et d'Interdits alimentaires, qui, lors des initiations propres à ce même clan, s'étendent à toutes les communautés alliées. En outre, sa peau figure le masque cérémoniel, truchement de -l'ancêtre fondateur, lors des grandes réunions initiatiques. Dans cet ordre d'idées, peut-être peut-on voir dans les statuettes « monstrueuses » sâo, plutôt que la simple représentation d'individus masqués, l'expression concrète d'un culte totémique ou para-totémique.
Les masques à pourtour
dentelé
Il est possible de différencier
là deux types qui, éventuellement, pourraient avoir valeur
chronologique, si l'on accordait quelque crédit à l'évolution
esthétique incontestable qui se manifeste de l'un vers l'autre.
Un examen approfondi amène cependant à faire quelques réserves.
En effet, lorsque l'arête du nez se poursuit jusqu'au sommet du crâne,
renforçant l'aspect archaïque du masque, celui-ci a, une fois
sur trois, une base arrondie ou bien se termine en talon non décoré.
De plus les oreilles ne sont pas indiquées.
Dans l'autre type, les dentelures qui représentent la chevelure, plus hautes au sommet du crâne, rappellent les trois cornes des masques précédents, Les oreilles sont modelées ; la partie basale, pointue, porte une décoration évoquant la barbe. Par comparaison, on observe que les défauts des têtes du premier type, plus que des maladresses d'interprétation, sont l'effet de conventions destinées à mieux caractériser le sexe du « modèle »,
Cette brève analyse fait ressortir
des variations typologiques permettant de séparer trois catégories
bien tranchées. La question est de savoir si elles peuvent être
interprétées comme illustrant les phases d'une évolution
à la fois stylistique et chronologique. Le problème est assez
complexe mais il pourrait être résolu si l'on considérait
que deux mêmes types (masques à cornes ou à pourtour
dentelé), sexuellement dissemblables, ne se trouvent jamais associés
dans la même poterie reposoir. Peut-être, alors, peut-on voir
dans la séparation voulue des genres le reflet d'un dualisme de
populations ou de classes sociales, dont chaque style de représentation
anthropomorphe serait à la fois l'émanation et la
marque.
Dans une phase finale, le dimorphisme sexuel, qui conférait à la sculpture une sorte de réalisme sophistiqué, s'atténue, puis disparaît, dans l'expression de ses éléments symboliques. Têtes masculines et féminines ne se différencient bientôt plus que par la présence ou l'absence d'indication de pilosité sous-labiale. Plus élaborées et à la fois plus dépouillées, elles dérivent des masques à pourtour dentelé, témoins aussi d'une phase importante de l'évolution esthétique, dont l'apogée sera marquée par l'apparition de véritables sculptures-portraits.
Les statuettes
Ce terme désigne plus précisément
les représentations anthropomorphes en pied. Là également,
deux genres peuvent être séparés; les statuettes dont
la base forme socle et les statuettes dont les jambes sont dégagées.
Indépendamment de cette classification, deux variétés
peuvent être distinguées si l'on se réfère aux
attributs qui intéressent le sommet de la tête, à savoir
les cornes et les chignons.
Bien qu'il soit possible d'entrevoir
ici les marques d'une certaine évolution, la même ambiguïté
chronologique subsiste et il n'est pas possible d'attribuer d'antériorité
à l'un ou à l'autre genre. Cependant, comme pour les masques,
i I semblerait que le style des statuettes à chignon ait évolué,
alors que celui des statuettes à cornes demeurait statique, identique
à lui-même jusqu'à sa disparition pure et simple. Dans
l'un et l'autre cas, les visages sont traités avec plus d'attention
que pour les masques. Sans être des portraits, ils évoquent
avec une précision accrue un personnage déterminé
d'un rang social vraisemblablement élevé.
Dans tous les cas et en dehors de
quelques variantes subsidiaires, ce mythe peut se résumer en ces
termes; c En des temps très anciens, un ancêtre (indéterminé)
étant près de la mort (perdu, assoiffé, blessé,
malade) en appela à Dieu. Alors qu'il désespérait
de tout, un animal surgit et lui indiqua les voies du salut en disant «
Souviens-toi de tes ancêtres»
Si les vêtements ne sont pas
indiqués sur les figurines « à cornes », celles
« à chignon » portent l'indication d'un pagne antérieur
étroit et rectangulaire. Les mamelons de la poitrine, le nombril
sont fréquemment marqués. Les grandes statuettes de Ka!a
Maloué portent en outre des motifs représentant des bijoux
dans lesquels on peut voir les insignes d'une dignité. Le rôle
de ces oeuvres d'art est incontestablement cultuel. Leur mode de gisement
permet de l'affirmer, et cela, grâce aux découvertes de J.-P.
Lebeuf à Tago et de E. Bouyer à Kala Maloué.
A Tago (Tchad), « le niveau
le plus ancien était marqué par un foyer, une sépulture
allongée et des représentations anthropomorphes limitées
à la tête, du type courant. Immédiatement (niveau Il)
au-dessus de ces vestiges, trois statues dressées, le regard tourné
vers l'est, reposaient sur des fragments de récipients du modèle
des jarres funéraires. La plus volumineuse était entourée
de quatre boules de terre cuite disposées suivant les points cardinaux.
Alentour et au même étage gisait un imposant matériel
constitué, pour la plus grande part, de figurines,
humains porteurs de masques zoomorphes
et « monstres », disposés en arc de cercle, le regard
dans la même direction que la statue centrale. La terre avoisinante,
mêlée de broyeurs cylindriques en pierre d'ocre et d'ossements
d'animaux (ayant servi d'offrande) livra un foyer culturel.
« A quelque distance au nord-ouest
de ce centre, des statuettes comparables aux premières, des représentations
zoomorphes et une grande abondance
d'images de terre cuite entouraient un galet provenant d'Hadjer-el-Hamis.
Un troisième point d'attraction opposé au précédent
par rapport aux statues' était établi par une vaisselle d'offrande
accompagnaient d'autres représentations figuratives, étalées
en arc de cercle et tournées vers le Levant. »
Le dépôt de Kaja Maloué
(Cameroun) est d'importance moindre du point de vue de la quantité
d'objets recueillis. Il est vrai qu'il avait été bouleversé
par un oryctérope, ce qui a pu amener la destruction de certains
monuments. Les statuettes étaient renversées devant trois
poteries caliciformes (A, B, C) non décorées. Deux contenaient
encore chacune un masque cornu et un masque dentelé. La poterie
A contenait un masque cornu masculin et un dentelé féminin;
la poterie B, un masque cornu féminin et un dentelé masculin.
La poterie C devait recéler un dépôt semblable qu'il
eût été intéressant d'analyser en ce qui concerne
le style des masques rapportés au dimorphisme sexuel. Malheureusement,
le matériel ne put être retrouvé. Peut-être aurait-il
consisté en deux figurations monstrueuses comme il en a été
recueilli dans le sanctuaire de Tago.
La séparation typologique est difficile à établir avec précision à partir des statuettes anthropomorphes. Un fait doit être retenu: il semble que les niveaux correspondant chronologiquement à la période la plus récente n'aient pas livré de masques des types précédemment décrits. Par contre, apparaissent des têtes d'un modelé particulièrement délicat. Si la bouche demeure ouverte, on ne voit plus de grosses lèvres, plus de bourrelets épais figurant les yeux. Le nez, réellement modelé, identifie le visage. Seule la représentation des oreilles demeure conventionnelle.
Les têtes sont le plus souvent
comprimées latéralement et leur cou, assez long, forme cheville.
Peut-être sont elles les restes de sculptures de grandes dimensions
dont le corps a été détruit. Peut-être, aussi,
la cheville permettait-elle plus simplement de les fixer sur un support
ou de les planter dans le sol.
Le caractère essentiel de
ces sculptures, d'une qualité tout à fait exceptionnelle,
ne réside pas seulement dans leur perfection technique. A la valeur
artistique s'ajoute un intérêt ethnographique considérable.
Véritables portraits, elles représentent des types humains
très différents les uns des autres. Si, par un exemple, certaines
accusent le type soudanais par leurs aspects physiques, d'autres font immédiatement
p e n s e r aux Peuls. Cette impression qui est déjà ressentie
à la vue des traits du visage est renforcée par l'assemblage
savant de la chevelure en cimier.
En conclusion de cette brève
étude, on peut dire que, dégagée des conventions qui
l'ont longtemps enserrée dans le cadre contraignant de la stylisation
symbolique, la sculpture sâo atteint dans sa phase ultime aux sommets
de l'art africain. Si elle étonne parfois, par la hardiesse de ses
conceptions esthétiques, elle inquiète et émeut souvent
par l'expression tragique que donne à la plupart des visages l'empreinte
angoissante de la mort.
Les terres cuites SAO : Xème au XVIIIème siècle
Le seul point commun existant entre
les figurations humaines et animales en terre cuite de la Nok culture et
celle de l'ensemble Sao est qu'il s'agit des deux exemples les mieux documentés
d'un élément culturel capital de l'Afrique au sud du sahara,
les réalisations artistiques en céramique.
Nok est le nom d'un village d'une
région de collines riche en mines d'étain située au
centre du Nigeria. Sao n'est pas un nom de lieu mais un nom collectif donné
dans la tradition orale aux populations "d'avant l'islam" qui ont laissé
de nombreuses traces de leur présence dans les plaines basses au
sud du lac Tchad, sur les territoires des actuels Nigeria, Cameroun et
Tchad.
Près de 900 sites attribués
à l'ensemble Sao ont été repérés et
situés sur une « Carte archéologique des abords du
lac Tchad » (1969, supplément en 1981) dressée par
Jean-Paul Lebeuf qui avait commencé en 1936, sous la direction de
Marcel Griaule (1947) la prospection systématique de la région
et publié dès 1950, avec son épouse Annie Masson-Detourbet,
un bel ouvrage de synthèse archéologique et ethnologique
« La civilisation du Tchad ».
Plusieurs centaines de figurines
humaines et animales en même temps qu'un abondant matériel
domestique et culturel ont fait l'objet d'un second ouvrage de J.-P. Lebeuf
paru en 1962 « Archéologie tchadienne. Les Sao du Cameroun
et du Tchad ».
Utilisée pour la première
fois en 1955, la méthode de datation au Carbone 14 était
encore loin d'être répandue en 1962. Les reproches faits à
J .-P .Lebeuf de n'avoir eu aucun souci de la chronologie sont donc parfaitement
injustifiés. De fait, les premières dates C 14 concernant
les Sao furent annoncées au « Premier Colloque International
d'Archéologie Africaine » tenu en décembre 1966 à
Fort-Lamy (N'Djamena) dont les Actes furent publiés en 1969.
Les circonstances politiques retardèrent
considérablement la publication des fouilles entreprises à
Mdaga (Tchad) entre 1960 et 1968 (Lebeuf, J .-P ., et al., 1980). Dans
le même temps, l'archéologue britannique Graham Connah, établissait
une « chronologie préhistorique de la région du lac
Tchad de Nigeria » à partir de fouilles de grande ampleur
poursuivies entre 1966 et 1972 dans la grande butte de Daima à 5
km de la frontière camerounaise (Connah, 1969, 1976, 1981).
Les fouilles allaient reprendre
au Cameroun dans la décennie 80 avec des résultats fort intéressants
à Roulouf (A. et J .P .Lebeuf et Roll, 1988) et à Sou Blamé
Radjil (Lebeuf, J .-P ., 1982) Ce dernier site a fourni dix dates entre
1330 et 330 avant J .-C. Un total d'une soixantaine de dates pour des sites
Sao permet de fixer quelques grands repères :
-dans le courant du 1 er millénaire
avant l' ère, occupation de certains sites par des
chasseurs/pêcheurs néolithiques
-vers -200, l'apparition du fer
coïncide, à Mdaga, avec la plus ancienne représentation
animale en terre cuite
-vers le Xe siècle apparaït
la plus ancienne figuration humaine, à Mésso (Tchad)
-aux Xlle et Xllle siècle,
l'apogée de la culture Sao est marquée par la pratique originale
des inhumations dans des jarres-cercueils dont la hauteur peut atteindre
l ,40 mètre, et par l'épanouissement de l'art de la céramique
et de la métallurgie du cuivre.
-à partir du XVe ou XVle
siècle, les figurines humaines se multiplient jusqu'à ('arrivée
de l'Islam dans le courant du XVllle siècle.
Technique, style, symbolique
Plus de mille représentations
humaines et animales en terre cuite provenant de sites Sao ont été
analysées par Annie et Jean-Paul Lebeuf (1977, 1992).
En dépit d'une grande variété
dans le détail, ces figurines ont un air de famille qui les différencie
nettement de celles de la Nok culture beaucoup plus anciennes ou de sculptures
plus ou moins contemporaines trouvées dans d'autres régions
de l'Afrique de l'Ouest.
Les figurines humaines sont toujours
de petite taille, leur hauteur généralement inférieure
à 10 cm ne dépasse jamais 35 cm. Alors que dans les sculptures
de Nok, les têtes apparaissent comme la seule partie subsistante
d'une statue, les têtes Sao sont le plus souvent isolées,
dressées sur un socle massif sans représentation de torse,
de bras ou de jambes.
La technique est également
très différente. Cuites dans des fours dont on a retrouvé
maintes traces, les figurines Sao ne sont pas creuses mais faites à
partir d'un support plein sur lequel 1 ' artiste disposait, en creux ou
en relief, les éléments du visage. L'argile employée
et les conditions de cuisson sont de qualité variable mais on ne
trouve ni les trous systématiques ni les paillettes de quartz et
de mica caractéristiques de la Nok culture.
Deux grands groupes stylistiques
ont été distingués par A. M. D. Lebeuf (1992). Dans
un « ensemble infiniment riche et varié » elle nomme
le premier « ancêtres divinisés » et suggère
le mot de « baroque » pour le qualifier. « Faites d'une
argile fine, les statuettes sont délicatement travaillées.
..certaines possèdent un étonnant réalisme, une expression
rendue avec une intensité poignante ».
Le groupe des « danseurs masqués
» présente un « contraste saisissant » avec le
précédent. « Modelées dans une argile grossière
et mal cuite », elles sont massives et mal dégrossies, le
mot gracieux de statuette paraissant peu approprié à des
« hures monstrueuses écrasant un socle cubique ou cylindrique
».
Parmi les représentations
animales, moins nombreuses, les plus fréquentes sont celles de porcs-épics
et d'hippopotames.
Malgré l'islamisation de
la région depuis le XVllle siècle, une observation attentive
et prolongée (pendant cinquante ans !) des Kotoko, considérés
comme les descendants directs des Sao, et de leurs traditions orales a
permis à J .P .et A.M.D. Lebeuf de décoder les systèmes
de croyance et les rituels où s'inscrivaient les figurations humaines
et animales en terre cuite (Lebeuf, A.M.D., 1969).
Anciennes céramiques figuratives
en Afrique de l'Ouest
Si les très remarquables
têtes en terre cuite d'Ifé, datées approximativement
entre le X Ile et le XVe siècle, montrées dans plusieurs
expositions et reproduites dans quelques livres d'art sont aujourd'hui
connues d'un assez large public, il n'en va pas de même des très
nombreuses figurines humaines et animales découvertes ça
et là dans de nombreuses régions de l'Afrique de l'Ouest.
Peu d'entre elles ont été
datées. Encore moins ont été étudiées
par des spécialistes archéologues ou historiens d'art. S'il
semble indispensable de signaler leur existence, il est impossible, au
début des années 90, d'aller beaucoup plus loin.
Les plus anciennes semblent être
celles découvertes en très grand nombre (plusieurs centaines)
par P. Gouletquer et D. Grébenart (1979) dans la vallée de
Sekiret, au nord-ouest d' Agadez. À Orub, un exemplaire a été
daté de -1300, deuxième moitié du Ile millénaire
avant l'ère, soit plus de mille ans avant les terres cuites de Nok.
Découvert en 1970, avant
la mise en eau du barrage de Kainji au nord-ouest du Nigeria, le célèbre
Homme assis de Yelwa a été daté de la seconde moitié
du 1er millénaire et mis en rapport, de façon très
discutable, avec la phase de déclin de la Nok culture.
Les statuettes de Kareygoru, (Niger)
sont datées de la même époque. Le site juste en amont
de Niamey a été fouillé de façon exemplaire
par Boubé Gado (1980) qui y a trouvé,
à côté
de traces d'une métallurgie importante, une centaine de représentations
animales, humaines, ou mixtes. Les statuettes dont certaines devaient atteindre
un mètre de hauteur paraissent très différentes de
celles de la vallée de Sekiret mais présentent certains points
communs avec celles de Nok. La situation politique troublée du Niger
compromet malheureusement la poursuite des recherches dans ce pays où
les archéologues et préhistoriens ont fait, depuis le début
des années 80 des découvertes tout à fait exceptionnelles.
Au Mali, les magnifiques terres
cuites de Djenné datées du XIle au XVe siècle ont
été reproduites dans plusieurs livres d'art. Mais il faut
aller très loin pour les admirer au National Museum of African Art
à Washington ou à l' Australian National Gallery à
Canberra. Sort assurément moins malheureux que celui des restes
Sao du Musée National Tchadien disparus au cours des pillages répétés
de la ville de N'Djamena.


Art Sao, terre cuite Masque tricorne (XVème-XVIème siècle)

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier