Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
DE 1982 A 1997
LE TCHAD DE 1982 A 1997

Le Tchad (4,6 millions d'habitants) est l'État africain où les entreprises libyennes sont les plus évidentes, mais c'est aussi celui où, depuis plus de quinze ans, les luttes internes et les interventions extérieures s'enchevêtrent avec une complexité toujours plus grande. Ce fut d'abord la révolte des populations musulmanes de la partie nord du pays (notamment les nomades Toubou du massif du Tibesti) contre le gouvernement qui s'appuyait sur les populations du Sud: ces dernières avaient été, pour une bonne part, christianisées à l'époque coloniale. La rébellion des populations du Nord s'explique d'abord par les abus et les maladresses des fonctionnaires venus pour la plupart du Sud (il avait été plus scolarisé) et qui faisaient payer aux musulmans l'oppression qu'ils avaient exercée sur les populations du Sud (les raids des marchands d'esclaves venus du Nord ont duré jusqu'à la fin du XIXe siècle). Mais la rébellion s'est étendue au centre du pays, où le gouvernement imposait comme à l'époque coloniale la culture obligatoire du coton (c'était la principale exportation), même dans les régions où les rendements étaient dérisoires. Jusqu'en 1979, des troupes françaises sont venues, dans le cadre des accords de coopération, aider le gouvernement tchadien à rétablir l'ordre, mais en vain.

L'extension de la rébellion s'est en effet compliquée d'ingérences - outre celle de la France - des puissances voisines du Tchad, le Soudan, le Nigeria et surtout la Libye. Chacune s'est efforcée de mener son jeu par l'intermédiaire de tel ou tel "parti" correspondant en fait à tel ou tel groupe ethnique et à ses notables, qui s'adjugeaient une grande part des subsides étrangers. Peu à peu ce sont les forces du Nord (mieux organisées et surtout formées de nomades sachant bien combattre) qui ont pris l'avantage. Mais les ingérences libyennes sont devenues si importantes (la Libye revendique la bande territoriale dite d'Aozou, large de 200 km, tout au long de ses frontières méridionales) qu'elles ont provoqué une scission au sein des forces issues des populations musulmanes du Nord. Après avoir établi un fragile gouvernement d'union du Nord et du Sud, celles-ci se sont coupées en deux: les unes dirigées par Hissène Habré s'opposent désormais à l'expansion libyenne, tandis que les autres, dirigées par Goukouni Ouedeï, sont soutenues par Kadhafi. Pour vaincre Hissène Habré, ces dernières se sont alliées aux forces du Sud et n'ont pu le chasser de la capitale N'djamena en décembre 1980 qu'au prix de combats acharnés et de l'aide d'une "légion islamique" constituée de contingents dirigés par les Libyens.

L'annonce par Kadhafi en janvier 1981 de la "fusion" de la Lybie et du Tchad a provoqué l'inquiétude des États voisins, de la France et des États-Unis, mais aussi celle des États de l'Afrique de l'Ouest. Réfugié au Soudan avec ses partisans, Habré a repris la lutte contre la présence libyenne, grâce au soutien de l'Égypte, des États-Unis et de la France. En novembre 1981, la Libye décidait brusquement de retirer ses troupes du Tchad, une "force neutre" africaine constituée par des contingents de divers États (principalement nigérians) devant les remplacer pour maintenir l'ordre. Mais celle-ci n'a pas empêché Hissène Habré de remporter une nouvelle victoire et de rentrer triomphalement dans N'djamena en juin 1982, puis d'établir son autorité sur les régions du Sud en septembre 1982. Les diverses puissances impliquées dans l'affaire tchadienne, sauf la Libye, l'on reconnu comme le président du Tchad, cette décision étant entérinée par les différents pays de l'OUA.

Mais la Libye a continué à soutenir Goukouni: en novembre 1982, Kadhafi a voulu l'imposer comme représentant du Tchad au sommet de l'OUA qui devait se tenir à Tripoli. Cela a entraîné le boycottage de la conférence par de nombreux États africains. Malgré cet échec cuisant qu'il a imputé aux "manoeuvres de l'impérialisme et de ses valets", Kadhafi ne semblerait pas renoncer à établir au Tchad un régime qui lui soit favorable et il a fourni à Goukouni des moyens militaires assez considérables.

Au printemps 1983, le nord du Tchad connaissait à nouveau des combats importants et les forces du gouvernement central d'Hissène Habré paraissaient en difficulté. Un autre péril s'ajoutait en mai 1983: de très graves affrontements ont eu lieu autour du lac Tchad entre forces tchadiennes et forces nigérianes, ces dernières voulant récupérer des îles d'où les Tchadiens avaient chassé des pêcheurs nigérians. Et en juin, le développement de l'offensive des troupes du GUNT, avec une participation directe des forces libyennes, amenait Paris à envoyer au secours de Hissène Habré des armes et des "conseillers" militaires.

Déchiré depuis tant d'années par ces luttes internes financées de l'extérieur, le Tchad était évidemment en 1983 dans une situation économique catastrophique: la région méridionale, qui dispose de potentialités agricoles importantes, était restée jusqu'en 1982 à l'écart des combats les plus graves, mais depuis lors, elle est le théâtre de troubles multiples. La récolte cotonnière, principale ressource du Tchad, était totalement désorganisée.

Voilà bientôt vingt ans que la guerre civile déchire le Tchad (4,6 millions d'habitants). Le combat engagé par le Frolinat en 1966 contre la dictature du premier président tchadien Tombalbaye et la domination de la France a dégénéré en un affrontement entre tendances régionalistes ; elles ont fait preuve tour à tour de leur incapacité à diriger le pays et leur autorité politique est avant tout garantie par des soutiens extérieurs.

En juin 1982, bénéficiant du soutien des États-Unis, du Soudan, de l'Égypte et d'une neutralité bienveillante de certains milieux français, Hissène Habré renversait le Gouvernement d'union nationale de transition (GUNT) de Goukouni Wedeye, issu des accords de Lagos (1979) et dont la communauté internationale reconnaissait la légitimité. Avec le soutien logistique de la Libye, les forces du GUNT regroupées au nord du pays ont lancé une offensive d'envergure au printemps 1983, prenant Faya-Largeau et Abéché, villes clés du Nord et de l'Est du Tchad. A cette époque, l'appui politique et militaire de la France et des États-Unis à Hissène Habré, l'envoi d'un contingent zaïrois dans la capitale tchadienne ont modifié de façon décisive l'équilibre des forces. Les troupes du GUNT ayant dû se replier, l'intervention de l'aviation libyenne leur permit de reprendre Faya-Largeau et de contrôler de nouveau le BET (Borkou-Ennedi-Tibesti).

La France, qui n'a pu résister à la surenchère américaine et aux pressions des chefs d'État africains pro-occidentaux, s'est engagée en août dans une intervention militaire de grande ampleur dite "opération Manta" (3 000 hommes, armement de pointe, avions Jaguar et Mirage,...). Cette première intervention depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir aboutit de fait à un partage du Tchad, le Nord étant contrôlé par le GUNT, le Centre et le Sud par le gouvernement de N'Djaména, présidé par Hissène Habré. Présentée par le président Mitterrand comme une mission de paix et de droit, l'action du corps expéditionnaire français prit un autre sens sur le terrain. Certes les combats avaient cessé, mais la présence française permettait au régime dictatorial de Hissène Habré de dégarnir le front Nord pour étouffer toute contestation dans les provinces du Sud.

Paris se montrait favorable à un élargissement du gouvernement de Hissène Habré, alors que Tripoli n'acceptait pas de voir ce dernier à la tête du Tchad. Toute issue militaire supposant un affrontement direct entre la France et la Libye, la voie diplomatique reprit le dessus. Toutefois, l'échec de la conférence de réconciliation organisée en janvier 1984 à Addis-Abeba sous l'égide de l'OUA laissait entrevoir un avenir plutôt sombre pour ce pays. Les rivalités au sein même des parties tchadiennes qui s'affrontaient rendaient toute solution encore plus incertaine. Un Jaguar français abattu en janvier 1984, un DC8 d'UTA détruit par un attentat en mars à N'Djaména, laissaient penser que tout dérapage militaire n'était pas à exclure.

La famine, à la fois liée à la guerre civile et à la sécheresse, a frappé les populations du Nord (BET), de l'Ouest (Kanem), du Centre et de l'Est (Guéra, Biltine), souvent contraintes à l'exode. L'aide alimentaire de l'étranger n'a couvert que la moitié des besoins et la peste bovine a décimé le cheptel dans l'Est du pays. Une impasse budgétaire de 28 milliards de francs CFA pour un budget de 36,7 milliards en 1983 (40% de crédits militaires), une dette extérieure de plus de 100 milliards de francs CFA, un produit national brut par habitant désormais inférieur à 110 dollars sont les signes les plus évidents de la ruine de l'économie du Tchad, ruine accentuée par l'insécurité qui a gagné la zone cotonnière du sud du pays.

Le Tchad (4,9 millions d'habitants) est un pays défait par près de vingt ans d'une guerre civile qui a donné prétexte à de nombreuses interventions étrangères tant africaines (Libye, Zaïre...) qu'extra-africaines (France, États-Unis...). Elle a transformé la lutte de libération des années soixante en une guerre des chefs (Hissène Habré, Goukouni Weddeye), et a fait de ce pays le jouet de puissances qui veulent maintenir ou consolider leurs positions sur le continent africain.

Au pouvoir à N'Djamena depuis juin 1982, Hissène Habré n'est pas parvenu à restaurer l'autorité de l'État malgré un très important soutien économique et militaire de Paris et Washington et la sympathie active des voisins soudanais et égyptien. La formation, en juin 1984, du nouveau parti UNIR (Union nationale pour l'indépendance et la révolution), présidé par Hissène Habré, et le remaniement ministériel de juillet, annoncé comme important, n'ont pas apaisé les oppositions, dans la mesure où le président s'est refusé à tout partage réel du pouvoir. Ses méthodes dictatoriales et la répression ont entraîné un développement de l'opposition armée: les "codos" (commandos rouges, verts...) dans les provinces du Sud (Moyen Chari, les deux Logones), et la 1re armée de Mahamat Abba dans le Centre-Est (Guéra, Salamat). Le GUNT (Gouvernement d'union nationale de transition) de Goukouni Weddeye, renversé en 1982 et fixé à Bardaï, a continué, malgré ses divisions, à contrôler le nord du pays (Borkou-Ennedi-Tibesti).

L'accord de retrait militaire simultané, signé en septembre 1984 entre Paris et Tripoli et partiellement appliqué par la Libye, a laissé cependant le Tchad coupé en deux. L'échec de la Conférence de Brazzaville à la fin du mois d'octobre 1984, dû à l'intransigeance de Hissène Habré, n'a pas entamé la volonté des responsables congolais chargés de favoriser une solution négociée au conflit. L'émergence d'un nouveau pôle politique ("courant du milieu") à cette conférence semble avoir été le seul élément nouveau d'une situation figée par l'opposition irréductible de Goukouni Weddeye et Hissène Habré. La présence simultanée des deux protagonistes à Bamako, le 2 avril 1985, sur l'invitation du président malien, M. Moussa Traoré, ne semble pas avoir débloqué la situation.

Au début de 1985, la ruine de l'économie tchadienne était patente. Seuls les fonctionnaires de la capitale percevaient plus ou moins un demi-salaire. La famine liée à une sécheresse inégale (baisse de 50 à 70% de la pluviométrie) et à la reprise des combats a même fait des centaines de victimes dans le sud du pays (régions de Doba et Koumra) traditionnellement épargné. L'exode des populations vers les centres urbains, l'abandon des champs par de nombreux paysans (des dizaines de milliers de réfugiés en Centrafrique à la fin de 1984) ont accentué encore la désorganisation de l'économie.

Le budget 1985 a été arrêté à 39,8 milliards de francs CFA de dépenses, dont la moitié devait être consacrée à l'effort de guerre, pour 15 milliards de recettes! L'abondante récolte de coton (158 000 tonnes en 1984 mais pour 1985, on ne prévoyait que 80 à 90 000 tonnes) n'a donc pas suffi à relancer l'activité d'un pays soutenu à bout de bras par la France et les États-Unis.

Vingt ans d'une guerre civile envenimée par des interventions extérieures africaines (Zaïre, Libye...) et extra-africaines (France, États-Unis) ont abouti à une partition de fait du Tchad au niveau du seizième parallèle. Au nord, le Gouvernement d'union nationale de transition (GUNT) de Goukouni Weddeye, basé à Bardaï et appuyé par la Libye, contrôle un territoire (Borkou-Ennedi-Tibesti) certes peu peuplé, mais représentant un tiers du pays. Au sud s'étend le domaine d'Hissène Habré, installé à N'Djaména depuis juin 1982, d'où, entouré d'une garde présidentielle de 3 000 à 4 000 hommes, il exerce un pouvoir sans partage, avec le soutien de Paris et de Washington.

A la fin de 1985, le GUNT semblait avoir refait son unité après la libération d'Acheikh Ibn Omar, leader de sa principale composante, le Conseil démocratique révolutionnaire (CDR). Ayant manifesté quelques velléités d'autonomie par rapport à Tripoli, il était détenu depuis un an par les hommes de Goukouni avec l'assentiment de la Libye. Désormais ministre d'État à la coordination du GUNT, Acheikh a ratifié les accords de Cotonou (30 août 1985) portant création du Conseil suprême de la révolution (CSR) présidé par Goukouni. L'opposition réunifiée a lancé une offensive militaire qui s'est soldée par un échec en février 1986. Cela a servi de prétexte à un raid aérien de la France, bombardant la piste de Ouadi Doum construite par Tripoli au nord du Tchad, et à la mise en place de l'opération militaire Épervier confirmée par le gouvernement de Jacques Chirac.

L'intransigeance d'Hissène Habré avait fait échouer en 1984 les conférences de réconciliation d'Addis-Abeba et de Brazzaville réunies à l'initiative de l'Organisation de l'unité africaine. A la fin de 1985 et au début de 1986, les accords signés sous l'égide du président gabonais, Omar Bongo, entre N'Djaména et des opposants (Comité d'action et de coordination au conseil démocratique révolutionnaire - CAC-CDR - de Mahamat Senoussi, Front démocratique du Tchad - FDT - du général Djogo, et le colonel Kotiga dirigeant l'opposition armée des codos au sud) s'apparentaient à des ralliements. En effet, Hissène Habré est resté le maître absolu du jeu, tout en concédant quatre ministères à ces ralliés qui ont été invités à rejoindre l'Union nationale pour l'indépendance et la révolution (UNIR), parti unique. Aucune expression politique pluraliste n'est tolérée et l'Acte fondamental, défini par H. Habré, continuera de régir la vie politique et administrative du Tchad pour cinq ans. Le pays se trouve dans une nouvelle impasse politique et militaire, et des négociations Habré-Goukouni semblaient assez improbables après le rendez-vous manqué - par Goukouni - de Brazzaville, le 28 mars 1986.

Réunis à Genève en décembre 1985, les bailleurs de fonds ont laissé espérer une aide de 450 millions de dollars (157,5 milliards de francs CFA) pour le plan de reconstruction 1986-1990, mais aucun document n'a été signé. Le pays connaît une situation financière dramatique, due notamment à la baisse du cours du coton qui représentait 50% des recettes budgétaires. Au début de 1986, la Cotontchad, qui injecte l'essentiel de la masse monétaire dans le pays, reconnaissait officiellement un déficit de 20 milliards de francs CFA (équivalent au budget du Tchad en 1986!) et recherchait 9 milliards de subventions pour payer les paysans producteurs. La moitié de son personnel devait être licenciée. La crise de la Cotontchad s'est répercutée sur l'ensemble des activités industrielles du pays. Pour faire face à l'impasse budgétaire, N'Djaména s'est lancé dans une politique fiscale irréaliste (taxation exorbitante des produits importés) et a recours à des contributions exceptionnelles (reconstruction, effort de guerre, cotisation obligatoire au parti unique), réduisant à néant le demi-salaire des fonctionnaires irrégulièrement versé. Seul point positif, la bonne campagne agricole de 1985 a effacé les famines des années passées dans un pays économiquement paralysé et soutenu à bout de bras par la France et les États-Unis.

La guerre civile qui déchire le Tchad depuis plus de vingt ans a connu de nouveaux rebondissements au début de l'année 1987. En effet, Hissène Habré, maître de la capitale N'Djaména, depuis juin 1982, et s'appuyant sur le dispositif militaire français Épervier, a pu reconquérir la presque totalité du BET (Borkou-Ennedi-Tibesti) situé au nord du 16e parallèle jusqu'alors contrôlé par le Gouvernement d'union nationale de transition (GUNT), fortement soutenu par la Libye. C'est dans la bande d'Aozou (extrême-nord tchadien) et en Libye que se sont repliées les troupes libyennes et les forces d'un GUNT amoindri, désormais présidé par Acheikh ibn Omar après l'éviction en novembre 1986 de Goukouni Weddeye.

Trois raisons expliquent les rapides succès de Hissène Habré. D'une part, l'affaiblissement du GUNT dont les nouvelles divisions s'étaient traduites, en août et octobre 1986, par des affrontements meurtriers entre ses deux principales tendances, les Forces armées populaires (FAP) de Goukouni et le Conseil démocratique révolutionnaire (CDR) d'Acheikh ibn Omar, qui l'avait emporté. D'autre part, en novembre 1986 et février 1987, la France a sensiblement renforcé et redéployé le dispositif Épervier mis à la disposition de H. Habré depuis février 1986, répondant au désir réaffirmé de reconquête du président tchadien. Enfin, après octobre 1986, l'armée libyenne a contribué à affaiblir l'opposition armée à N'Djaména en harcelant les forces de Goukouni tombé en disgrâce à Tripoli parce qu'il se montrait disposé à négocier avec H. Habré. La Libye, estimant peu sûre la situation dans le BET et obsédée par l'idée de son encerclement (6e flotte américaine en Méditerranée, voisinage hostile à l'Est, à l'Ouest et au Sud), a engagé une offensive en territoire tchadien en décembre 1986. Mais en trois mois, ses troupes ont été décimées, car peu motivées par les rêves annexionnistes du colonel Kadhafi et mal préparées à cette guerre du désert.

Goukouni, retenu en otage à Tripoli depuis le 30 octobre 1986, a pu en février 1987 gagner Alger, d'où il a mené des négociations avec le régime de N'Djaména pour parachever le protocole d'accord conclu dès octobre par son principal lieutenant, Adoum Togoï. H. Habré, fort de ses victoires sur le terrain et habitué aux ralliements sans condition (celui de Abdelkader Kamougué, ancien vice-président du GUNT, en était le dernier exemple), a semblé peu disposé à tolérer une autre expression politique que celle de son parti unique UNIR (Union nationale pour l'indépendance et la révolution) et à remettre en cause l'Acte fondamental qui tient lieu de Constitution. C'est de sa volonté d'ouverture que dépend le succès des négociations. H. Habré rejette le plan de médiation de l'OUA, notamment soutenu par le Congo et l'Algérie, et se voir conforté dans son attitude par la position des États-Unis et de la France qui considèrent que la guerre civile au Tchad est achevée et que la solution réside en une victoire militaire sur l'agresseur libyen. En fait, une relance des combats n'est pas à exclure tant que ne sera pas trouvée une solution politique globale satisfaisant l'ensemble des composantes tchadiennes en conflit.

Dans ce climat de guerre meurtrière, le Tchad n'a pas été épargné par les calamités naturelles (invasion de sautériaux et de rats), qui ont fait renaître des risques de famine dans plusieurs régions. La faillite de la Cotontchad (plus de 40 milliards de francs CFA de dettes, soit le double du budget de l'État!), due à une gestion catastrophique et à l'effondrement des cours du coton, paralyse une bonne partie de la vie économique du pays, placé dans une totale impasse budgétaire. En 1986, Paris a couvert le tiers des charges de l'État tchadien, en sus de l'intervention militaire, et le budget 1987 a été arrêté à 25,4 milliards de francs CFA de dépenses, pour 17,8 de recettes. En engageant 22 milliards de francs CFA en 1986-1988 dans le seul secteur du coton, les bailleurs de fonds occidentaux s'attachent à limiter l'ampleur de la catastrophe financière.

Alors que la guerre civile déchirait le Tchad depuis 1965, Hissène Habré s'est imposé à la tête du pays en juin 1982, renversant Goukouni Weddeye qui présidait le Gouvernement d'union nationale de transition (GUNT). En 1983, grâce à l'appui de la Libye, le GUNT contrôlait le BET (Borkou-Ennedi-Tibesti) au nord du pays. Mais, fort de l'appui du dispositif militaire français Épervier et profitant des divisions du GUNT - dirigé par Acheikh ibn Omar depuis la destitution de Goukouni en novembre 1986 -, H. Habré s'est imposé au début de 1987 dans le BET, à l'exception de la bande d'Aozou (114 000 km²) revendiquée et occupée par la Libye depuis 1973. En août 1987, le chef de l'État tchadien, poursuivant, avec l'aval des États-Unis, son escalade militaire, a échoué dans sa reconquête d'Aozou. Après avoir mené un raid contre la base de Maaten-es-Sara en territoire libyen, il a accepté un cessez-le-feu avec Tripoli à la demande de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), le 11 septembre 1987.

L'intransigeance de H. Habré a fait échouer les négociations engagées avec Goukouni en mars 1987 (à Alger) en vue de la réconciliation nationale. Mais l'opposition semblait dans l'impasse après que la Libye eut imposé Goukouni, de nouveau en grâce à Tripoli, à la tête du GUNT en mars 1988, écartant Acheikh ibn Omar qui avait marqué quelque distance en s'installant à Ouagadougou en avril 1987.

H. Habré a pu se prévaloir de quelques ralliements d'opposants devenus ministres (le colonel Kamougué, ancien vice-président du GUNT, ou Kotiga Guérina, dirigeant de la guérilla des "codos" dans le Sud) ou de l'intégration de groupuscules dans l'Union nationale pour l'indépendance et la révolution (UNIR), le parti unique. Pourtant, la situation intérieure est restée précaire et la guerre civile larvée, à l'image des combats sporadiques qui se sont poursuivis à la frontière tchado-soudanaise et dans le centre-est du pays (Moyen-Chari, Guéra, Salamat). La pression libyenne est restée très forte au nord et une reprise des combats n'est pas à exclure. D'autant que H. Habré semble peu disposé à partager le pouvoir dans le cadre d'une solution politique globale, encouragé en cela par l'appui militaire de Paris, qui a allégé mais redéployé le dispositif Épervier, et de Washington, qui lui a livré les redoutables missiles Stinger fin 1987.

Les méthodes expéditives du maître de N'Djaména (arrestations, disparitions, assassinats) vont de pair avec une situation sociale qui se dégrade (gel ou non-paiement des demi-salaires, licenciements massifs dans le cadre de la restructuration du secteur public et parapublic, contributions obligatoires à l'effort de guerre ou au parti unique). L'économie tchadienne connaît toujours une crise profonde liée à la récession du secteur cotonnier et une baisse de la production des principales industries du pays. La situation est très inégale dans les campagnes où le prix du mil varie dans un rapport de un (au Sud) à dix (à l'Est, dans le Ouaddaï).

La France et le FMI ont joué un rôle décisif pour limiter la catastrophe financière née de la faillite de la Cotontchad (43,3 milliards de francs CFA de dette, alors que le budget de fonctionnement du Tchad est de 25,6 milliards).

Exerçant un pouvoir sans partage à la tête du Tchad depuis juin 1982, Hissène Habré a renoué, le 3 octobre 1988, les relations diplomatiques avec la Libye du colonel Kadhafi qui a toujours soutenu l'opposition armée au président tchadien. S'engageant à respecter le cessez-le-feu de septembre 1987, les deux chefs d'État entendent régler pacifiquement et dans un cadre africain (l'Organisation de l'unité africaine - OUA) le différend frontalier de la bande d'Aozou (114000 kilomètres carrés de l'extrême nord du Tchad) occupée par la Libye depuis 1973.

Acheikh Ibn Omar, l'un des principaux opposants, après avoir vu l'essentiel de ses troupes (2 000 hommes) désarmé au Soudan en août 1988, a choisi de regagner N'Djaména le 20 novembre. Une partie de son armée (880 hommes) a été intégrée dans les Forces armées nationales tchadiennes (FANT) en janvier 1989 et il a été nommé le 3 mars ministre des Relations extérieures, deux de ses partisans (Facho Baalam et Mahamat Saleh Annadif) entrant au gouvernement. Malgré l'échec des négociations avec Goukouni Weddeye (toujours en exil à Alger), plusieurs des proches de ce dernier se sont ralliés à N'Djaména en échange de postes lucratifs. Lors du congrès de l'UNIR (Union nationale pour l'indépendance et la révolution), parti unique, d'anciens dirigeants de l'opposition, devenus ministres, ont fait leur entrée au Comité central (Djibrill Djogo, W.A. Kamougué, Kotiga Guérina). Ces éléments d'ouverture qui ont confronté le régime au sein de la communauté internationale, cachent mal la réalité d'un pouvoir dictatorial qui repose sur la toute-puissante sécurité présidentielle (une armée dans l'armée) et une police politique (Direction de la documentation et de la sécurité) omniprésente dans le pays et qui multiplie arrestations et assassinats au sein même du sérail. Ce sont des chefs militaires qui administrent de fait préfectures et sous-préfectures, responsables de nombreuses exactions.

L'arrestation en avril 1989 du ministre de l'Intérieur Ibrahim Itno, le sort de Idriss Déby et de Hassan Djamouss, deux chefs d'état-major de H. Habré, qui furent des hommes clés du système, ont reflété une désagrégation de "l'état gorane" institué par Habré. Déjà, nombre de ses partisans s'étaient regroupés en 1987 dans le MOSANAT (Mouvement national pour le salut du Tchad) qui, sous la coordination de Haroun Gody, ancien ministre, et en liaison avec des maquisards de la Première armée du Frolinat, poursuivent une opposition armée dans l'Est du pays attribuée par N'Djaména à la mythique légion islamique... (combats meurtriers en décembre 1988 et en mars 1989, non loin du Soudan).

La France qui entendait alléger son dispositif militaire Épervier - en place depuis février 1986 - reste, avec les États-Unis, le principal soutien de ce régime plongé dans un marasme économique profond. La bonne campagne agricole de 1988-1989, malgré les pluies catastrophiques de septembre 1988, devait pouvoir limiter en 1989 l'important déficit de la balance commerciale (47,5 milliards FCFA en 1988, soit la moitié de la valeur des importations) et le déséquilibre du budget: 24 milliards FCFA de recettes pour 40 de dépenses...

Le 10 décembre 1989, le Tchad a adopté une nouvelle Constitution et maintenu à la tête de l'État pour sept ans de plus Hissène Habré, qui s'était militairement imposé en juin 1982. Le score (99,96%) et la tenue d'élections législatives en juillet 1990 n'autorisent pas à croire à l'établissement d'un véritable État de droit dans ce pays marqué par le parti unique (UNIR, Union nationale pour l'indépendance et la révolution), la Sécurité présidentielle, l'omniprésente police politique (DDS, Direction de la documentation et de la sécurité) et les violations permanentes des droits de l'homme, si longtemps ignorées de l'opinion internationale et dont Amnesty International a dressé un bilan partiel en mars 1990 (des milliers de victimes les années précédentes dans les prisons et villages incendiés des provinces du Sud, du Guéra et du Biltine).

Ayant rétabli ses relations diplomatiques avec la Libye en octobre 1988, le Tchad a signé à Alger, le 31 août 1989, un accord-cadre avec Tripoli sur le règlement politique du différend frontalier de la bande d'Aozou (114 000 kilomètres carrés à l'extrême nord du Tchad revendiqués par M. Kadhafi), accord prévoyant aussi la libération des prisonniers de guerre (plus de 2 000 Libyens). Mais en mai 1990, les négociations étaient dans l'impasse, les deux États devant soumettre leur conflit à la Cour internationale de justice de La Haye un an après l'accord.

H. Habré n'a pas retiré le bénéfice politique attendu de la visite du pape (Ier février 1990) et les ralliements d'opposants ont été contrebalancés par d'importantes défections liées à une gestion tribale de l'"État gorane" qu'il a institué depuis 1982. S'appuyant sur le dispositif militaire français Épervier en place depuis février 1986, H. Habré a dû faire face à la forte opposition armée du Mouvement patriotique du salut dirigé par Idriss Deby, son ancien chef d'état-major et conseiller, et par Maldoum Bada. Elle opère depuis le Darfour au Soudan et a fait subir de lourdes pertes à l'armée gouvernementale en octobre 1989 et mars-avril 1990 à l'est du pays (Biltine). Cette alliance militaire est courtisée par une opposition politique surtout basée en Libye et déchirée par des querelles de leadership (Goukouni Weddeye et Adoum Togoï).

La France et la Banque mondiale assurent l'essentiel de la reconstruction économique du pays dévasté par vingt-cinq ans de guerre civile: plan de redressement de la Cotontchad, infrastructures (télécommunications, routes, aéroport de Faya), raffinerie et projet d'une nouvelle centrale thermique alimentée par le pétrole tchadien. Des aides budgétaires extérieures ont permis en 1989 le rétablissement des pleins salaires lourdement ponctionnés par des contributions obligatoires (effort de guerre, reconstruction, parti unique). Le budget 1990 devait rester très déficitaire.

Dirigée par les colonels Idriss Déby et Maldom Bada, l'offensive militaire, déclenchée le 10 novembre 1990 aux confins du Soudan par le Mouvement patriotique du salut (MPS, constitué en mars 1990), a eu raison en moins de trois semaines du régime dictatorial de Hissène Habré, installé à N'Djaména depuis juin 1982. La non-intervention du dispositif militaire français Épervier, stationné au Tchad depuis février 1986, a bien sûr précipité la déroute de l'ancien président qui n'avait pas caché, en juin 1990, lors de la rencontre franco-africaine de La Baule, son hostilité à toute ouverture démocratique. Fuyant au Cameroun dès la nuit du 30 novembre 1990, après avoir vidé les caisses de l'État et fait exécuter 300 opposants - selon Amnesty International -, H. Habré a trouvé asile au Sénégal.

Suspendant les institutions du pays, le nouveau chef d'État, Idriss Déby, promettait l'instauration d'une démocratie pluraliste. Pourtant, le 28 février 1991, décevant l'attente de la majorité des Tchadiens, exprimée dans bien des mémorandums, le Conseil national du salut du MPS, présidé par I. Déby, a imposé une Charte nationale qui a remis à un délai de trente mois l'établissement du multipartisme et a conforté l'autorité du président. En application de la Charte, ce dernier a nommé en mars un Premier ministre (Jean Alingué, ancien président de l'Assemblée nationale) et les 31 membres du Conseil provisoire de la République, organe consultatif de l'État.

Entretenant des rapports privilégiés avec le nouveau régime, la France lui a assuré un important soutien financier et a maintenu le dispositif Épervier. Recevant I. Déby à Paris en février 1991, elle s'est engagée à contribuer à la restructuration de la pléthorique armée tchadienne dont une partie des 60 000 combattants, en avril 1991, étaient encore cause d'arbitraire et d'insécurité dans la capitale et dans le reste du pays. La Cour internationale de justice de La Haye s'est saisie du différend frontalier de la bande d'Aozou opposant le Tchad et la Libye, mais, en février 1991, une visite de I. Déby en Libye, où s'était également rendu le chef de l'État soudanais, a scellé de nouvelles et excellentes relations entre ces trois pays.

La Banque mondiale, engagée dans le plan de redressement économique du pays, s'est montrée réservée dans un premier temps. Un important déficit céréalier lié à une mauvaise pluviométrie en 1990 et des fuites de vivres vers le Soudan, des recettes fiscales obérées par la contrebande avec le Nigéria et le Cameroun ont rendu précaire la situation économique et sociale de ce pays où la démocratie est restée en suspens.

Un an après avoir renversé le dictateur Hissène Habré, le colonel Idriss Déby a affirmé, le 30 novembre 1991, que "la démocratie [faisait] son chemin au Tchad". Pourtant, malgré l'annonce d'un gouvernement d'ouverture le 20 mai 1992, le bilan de celui qui prit le pouvoir avec l'appui du lobby militaire français et de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) n'a guère été convaincant: une presse indépendante sans cesse menacée, une Ligue tchadienne des droits de l'homme dont le vice-président - Joseph Béhidi - a été assassiné en février 1992, des activités syndicales renaissantes mais entravées, et une "Conférence nationale souveraine" - prévue en mai 1992 - qui a été reportée.

Depuis le 1er décembre 1990, le Mouvement patriotique du salut (MPS), parti du président, est un parti-État, même si l'ordonnance du 4 octobre 1991 a permis la légalisation de quelques autres formations.

Si la répression n'a pas été comparable à celle des huit ans du régime Habré (40000 victimes selon une commission du ministère de la Justice), la réapparition d'une police politique, la reconstitution de la garde présidentielle, les arrestations et détentions arbitraires, l'impunité - malgré le dégradant spectacle des exécutions publiques en octobre 1991 de quatre boucs émissaires condamnés par la Cour martiale - dont ont joui les combattants pillards des rues de la capitale ont effacé les espoirs nourris lors de la prise du pouvoir.

S'appuyant, comme ses prédécesseurs originaires du Nord, sur une base ethnique très minoritaire (une fraction gorane), le président I. Déby a dû faire face aux attaques de partisans de H. Habré dans le Tibesti (extrême nord) en septembre 1991 et dans la région du lac Tchad en décembre-janvier, ce qui a motivé une brève intervention militaire de Paris. Il a écarté le "numéro deux" du régime, Maldom Bada, et nombre de ses proches hadjaraïs, les accusant de complot avant de les libérer et de les réhabiliter en janvier 1992. Il a par ailleurs eu maille à partir, en avril 1992, avec le clan zaghawa de son ancien ministre de la Défense, Abbas Koty.

Malgré les bonnes relations du Tchad avec la Libye et le Soudan, de plus en plus présents à N'Djamena, la France a maintenu son dispositif militaire Épervier, affirmant soutenir ainsi, malgré quelques nuages, "le processus de démocratisation en cours". Engagée dans une impossible mission de restructuration de l'armée tchadienne, la France a assumé avec la Banque mondiale l'essentiel de la reconstruction économique. Le rétablissement de la filière coton, les projets pétroliers, les bonnes récoltes de 1991 n'ont pas suffi à résoudre la crise financière, aggravée par les faibles recettes fiscales dues à la contrebande avec le Cameroun, le Nigéria et le Soudan.

Annoncée le 15 octobre 1992 par le colonel Idriss Déby, chef de l'État, la tenue de la Conférence nationale souveraine, à N'Djamena, du 15 janvier au 6 avril 1993, a marqué, en dépit de ses limites, un Tchad encore meurtri par les rébellions armées qui ont commencé de le déchirer en 1965. A l'issue de débats souvent procéduriers, les 800 délégués de cette assemblée réunissant pouvoir, forces d'opposition et personnalités indépendantes ont adopté une Charte de la transition, valable pour un an, élu comme Premier ministre Fidèle Moungar, originaire du Sud, et désigné les 57 membres du Conseil supérieur de la transition.

A l'exception du Mouvement pour la démocratie et le développement, actif dans la région du lac Tchad, et du groupe d'Abbas Koty, ancien ministre d'I. Déby emprisonné au Cameroun en décembre 1992, les oppositions armées avaient été conviées. La situation est pourtant demeurée incertaine près du Lac et dans le Sud, où l'armée nationale s'est livrée à des exactions à l'encontre des populations en janvier et avril 1993. Il est apparu que seule une ouverture politique réelle, remettant en cause la toute-puissance du parti du président, le Mouvement populaire du salut (MPS), et le respect des droits de l'homme pourraient estomper les conséquences sociales désastreuses des mesures indispensables au redressement d'une économie délabrée (désengagement de l'État avec ses cascades de licenciements dans les banques, les sociétés publiques - parfois liquidées comme la Société textile du Tchad -; gel du recrutement de fonctionnaires, etc.).

Peu avant l'ouverture de la conférence, le président Déby a limité les réductions de salaires et les hausses d'impôts réclamées à la mi-1992 par le FMI (Fonds monétaire international), et il a levé les sanctions des fonctionnaires ayant répondu, entre mai et novembre 1992, aux multiples appels à la grève de l'Union des syndicats tchadiens contre l'austérité et pour le paiement des mois d'arriérés de salaires des fonctionnaires.

Engagée avec la coopération de la France le 1er juillet 1992, la réforme de l'armée avec pour objectif la limitation de ses effectifs à 25 000 hommes à la fin de 1993, est restée le problème majeur du Tchad, d'autant que les oppositions armées ont demandé la réintégration de leurs combattants contre leur acceptation des accords de paix.

Le déficit de la filière coton (70% de la valeur des exportations) et l'effondrement des recettes douanières ont fait du Tchad un "État mendiant". Les douanes se sont restructurées sous l'autorité de la France qui a accordé, en 1992, un don de 220 millions FF et d'aide budgétaire, en plus de sa coopération militaire (le budget 1993 a prévu un déficit égal au tiers des recettes escomptées). Après d'âpres négociations, il a été décidé qu'en contrepartie, le groupe pétrolier français Elf-Aquitaine, en rachetant les parts de Chevron, exploiterait avec Exxon et Shell le pétrole du sud du Tchad.

En décidant, le 3 avril 1994, de prolonger d'un an la période de transition, engagée douze mois plus tôt à l'issue de la Conférence nationale souveraine (CNS), le Conseil supérieur de la transition (CST) a dressé un bilan d'échec de l'action politique des autorités tchadiennes. Profitant des maladresses du Premier ministre de transition, Fidèle Moungar, élu par la CNS mais censuré six mois plus tard par le CST, le président Idriss Déby, se jouant d'une opposition divisée et peu constante, a pu compter sur les services d'un successeur plus docile, Delwa Kassiré Koumakoye, élu le 6 novembre 1993 par le CST.

L'assassinat, le 22 octobre 1993, quelques jours après la signature d'un accord avec le gouvernement, de l'ancien ministre de la Défense, Abbas Koty, entré en dissidence en juin 1992 et officiellement soupçonné de préparer un nouveau coup d'État, a renforcé la méfiance des autres mouvements d'opposition armée. Leurs activités dans le Sud, où les fédéralistes sont présents dans la zone pétrolière du Logone, mais aussi dans la région du Lac, dans l'Est (Ouadaï) et le Centre (Guéra), ont paru devoir rendre aléatoire tout processus électoral.

La Cour internationale de justice de La Haye, en décidant, le 3 février 1994, la restitution au Tchad de la bande d'Aozou (114 000 km² de l'extrême nord du pays) annexée en 1972 par la Libye, n'a pas déclenché les foudres de Tripoli qui, malgré des réserves, a signé un accord de retrait en avril.

Peu disposé à faciliter l'avènement d'un État de droit et l'organisation d'élections crédibles, le régime du colonel Déby, reposant sur les minorités gorane et zaghawa du Nord-Est, a pourtant continué de bénéficier de l'appui décisif de la France redoutant les menées d'activistes islamistes proches du Soudan voisin. Concernant les droits de l'homme - encore très souvent violés -, les progrès n'ont pas fait oublier les passe-droits du parti du chef de l'État - le Mouvement patriotique du salut -, les entraves à la restructuration de l'armée nationale, les exactions de la Garde républicaine du président, les détournements systématiques des recettes douanières et fiscales qui, marquant l'échec de l'action française, ont fait du Tchad un "État mendiant" incapable de payer ses agents. L'Union des syndicats du Tchad a conduit de longues grèves pour réclamer le paiement d'arriérés de salaires.

A l'image de la filière coton, première source de revenus, une fois de plus déficitaire et restructurée, l'économie du pays n'a pu, dans ce contexte politique, être gérée qu'au jour le jour. L'espoir né du pétrole du sud du pays s'est éloigné à l'horizon de l'an 2000 compte tenu de l'importance des investissements rendus nécessaires par l'enclavement du pays.

La période de transition engagée au Tchad en avril 1993, à l'issue de la Conférence nationale, a été prolongée d'un an pour la deuxième fois, en avril 1995, par le Conseil supérieur de la transition (CST), confirmant les difficultés du processus de démocratisation. Le contrôle par des pratiques de corruption du Parlement provisoire - le CST - a permis au président Idriss Déby, promu général d'une armée pléthorique, d'écarter de la direction du CST, en octobre 1994, Lol Mahamat Choua que ses ambitions présidentielles avaient rendu très critique.

Le deuxième Premier ministre de la transition, Delwa Kassiré Koumakoye, aspirant aux responsabilités suprêmes, a été contraint de renoncer à ses fonctions en avril 1995, le CST ayant voté un article qui interdit au Premier ministre d'être présidentiable. Il a été remplacé par Djimasta Koïbla, le 10 avril. Seules l'adoption par le CST d'un code électoral et d'un projet de Constitution et l'installation du Haut Conseil de la communication et de la Commission électorale nationale indépendante, après de laborieuses tractations avec les 52 partis légalisés, pouvaient figurer au bilan de deux ans de transition. La tenue du référendum constitutionnel a été fixée à novembre 1995, la présidentielle devant précéder les législatives début 1996.

Malgré quelques avancées, le Tchad est resté un État de non-droit, comme l'ont montré les exactions de l'omniprésente et mono-ethnique Garde républicaine du président, formée par des conseillers français. Les guérillas encore actives dans les régions du Lac, du Logone (sud) et du Ouaddaï (est) sont apparues comme une menace pour le processus électoral et l'économie du pays, notamment dans la zone de production du coton, première source d'exportation.

Longtemps indulgente, à la différence des autres bailleurs de fonds, la France a marqué, en décembre 1994, quelques réserves au vu des lenteurs de la transition et de l'échec cuisant de ses tentatives de restructuration de l'armée, des services du Trésor et des douanes.

Les désordres économiques et administratifs tolérés ou encouragés par des proches de la Présidence ont accentué le choc de la dévaluation du franc CFA (12 janvier 1994), alimentant l'action de l'Union des syndicats du Tchad (UST). Mais ce mécontentement n'a pas été capitalisé par une opposition divisée et versatile, présente dans le gouvernement du 15 avril 1995.

Réconcilié avec la Libye depuis la restitution en mai 1994 de la bande d'Aozou, le Tchad entretient de bonnes relations avec le Soudan dont les réseaux islamistes ont trouvé quelques premiers relais dans sa capitale, à l'est mais aussi au sud du pays.

Malgré l'échec de la table ronde de réconciliation nationale réunie du 5 au 9 janvier 1996, à Franceville (Gabon), la tenue d'élections pluralistes au Tchad, en 1996, a marqué un tournant dans l'histoire récente de ce pays. Déchiré dès 1965 par la guerre civile, celui-ci est demeuré agité par les activités sporadiques d'une opposition armée atomisée dans les régions du Lac, du Logone (sud) et du Ouaddaï (est). Engagée en avril 1993, à l'issue de la Conférence nationale, la transition a abouti, le 31 mars 1996, à l'adoption par référendum (61,46 % de "oui" et une participation de plus de 60 %) d'une Constitution semi-présiden-tielle qui a institué un État unitaire et décentralisé et consacré le français et l'arabe comme langues officielles. Le "non" (38,4 %) a été majoritaire dans les quatre préfectures du Sud-Ouest.

Face à une opposition en butte à la répression de l'Agence nationale de sécurité (police politique), mais dont les divisions et la versatilité ont entamé le crédit, le général Idriss Déby, originaire de Fada dans le nord-est du pays, appuyé par son Parti-État, le Mouvement patriotique du salut, a largement distancé (43,8 % des suffrages) ses quatorze concurrents au premier tour des présidentielles du 3 juin 1996. Son "suivant", le général Wadal Abdelkader Kamougué, cerveau du coup d'État militaire de 1975 et tenté par le séparatisme sudiste en 1979, n'a obtenu que 12 % des voix, et l'influence des autres candidats a rarement dépassé leur région d'origine. Ni l'encadrement du dispositif militaire français Épervier (800 hommes), ni les assurances des observateurs et de la Commission électorale nationale indépendante n'ont pu faire taire les accusations de fraude manifeste.

Le président Déby a été élu au second tour de la présidentielle (3 juillet 1996) avec 69 % des suffrages.

En bons termes avec le Soudan, où il a des attaches familiales, et avec la Libye, malgré la précarité du statut des 500 000 Tchadiens qui y vivent, le général Déby a su à nouveau séduire la France. Cette dernière avait, en effet, fini par se lasser des lenteurs de la transition et des entraves des autorités à la restructuration d'une armée pléthorique et à la réorganisation du Trésor et des Douanes. La signature, le 1er septembre 1995, d'une facilité d'ajustement structurel renforcée avec le Fonds monétaire international (FMI) a été suivie d'une aide budgétaire de 100 millions FF de Paris. Parallèlement, la Caisse française de développement (CFD) appuyait notamment la filière coton, princi-pale exportation jusqu'à l'exploitation du pétrole de Doba, dans le sud du pays, à l'horizon 2000. Mais le mécontentement social persistait, motivé par le retard de versement des traitements et entretenant l'action de l'Union des syndicats du Tchad.

Dernier militaire à s'emparer du pouvoir par les armes, en décembre 1990, dans ce pays déchiré par la guerre civile depuis 1965, le général Idriss Déby, originaire du nord-est du pays, élu en juillet 1996, a longtemps entravé la mise en place des institutions démocratiques définies par la Conférence nationale, processus qui avait été engagé en avril 1993. Ce n'est que le 4 avril 1997 qu'a été installée une Assemblée nationale pluraliste où le parti présidentiel, le Mouvement patriotique du salut (MPS), a disposé de la majorité absolue avec 65 des 125 sièges. Toutefois, son adversaire au second tour de la présidentielle, très implanté dans le sud du pays, le général Wadal Abdelkader Kamougué qui dirige l'Union pour le renouveau et la démocratie (29 sièges), a été élu à la tête du Parlement avec l'accord du MPS. Formé le 20 mai 1997, le gouvernement de Nassour Ouaïdou, ancien secrétaire général à la Présidence, a associé l'essentiel des forces parlementaires, mais le MPS y a gardé les postes névralgiques (Défense, Intérieur) pour un pouvoir encore contesté par une opposition armée opérant dans la région du lac Tchad et à l'est du pays. Un accord de réconciliation a été signé en avril 1997 avec les maquis fédéralistes du Sud. Ces signes de relative ouverture n'ont pas effacé l'image négative d'un régime souvent dénoncé au plan international par les organisations de défense des libertés (exécutions sommaires pour les flagrants délits).

La France, qui a maintenu depuis 1986 l'important dispositif militaire Épervier (un millier d'hommes) et a financé la restructuration de l'armée (encore pléthorique, avec plus de 30 000 hommes, soit 57 % des effectifs de la fonction publique), a poursuivi ses engagements, d'autant que l'accord signé en septembre 1995 avec le FMI a continué d'être exécuté en 1996 et 1997. Une production record de coton en 1996-1997 (+ 30 % avec 205 000 tonnes) et les promesses du pétrole à l'horizon 2000 (200 millions de tonnes de réserves prouvées) n'ont pas fait oublier l'important déficit céréalier et les épidémies répétées de choléra et de méningite.

Le Tchad, qui a manifesté ses bonnes dispositions envers ses voisins libyen et soudanais et a accueilli en octobre 1996 les membres de la Commission du bassin du lac Tchad (Nigéria, Niger, Cameroun, République centrafricaine), a participé aux médiations dans les crises centrafricaine et congolaise (janvier et juin 1997).

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


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