Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
GEOPOLITIQUE
GEOPOLITIQUE

État situé au coeur de l'Afrique, à un carrefour de civilisations entre l'Afrique blanche arabe et l'Afrique noire, l'ancienne colonie française du Tchad, indépendante depuis 1960, présente une des situations géopolitiques les plus compliquées du continent. Depuis un quart de siècle la confusion de guerres civiles à répétition et l'imbroglio des interventions militaires françaises ont passablement obscurci les problèmes d'un pays pauvre et enclavé, sans ressources d'exportation, et dont l'unité, beaucoup plus fictive que réelle, est menacée par l'opposition entre un Nord musulman et un Sud animiste et partiellement christianisé.

Un territoire composite au centre de l'Afrique

La configuration actuelle du Tchad résulte du découpage tardif du centre du continent par les impérialismes anglais et français. Pour la France, la position centrale de la cuvette tchadienne permettait d'établir une contiguïté territoriale entre ses domaines coloniaux d'Afrique du Nord, d'Afrique occidentale et d'Afrique équatoriale. Trois colonnes armées en provenance de chacune de ces trois parties de l'empire convergèrent en 1900 vers le lac Tchad. La bataille décisive de Kousséri vit la mort du commandant Lamy et du chef de guerre (et grand trafiquant d'esclaves) Rabah. Le nom de Lamy a été donné à la capitale du Tchad, Fort-Lamy, rebaptisée N'Djamena en 1973.

La mort de Rabah, quant à elle, marquait la fin de la dernière grande construction politique soudanienne. La formation territoriale du Tchad et sa pacification ne s'arrêtèrent pas avec la disparition du chef de guerre : de nombreuses opérations militaires furent nécessaires jusqu'au début des années 20 pour venir à bout des résistances dans les montagnes du Tibesti et dans le Ouaddai.

Le Tchad a hérité de frontières inégalement complexes. A l'ouest, la délimitation avec le Niger, grossièrement nord-sud, traverse des étendues désertiques. A l'est, la frontière avec le Soudan a été établie avec soin en 1924 par une mission franco-britannique qui s'est efforcée de respecter les limites historiques entre Darfour ¨ et Ouaddaï, ce qui ne l'a pas empêché de séparer des populations apparentées, comme les Zaghawa. Au sud, la limite administrative avec l'Oubangui a varié au gré des fantaisies de l'administration coloniale ; elle reste très perméable. La frontière avec le Cameroun est la moins conforme à la géographie humaine : elle tranche des populations compactes, Massa, Toupouri, Moundang.

Quatre États enfin se partagent la souveraineté sur le lac Tchad : Nigeria, Niger, Cameroun et Tchad. Ce lac, d'autant plus difficile à contrôler que ses contours changent sans cesse en fonction du débit des cours d'eau qui l'alimentent, le Chari et le Logone principalement, est un carrefour de contrebande.

Au nord, la frontière tchado-libyenne fait l'objet du principal contentieux frontalier du continent. Il concerne le territoire contesté dit de la  bande d'Aozou  que revendique la Libye. L'affaire remonte à la signature en 1935 entre Laval et Mussolini d'un  traité de Rome  prévoyant la cession par la France à l'Italie d'une bande de terres de 104 000 km² au sud de la frontière tchado-libyenne telle qu'elle avait été fixée antérieurement par un accord de 1919. Le traité n'a pas été ratifié, l'Italie mussolinienne s'étant alliée à Hitler. Il est donc nul en droit international, mais il a servi de prétexte au colonel Kadhafi pour revendiquer ce territoire et intervenir au Tchad. La Libye appuie en outre ses prétentions sur un soi-disant traité secret signé par François Tombalbaye qui aurait reconnu les droits libyens sur la bande d'Aozou en échange d'une aide financière substantielle. La question d'Aozou constitue un élément politico-militaire inséparable de la crise intérieure tchadienne.

En mai 1994, la cour internationale de justice de La Haye a cependant reconnu les droits du Tchad et, peu après, l'armée libyenne a officiellement évacué la bande d'Aozou. Mais l'affaire est-elle réglée pour autant ?

Les visées expansionnistes de Kadhafi ont été facilitées par les divisions intérieures du Tchad : une indépendance ratée a exacerbé les antagonismes ethniques mis en veilleuse pendant la période coloniale. Les raisons profondes de la crise tchadienne résident dans l'opposition, non pas fortuite mais séculaire, entre le Nord et le Sud : comme au Soudan voisin, le Tchad est traversé par la ligne de contact majeure entre les deux Afriques, la  blanche  et la  noire , ou mieux, musulmane et animiste. Cependant, ni le Nord ni le Sud ne forment des entités homogènes.

L'opposition structurelle majeure  Nord-Sud

Le Nord comprend les régions désertiques et sahéliennes du pays. Le domaine saharien (600 000 km²) constitue l'immense préfecture du BET (Borkou, Ennedi, Tibesti) restée sous administration militaire française jusqu'en 1965 : la nostalgie des commandants (les  hakims ) pour le désert et ses tribus de nomades aux rudes vertus guerrières n'est pas totalement étrangère aux engagements militaires de la France dans une guerre à répétition. Deux des principaux acteurs du conflit tchadien sont cependant issus de ces populations musulmanes du Nord qui constituent l'ensemble toubou :  Goukouni Oueddeï, chef des Teda du Tibesti, et Hissène Habré, un Gorane (du nom que les Arabes donnent aux Toubou).

La plupart des populations  nordistes  vivent dans le massif du Tibesti et dans les steppes sahéliennes entre le Sahara et le Chari ; ce sont surtout des pasteurs anciennement islamisés, mais ceux qu'on appelle les  Arabes  présentent maints caractères de métissages.

De grands empires musulmans ont régné entre le XIIe et le XIXe siècle dans la zone sahélienne : Kanem, Ouaddai, Baguirmi. L'aristocratie tirait sa puissance du commerce transsaharien et de l'esclavage aux dépens des populations noires et païennes (kirdi pour les Arabes). Les souverains du Baguirmi, puis, plus proches de nous, Rabah et son lieutenant Senoussi (vaincus par les Français en 1900) exercèrent une domination sanglante sur le dar el-abid, pays des esclaves. Le souvenir de cette période reste vivant dans l'imaginaire des Noirs. Un demi-siècle de  pacification  française n'a pas suffi à effacer les peurs et les haines. Les premières années de l'indépendance, vécues par les gens du Sud comme une revanche sur leurs dominants ancestraux, n'ont fait que les exaspérer.

Le Sud rassemble plus de la moitié de la population dans le Tchad  utile , la partie du pays qui bénéficie d'un bon potentiel agricole grâce à une pluviométrie suffisante. La famille ethnique la plus nombreuse, celle des Sara, a fini par identifier pour les Tchadiens du Nord l'ensemble des groupes méridionaux ; ils n'avaient pas connu d'État au cours de leur histoire mais ils s'emparèrent de celui que léguait la décolonisation. Les Sara furent en effet les premiers formés à l'école du colonisateur. Ils investirent l'administration et l'armée et c'est un des leurs, un instituteur, François Tombalbaye, qui accéda au pouvoir en 1960 avant d'être assassiné en 1975.

Une guerre civile endémique

La guerre civile se décompose en deux grandes périodes. La première correspond au rejet par les gens du Nord d'un pouvoir sara de plus en plus exclusif dont les exactions furent bientôt insupportables. La révolte éclata dans le Centre-Est en 1965. L'année suivante était créé le Front de libération nationale du Tchad (Frolinat). En 1968 les Toubou entraient en rébellion, ce qui provoqua la première intervention militaire de la France. La détention comme otage de l'ethnologue Françoise Claustre par Hissène Habré et les chefs toubou contribua à fonder leur notoriété mais fit de l'affaire tchadienne un casse-tête pour la diplomatie française, d'autant que Kadhafi prenait une part de plus en plus active dans le conflit. Après la chute de Tombalbaye et quelques années de grande confusion où les Sara ne cessèrent de perdre du terrain, les Toubou imposèrent leur pouvoir à l'ensemble du Tchad en 1979.

La seconde période se caractérise par la lutte armée entre les deux chefs de guerre nordistes. Goukouni Oueddeï rechercha l'appui des Libyens. Ceux-ci avaient d'abord soutenu Hissène Habré, mais ce dernier, une fois maître de N'Djamena, s'était révélé farouchement hostile à tout compromis sur Aozou, et obtint le soutien des États-Unis, désireux de contrer Kadhafi, et celui de la France qui intervint à nouveau pour contenir une offensive libyenne en direction de N'Djamena (opération Manta, 1983). En 1987 les troupes d'Hissène Habré, appuyées par le dispositif aérien français Épervier, libérèrent tout le Nord. La restauration du contrôle du territoire par les autorités de N'Djamena n'a cependant pas été suivie d'une paix durable.

Une nouvelle opposition armée a surgi dans le Ouaddai. C'est cette fois-ci au nom de la démocratie que son chef, Idriss Déby, qui avait dirigé l'offensive des troupes d'Hissène Habré contre les Libyens, est parti en guerre contre son ancien chef et ses méthodes de pouvoir personnel et brutal. Idriss Déby s'empara de N'Djamena en décembre 1990. Les guerriers zaghawa, dont beaucoup sont originaire du Darfour, lui ont prêté main-forte mais semblent peu disposés à appuyer le processus démocratique. Réfugié à Dakar, Hissène Habré n'a pas renoncé au combat : ses partisans ont tenté, sans succès, une opération en janvier 1992 dans la zone du lac à partir de bases de repli situées au Niger.

La France, pour qui le Tchad conserve une importance stratégique par sa position au centre du continent et de son dispositif militaire africain, apporte son soutien au nouveau chef de l'État et son aide pour une réorganisation de l'administration et de l'armée. Mais l'avenir demeure très incertain dans un pays déchiré par des factions armées qui, selon les circonstances, trouvent un appui dans l'un ou l'autre des États voisins, et pour qui la guerre a plus d'attrait et de réalité que les vagues objectifs d'un développement problématique.

Pour tenter de résorber l'anarchie et la décomposition de l'État, une Conférence nationale s'est réunie entre janvier et avril 1993. Un Conseil supérieur de la transition (CST) a été mis en place, de même qu'un gouvernement dirigé par un sudiste, Fidèle Moungar. Mais, en octobre 1993, le CST a renversé le gouvernement. Idriss Déby est donc sorti vainqueur du conflit qui l'a rapidement opposé à Moungar.

Les perspectives d'exploitation pétrolière qui se précisent pourraient cependant modifier la situation en donnant à N'Djamena des moyens lui permettant de rétablir un contrôle moins fictif sur le territoire tchadien.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier