Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE INTERNATIONALE

1987

INCAPABLES de s'unir contre lui, nombre d'opposants tchadiens au régime de M. Hissène Habré ont fini par se rallier. Fragile entente, qui laisse intacts les graves problèmes internes mis en lumière par vingt années d'affrontements. Plus graves en sont les risques de voir l'ancien conflit dégénérer en guerre étrangère; tandis que la Libye redoute la présence d'un régime hostile à sa frontière sud, ceux qui en Occident cherchent à se débarrasser de lui peuvent trouver là une occasion de porter un nouveau coup à la Jamahiriya.

L'affaire tchadienne est entrée au début de cet hiver dans une phase entièrement nouvelle, en même temps qu'elle pourrait comporter des risques nouveaux. C'est du moins ce qu'estiment la plupart des observateurs et, semble-t-il, le gouvernement français lui-même. Désormais, en effet, elle opposerait l'ensemble des Tchadiens, toutes tendances confondues, à la Libye - et il faudrait ne pas compter avec les partisans du nouveau Gouvernement d'unité nationale du Tchad (GUNT), présidé par M. Acheikh Ibn Omar. La guerre du Tchad ne serait alors plus, à aucun titre, une guerre civile, mais une guerre étrangère, opposant deux Etats en conflit sur le tracé ou le respect de leurs frontières communes.

Si cette manière de voir correspond à la réalité, il faudrait parler d'un "changement de nature" du conflit, tant il est vrai qu'en chacune de ses phases il se caractérisa jusqu'alors par des affrontements internes qui ont, en quelque sorte, "appelé" des interventions de l'extérieur. Considérer aujourd'hui que la crise survenue entre la Libye et les partisans de l'ancien président tchadien Goukouni Oueddeï a conduit à un regroupement de toutes les composantes tchadiennes, c'est admettre que, auparavant, certaines d'entre elles s'opposaient bel et bien au régime de N'Djamena et que l'affaire tchadienne continuait d'être, pour partie, une guerre civile.

Mais une autre phase pourrait s'ouvrir, où l'on verrait la Libye mettre en jeu d'autres forces pour éviter que ne triomphe son adversaire déterminé, le président tchadien Hissène Habré. Le conflit prendrait alors une autre dimension, avec l'intervention, directe ou indirecte, d'autres puissances. Si toute conjecture à cet égard est hasardeuse, on peut au moins s'efforcer de comprendre et d'analyser l'évolution qui a conduit aux événements actuels.

A l'origine du regain d'autorité politique du président Hissène Habré, au dedans comme au dehors, il y a une occasion manquée pour les forces d'opposition, après la conclusion de l'accord franco-libyen sur le retrait des forces étrangères du Tchad à l'été de 1984. Le gouvernement de N'Djamena, on s'en souvient, s'était vivement élevé contre cet accord et avait empêché l'application de l'une de ses clauses prévoyant que des observateurs béninois en vérifieraient l'exécution au sud du 16e parallèle pendant que des observateurs sénégalais le feraient au nord. Le maintien d'unités libyennes, même en nombre réduit, dans certaines positions du nord du Tchad, permettait au président Habré d'invoquer la persistance d'une intervention étrangère et d'obtenir ainsi des soutiens à l'extérieur, dont celui des Etats-Unis qui pouvait être, à lui seul, décisif: mais, à l'intérieur, la situation de son gouvernement était alors critique.

A la dissidence du Nord, dont la direction continuait d'être assumée par le GUNT et l'ancien président tchadien Goukouni Oueddeï, s'ajoutait une crise aiguë dans les provinces du Sud à population noire. Le risque était grand pour l'armée gouvernementale de se voir écartelée entre ses missions défensives, aux abords du 16e parallèle, et la tâche de rétablir l'autorité du régime, au moins dans les principales villes et sur les grands axes routiers des provinces méridionales. Risque assez grand, en tout cas, pour que le président Hissène Habré renonce aux opérations offensives vers le Nord, qu'il s'était cependant promis d'engager aussitôt que possible. Dans le Sud, en effet, la situation ne cessait de se détériorer durant les derniers mois de 1984. L'insécurité y était telle que l'on observera de nombreux cas de désertion dans les unités de l'armée gouvernementale: les soldats originaire du Nord redoutaient l'hostilité de leurs camarades des provinces méridionales qui donnaient des signes de sympathie et de complicité envers les diverses organisations rebelles. Cette vague de désertions, accompagnées souvent de représailles contre les localités suspectes d'abriter les déserteurs, atteignit son point culminant à la fin de l'année.

La dissidence des provinces du Sud se fit longtemps en ordre dispersé, traduisant ainsi son enracinement dans les diverses communautés ethniques mais aussi la faiblesse future du mouvement. Ainsi apparurent successivement les "commandos espoir" qui contrôlaient la province du Logone occidental autour de Moundou, les "commandos verts" au Logone oriental dans la région de Doba, les "commandos rouges", les "commandos Longtan", etc. C'est seulement à la fin de l'année 1984 qu'ils se fédérèrent. Ils constituèrent alors un "comité permanent" qui, sans avoir d'autorité sur l'ensemble des unités rebelles, en contrôlait cependant la très grande majorité.

Dans une première phase, ce "comité permanent" eut pour président l'un des premiers chefs de commandos, M. Ngarnayal Mbalemdana. Un certain optimisme régnait alors dans les rangs de la rébellion méridionale: on escomptait que l'armée gouvernementale serait accaparée par ses projets d'opérations au nord et qu'elle continuerait de se désengager au sud. On envisageait aussi, dès cette date, un dialogue avec les principaux mouvements d'opposition du Nord représentés au sein du GUNT. Mais, dès ce moment, il était clair que les organisations dissidentes du Sud n'accepteraient pas l'autorité du GUNT tel qu'il était, soit qu'il apparut trop soumis à l'influence de la Libye, soit par méfiance traditionnelle des habitants des provinces méridionales envers des dirigeants en majorité originaires du Nord. Quoi qu'il en soit, des contacts furent établis entre mouvements dissidents du Nord et du Sud, en particulier à Brazzaville. Et ils portèrent d'abord sur les questions militaires: le représentant du GUNT y fut, dans un premier temps, M. Manali, responsable militaire du Conseil démocratique révolutionnaire (CDR) qui est, comme on le sait, l'une des principales composantes du GUNT.

L'enjeu sudiste

SUR place, la situation n'a cessé de s'aggraver du fait des représailles exercées par l'armée gouvernementale sur les populations et c'est par dizaines de milliers que les réfugiés affluaient de l'autre côté de la frontière centrafricaine. Le renforcement des "Codos" - c'est l'appellation simplifiée sous laquelle on désignait désormais les organisations dissidentes du Sud - accompagnait cette radicalisation de l'affrontement entre les provinces méridionales et le gouvernement de N'Djamena et, début 1985, ils tentèrent de se structurer davantage. Le colonel Alphonse Kotiga, ancien ministre du président Félix Malloum et chef des "commandos rouges" qui contrôlaient une grande partie de la province du Moyen-Chari, en particulier de la région de Sahr, fut cette fois désigné comme fédérateur, et c'est avec lui que les négociations reprirent avec les représentants du GUNT.

En pratique, c'est avec le colonel Wadal Abdelkader Kamougué, vice-président du GUNT, que les contacts s'établirent et aboutirent. Bien que parfois soupçonné de s'être trop rapproché des dirigeants du Nord, ou du gouvernement lui-même, le colonel Kamougué demeurait la personnalité la plus notoire issue des provinces méridionales et opposée au président Hissène Habré. Son organisation, le Mouvement révolutionnaire du peuple tchadien (MRP) - même s'il en était éloigné physiquement depuis trop longtemps - restait implanté dans le Sud avec, pour secrétaire général, M. Thomas Altouban. Et c'est avec le colonel Kamougué et le MRP que le colonel Kotiga, au nom des "Codos", passait des premiers accords.

A partir de ce moment, la question centrale pour l'ensemble de l'opposition tchadienne était de savoir si le GUNT allait se transformer pour incorporer les dissidents des provinces méridionales, ou se fondre dans une structure nouvelle, représentative de toutes les tendances hostiles au régime du président Hissène Habré. C'est l'échec des innombrables tentatives en vue d'y parvenir qui allait conduire à la dislocation de l'opposition et à la crise qui l'a opposée à la Libye.

Les raisons profondes de cet échec ne sont pas mystérieuses. Les dirigeants du GUNT, convaincus de la supériorité que leur conférait l'aide libyenne, n'étaient pas prêts à des concessions majeures au profit des mouvements du Sud et encore moins à partager leurs pouvoirs avec eux, ou à reconnaître que le poids des populations méridionales, beaucoup plus nombreuses que celles du Nord, devait s'exercer en proportion à la tête de l'opposition tchadienne. Une série de ruptures s'ensuivit. Le colonel Kamougué prit ses distances à l'égard du GUNT: il devait tenter par la suite de favoriser un rapprochement entre plusieurs tendances de l'opposition et le gouvernement du président Hissène Habré, mais l'intransigeance de celui-ci, quant au partage des responsabilités du pouvoir, y fit obstacle. Après quoi, des négociations s'engagèrent à Libre-ville, au Gabon, sous les auspices du président Bongo et, semble-t-il, avec l'assistance des autorités françaises, entre les représentants du gouvernement de N'Djamena et le colonel Kotiga, au nom des "Codos". La situation dramatique des provinces méridionales avait conduit ce dernier à rechercher un arrangement avec le régime du président Hissène Habré plutôt que de poursuivre une lutte menée en ordre dispersé. L'accord conclu le 14 février 1986 aboutit donc à son ralliement, et bien que sa représentativité soit très contestée, il n'est pas douteux que l'autorité gouvernementale s'est, au moins partiellement, rétablie dans le Sud.

Le GUNT, menacé d'un irrémédiable déclin obtint, durant l'hiver 1985-1986, le renforcement de ses moyens en matériel militaire sans lequel il risquait un effacement progressif. Et il engageait en février 1986 des opérations destinées à montrer que les ralliements dont se flattait le régime du président Hissène Habré n'avaient pas mis fin à la guerre civile et qu'il fallait toujours compter avec lui. Il importe de savoir que le colonel Kadhafi n'était pas l'instigateur de ces opérations et qu'il ne les a sans doute pas appréciées. On était alors au coeur de la campagne électorale française et il savait parfaitement qu'une surenchère entre le gouvernement et l'opposition conduirait les responsables à réagir - ce qu'ils firent en effet avec l'opération "Epervier". Une fois de plus, les secousses de la guerre civile suscitaient une intervention étrangère et, une fois de plus, la Libye trouvait en face d'elle, sur place, une force militaire française.

Dès cette date, la crise était inévitable entre le gouvernement libyen et le président du GUNT, M. Goukouni Oueddeï, responsable d'avoir pris l'initiative des opérations du mois de février. A Tripoli, on faisait le bilan de son action et il apparaissait négatif: les obstacles mis à la réunification des mouvements d'opposition du Nord et du Sud se révélaient catastrophiques pour la poursuite de la lutte contre le régime du président Hissène Habré qui, profitant de ces divisions, se renforçait. Le gouvernement libyen voulait en tirer les conséquences, soit en imposant au président Goukouni Oueddeï une autre ligne de conduite, soit en imposant au GUNT un autre président. L'épreuve de force engagée sur ce point aboutit à la crise qui opposa les partisans de l'ancien président tchadien, désormais retenu à Tripoli, à l'armée libyenne.

L'engrenage était en marche, il allait conduire à l'extension des opérations dans tout le nord du Tchad. Les affrontements entre les Libyens et les anciens adversaires du président Hissène Habré créaient pour celui-ci une situation entièrement nouvelle, plus favorable que jamais à une action militaire d'envergure au Nord. On se souvient qu'il en parla au président François Mitterrand et au premier ministre Jacques Chirac, lors du sommet franco-africain de Lomé, en novembre dernier. A cette date, on demeurait très réservé du côté français, et l'on était porté à déconseiller des initiatives qui pouvaient conduire à une aggravation incontrôlable de la crise. Mais déjà, il fut décidé un renforcement considérable des fournitures de matériel à l'armée tchadienne.

Ce fut la perspective d'un rassemblement des diverses composantes tchadiennes dans une lutte commune contre la Libye qui fit franchir à la politique françaises, les étapes suivantes: parachutage de munitions, vivres et carburant aux anciens partisans de M. Goukouni Oueddeï dans le massif du Tibesti; aide logistique à l'armée tchadienne, lors de son offensive victorieuse sur Fada; assistance donnée à l'armée pour l'acheminement de ses renforts dans l'extrême Nord où la guérilla anti-libyenne se poursuit. Ce fut aussi la destruction de l'installation radar de l'aérodrome de Ouadi-Doum, en réplique à une opération très limitée d'un avion libyen au sud du 16e parallèle. Dans tous ces épisodes, apparaissaient à la fois les données nouvelles du conflit et les nouveaux problèmes qu'il pose.

Inquiétudes à Paris, espoir à Washington

FAUT-IL considérer désormais que le temps de la guerre civile au Tchad est révolu et qu'on n'a plus affaire qu'à un conflit classique entre deux Etats? Ici interviennent les leçons du passé, qui incitent à la plus grande réserve quant à la représentativité des personnalités tchadiennes, même les plus notoires, et des mouvements qu'elles dirigent. A quoi s'ajoutent les incertitudes sur le ralliement durable du Sud à un régime fortement marqué par la prépondérance de dirigeants venus du Nord, et sur la persistance des oppositions et rivalités autour de la personne même du président Hissène Habré. En tout cas, la tendance à juger que désormais le Tchad se retrouve uni autour de celui-ci semble prévaloir à Paris et comble naturellement l'attente du gouvernement américain.

Encore ces analyses sont-elles loin d'être évidentes chez les responsables français, et pas seulement sur la représentativité ou la crédibilité du régime du président Hissène Habré. Pour les uns, l'occasion s'offre de réaliser l'unité du Tchad et, en y contribuant, de renforcer l'autorité politique de la France sur le continent. D'autant que, dans cette affaire, le soutien des Etats-Unis est assuré - Washington a accordé en décembre une aide de 15 millions de dollars au président Hissène Habré - et, au bout du compte, c'est l'ébranlement du régime du colonel Kadhafi qui peut être pris pour but, avec les vastes conséquences qui en résulteraient en Afrique, comme en Méditerranée.

Mais c'est précisément ce qui suscite, chez d'autres, les plus grandes réserves. Pour ceux-là, la Libye pourrait ne pas consentir facilement à l'établissement durable de l'armée tchadienne à ses frontières dès lors que le Tchad serait décidément et entièrement soumis à l'autorité du président Hissène Habré, dont on sait qu'il demeure leur ennemi redoutable: dans cette hypothèse, on s'engagerait dans une interminable guerre d'usure, longue et vraisemblablement coûteuse, dans l'extrême nord du Tchad et dont l'issue dépendrait de la fatigue ou de la solidité des deux régimes, mais où la France devrait assumer une charge financière et matérielle considérable. Il faudrait aussi s'attendre à des répliques libyennes contre des intérêts français, au dehors, sinon en France même. Enfin, de nombreux pays, du Burkina au Bénin, de l'Algérie à la Syrie, du Soudan à l'Ethiopie, quels que soient les sentiments de certains d'entre eux à l'égard de la personne et de la politique du colonel Kadhafi, ne verraient pas sans réticence et ne resteraient peut-être pas sans réaction devant l'aggravation et la prolongation du conflit. C'est ainsi qu'il deviendrait difficile d'en limiter la dimension et qu'apparaîtraient les conditions favorables à des interventions, directes ou indirectes, d'autres puissances.

Sur les 1 259 200 kilomètres carrés, soit à peu près le double de la superficie de la France, le Tchad ne rassemble guère plus de 4,5 millions d'habitants. Le revenu moyen par tête y est l'un des plus bas: 78 dollars annuellement. Aussi peu peuplé, ne disposant d'aucune ressource minérale connue, c'est l'un des pays les plus pauvres. Pour les grandes puissances, son intérêt est principalement d'ordre stratégique.

1990

QUINZE années de guerre ont achevé de ruiner l'économie tchadienne. "Reconstruction"est devenu le mot d'ordre, mais sans qu'un véritable projet de développement laisse espérer une fin prochaine de la dépendance à l'égard de l'aide extérieure. Les populations sont quasiment livrées à elles-mêmes, tant les ressources de l'Etat sont modiques. Dans ces conditions, parler d'ajustement structurel et de libéralisation de l'économie tient du discours surréaliste...

Femmes et hommes sont tous les jours aux champs, profitant des pluies, poussant devant eux les attelages ou labourant le sol à la houe. Dans certaines zones, le mil est déjà haut et le riz sort de terre; chèvres et volailles divaguent en abondance dans les villages. Scènes des travaux et des jours dans le sud du Tchad. Comme dans n'importe quelle région de l'Afrique sahélienne au début de la saison pluvieuse, Après plusieurs années consécutives de bonnes récoltes et une vigoureuse reprise de la culture cotonnière, les greniers sont remplis; et la contrebande avec le Cameroun et le Nigéria voisins se porte à merveille, stimulant un commerce qui se limite toutefois aux principales agglomérations.

L'extrême délabrement des routes et des bâtiments publics, des écoles et des structures sanitaires, quand elles existent, le naturel avec lequel tout porteur d'uniforme balance, sur son épaule, sa kalachnikov, rappellent toutefois que le Tchad n'est pas encore un pays tout à fait comme les autres. La paix est certes revenue depuis huit ans, et N'Djamena, la capitale, ne compte plus beaucoup d'immeubles criblés de balles pour évoquer le temps, pas si lointain, où les troupes adverses s'affrontaient dans ses rues. Mais quinze ans de conflits, dont quatre de guerre civile ouverte, ont fini d'épuiser un pays déjà pauvre qui se remet difficilement de ses années de feu.

Si, au sommet, l'Etat fonctionne désormais à peu près, les tâches demeurent immenses, et l'un des maîtres mots de la "IIIe République" du président Hissène Habré est la "reconstruction". Entreprise gigantesque quand on prend la mesure des manques de ce pays de 5,5 millions d'habitants, à demi désertique, et enclavé au coeur du continent, Les ruraux représentent 80 % de la population, l'agriculture et l'élevage près de la moitié d'un produit intérieur brut (PIB) légèrement inférieur à 350 milliards de francs CFA en 1989 (1). Le Tchad est d'ailleurs considéré comme l'un des Biais les plus déshérités de la planète et participe en septembre, à Paris, à la conférence sur les pays les moins avancés (PMA).

Le plus préoccupant peut-être est qu'on n'y voit nulle trace de mobilisation réelle des habitants autour d'un projet de développement. Une conséquence sans doute de l'individualisme né des années de guerre, les gens ayant trouvé refuge dans le renforcement des solidarités claniques et familiales, et du scepticisme qu'éprouvent les citoyens après une longue période d'anarchie devant un Etat émergeant des décombres. Car ce dernier n'a encore fait la preuve ni de sa compétence ni de sa volonté d'en finir réellement avec les séquelles de la guerre intérieure. La permanence, au nord, des structures féodales et, au sud, des chefferies traditionnelles, ainsi que le très faible niveau de formation et le manque d'organisation des forces sociales et politiques favorisent en outre une certaine inertie peu propice au redémarrage d'une économie effondrée (2),

Déficit et dépendance

IL est vrai que, pour faire face à des, besoins innombrables, l'Etat manque cruellement de fonds. En 1989, ses recettes n'ont pas dépassé 28 milliards de francs CFA alors que les seules dépenses du budget de fonctionnement ont atteint 39 milliards, destinés pour 40 % au paiement des salaires des fonctionnaires et des militaires. Un tiers des dépenses sont consacrées à l'armée, proportion officiellement justifiée par la poursuite de la guerre et la nécessité de défendre le territoire contre les incursions des opposants au régime, toujours activement soutenus par Tripoli, à partir du Darfour soudanais.

Le déficit budgétaire dépasse le tiers des recettes totales pour atteindre 3,2 % du PIB. Les recettes ont tendance à stagner, malgré la légère reprise enregistrée depuis 1987, due pour une large part au coton, principale denrée d'exportation (avec les produits de l'élevage), qui se remet progressivement de la chute des cours mondiaux en 1985. Si le déficit de la Cotton Tchad, première société du pays par le chiffre d'affaires, a pu être résorbé grâce à une sévère politique de restructuration, les revenus tirés du coton - culture qui fait vivre 650 000 ruraux et salariés et a procuré, en 1988, la moitié des recettes en devises - n'ont pas retrouvé leur niveau d'avant 1985.

L'inexistence d'un véritable secteur industriel ainsi que le caractère largement informel de l'économie, accentué par la désorganisation des années de guerre, limitent les ressources traditionnelles de l'Etat: les revenus de la fiscalité, très inférieurs à ce qu'ils étaient avant 1978, demeurent faibles. Les salariés sont les plus imposés, tandis que la plus grande partie des opérateurs économiques échappent totalement à l'impôt. Le manque à gagner est partiellement comblé par la multiplication des prélèvements parafiscaux exigés au titre de 1'"effort de guerre": les fonctionnaires versent annuellement l'équivalent d'un mois de salaire et les commerçants consentent, de temps à autre, des dons leur permettant de poursuivre, sans trop être inquiétés, leurs activités. Enfin, la faiblesse du revenu moyen - 150 dollars par an et par habitant en 1989 (pratiquement identique à ce qu'il était en 1983) - interdit d'espérer une augmentation de l'épargne intérieure, négative depuis 1983.

Avec une balance commerciale et une balance des paiements structurellement déficitaires - le taux de couverture des importations par les exportations n'est que de 50 % - et un service de la dette qui absorbe 13 % des ressources budgétaires propres pour un endettement extérieur de 80 milliards de francs CITA, on comprend que l'Etat n'ait pas un sou à consacrer aux investissements productifs ni à l'amélioration des services sociaux.

Tout, de la construction d'une salle de classe au bitumage du moindre kilomètre de route, dépend de l'aide extérieure, qui est devenue un des "secteurs" les plus importants de l'économie tchadienne. Oscillant, selon les années, entre 70 et 90 milliards de francs CFA, dont un peu plus de la moitié sous forme de dons, elle représente plus de 20 % du PIB, ce qui la place au second rang après l'agriculture et l'élevage. Présents sur tous les terrains, possédant une logistique et des moyens sans commune mesure avec les capacités nationales, les donateurs étrangers interviennent à tous les échelons de la décision et orientent pour une bonne part la conception de la politique de développement.

La France arrive toujours en tête.

Sans compter une assistance militaire qui continue d'être importante pour la logistique de l'armée tchadienne, doublée d'une présence physique ayant une fonction essentiellement dissuasive à l'égard de la Libye, ce qui donne à certains quartiers de la capitale des allures de ville de garnison française, l'aide civile de la France a représenté, en 1989, plus du quart de la totalité des financements extérieurs (3).

La Banque mondiale, après avoir financé, avec Paris, la restructuration de la filière coton, intervient dans des secteurs-clés comme les infrastructures et l'éducation. Ici, une tentative de reboisement depuis longtemps retournée au néant; là, un immense panneau annonçant l'imminence d'une spectaculaire opération, attestent que les "projets" pullulent sans que l'on puisse toujours en saisir la logique. Si l'aide étrangère a soulagé par le passé quelques situations dramatiques et continue d'apporter une assistance précieuse, quoique très insuffisante, en matière de santé ou d'éducation, elle n'a guère jusqu'à présent contribué à relancer la croissance. Peu orientés vers les secteurs productifs, la plupart des projets qu'elle finance font appel à des biens et à des services importés et à du personnel expatrié. On a ainsi calculé que 30 % des importations tchadiennes sont imputables à son fonctionnement. Lourde charge pour un pays auquel on demande de cesser de vivre au-dessus de ses moyens.

La voie étroite du développement

Le plan d'orientation pour les années 90 élaboré par le gouvernement et présenté à la table ronde des bailleurs de fonds du Tchad organisée à Genève les 19 et 20 juin dernier apportera peut-être un peu de cohérence à la diversité d'une assistance qui manque pour le moins d'homogénéité tente en tout cas de définir une voie étroite de développement entre la nécessité de restaurer les équilibres financiers par la poursuite de la politique d'ajustement structurel et l'impératif d'une relance économique fondée sur une plus grande valorisation des ressources matérielles et humaines.

Des potentialités existent et, outre le pétrole dans lequel le gouvernement place les plus grands espoirs pour desserrer la contrainte extérieure, l'agriculture - au sud du moins - pourrait dégager, en dehors du coton, d'importants excédents vivriers susceptibles de nourrir une population qui s'accroît au rythme de 2,3 % par an, à condition de bénéficier d'un appui qui lui a par le passé trop souvent fait défaut. En attendant, la faiblesse des prix à la production, les difficultés de commercialisation dues à la quasi-absence de voies de communication, le manque de crédits - 0,2 % seulement des crédits bancaires ont été destinés au cours des dernières années à l'agriculture hors coton, - le faible niveau d'organisation du monde paysan, empêchent les agriculteurs d'entamer l'intensification qui réduirait une pression sur les terres commençant à devenir préoccupante. Vu l'ampleur des besoins, le plan accorde aussi la priorité à la santé et à l'éducation d'une population à 70 % analphabète et dont l'espérance de vie ne dépasse pas quarante-sept ans. Mais avec quels moyens, compte tenu du fait que l'aide extérieure n'augmentera pas sensiblement durant les prochaines années?

La libéralisation à laquelle les responsables, pressés par les bailleurs de fonds, semblent se convertir permettra, espère-t-on, d'attirer les fonds introuvables dans les caisses de l'Etat. Dans les domaines éducatif et sanitaire, le concept très en vogue de "participation des populations" se limite pour l'heure à un moyen commode de leur faire payer les services de base que la puissance publique est incapable de leur fournir. En matière économique, on souhaite voir se développer un secteur privé national appelé à prendre la relève d'un "tout-Etat" au demeurant bien théorique.

Encore faudrait-il pour ce faire que l'environnement s'y prête dans un pays qui souffre d'être à la fois insuffisamment administré et trop étroitement surveillé, malgré les progrès enregistrés depuis 1982.

Mais la tentative de coup d'Etat menée en avril 1989 par trois des plus proches collaborateurs de M. Habré, suivie d'une brutale répression, a aggravé l'obsession sécuritaire du régime et renforce une présence militaire de plus en plus mal supportée par une population qui, surtout au sud pourtant massivement rallié (4), à tendance à voir dans cette armée majoritairement composée de membres de l'ethnie du président, les Goranes, une véritable force d'occupation multipliant les contrôles et rançonnant à l'occasion.

L'absence de liberté, la promulgation d'une Constitution en décembre 1989 et la tenue d'élections législatives en juillet dernier avec pluralité des candidatures relevant plus du formalisme que d'une véritable avancée démocratique risquent de mettre à mal le réel consensus existant autour du président Hissène Habré.

Si l'ensemble des Tchadiens, fatigués de la guerre, aspirent à la sécurité, ils ne semblent pas prêts à accorder tout leur crédit à un pouvoir encore peu disposé à leur donner des droits, Autant que la pauvreté et le retard accumulé au cours des décennies troublées, cet attentisme est un obstacle au développement.

Notes:
(1) 1 franc CAF = 0,02 franc français,
(2) Lire Thierry Michalon: "L'impuissance d'un Etat fictif", le Monde diplomatique, septembre 1983,
(3) Lire Paul-Marie de La Gorce: "Risques accrus d'intervention étrangère au Tchad", le Monde diplomatique, février 1987.
(4) Sur les différences entre Nord et Sud, lire Gérard Galtier: "Culture arabe et culture africaine: comment reconstruire l'Etat tchadien", le Monde diplomatique, novembre 1984.

INTERVENTIONS

En trente ans d'indépendance, l'armée française a manifesté concrètement sa présence durant vingt-et-un ans.

- 1960-1965: administration directe du BET (Borkou, Ennedi, Tibesti), la moitié nord du pays;

- août 1968: envoi de troupes pour mater la rébellion dans le nord;

- 1969-1972: nouvelle intervention;

- 1975: retrait complet;

- 1977: aide logistique à l'armée du général Malloum;

- mai 1980: opération "Tacaud";

- 1983: opération "Manta";

- 1984: extension de l'intervention au 16e parallèle; puis retrait;

- 1986: opération "Epervier";

- mars 1990: renforcement du dispositif "Epervier".

1991

LA passivité du contingent français stationné au Tchad a été d'autant plus mal comprise que Paris semblait avoir partie liée avec M. Hissène Habré. En dépit des mauvais souvenirs laissés par le "brigand toubou" - la prise en otage, dans le Tibesti, de 1974 à 1977, de l'ethnologue Françoise Claustre; l'exécution, en 1975, du commandant Galopin, un négociateur envoyé par les services secrets français, - la France avait ensuite fourni en sous-main des armes et des conseillers à M. Hissène Habré, réfugié en novembre 1981 dans le Darfour soudanais, l'aidant à reconquérir N'Djamena et à en chasser M. Goukouni Oueddeï.

La France avait à nouveau contribué à sauver l'ancien chef rebelle toubou, à partir de juillet 1983, en déclenchant l'opération "Manta", alors que M. Goukouni, puissamment aidé par la Libye, avait encore lancé ses colonnes contre le nord du pays; et à lui assurer un parapluie stratégique aérien en principe définitif, avec l'opération "Epervier".

A Paris, on savait gré à M. Hissène Habré d'avoir enfin stabilisé un pays considéré, depuis le début de la colonisation, comme une charnière de toute l'Afrique centrale et, plus récemment, comme un verrou contre l'expansionnisme libyen, voire contre les ambitions islamistes: depuis les années 50, Fort-Lamy, rebaptisé N'Djamena, est une base-clé dans le dispositif français en Afrique, encadré par Dakar à l'Ouest, Djibouti au nord-est, et jadis Diego-Suarez au sud-est (1).

Jusqu'à ces dernières semaines, les Forces armées nationales tchadiennes de M. Hissène Habré recevaient matériels, munitions et assistance technique de la France. Le dispositif "Epervier" avait même été renforcé en mars 1990, à la demande du président tchadien, à la suite d'une offensive des hommes de M. Idriss Déby (2). Paris n'avait pas caché que ce geste pouvait être interprété comme un avertissement de la France aux éléments en lutte contre N'Djamena, et donc comme un soutien au régime de M. Hissène Habré.

Par la suite, cependant, en dépit d'un nouveau renforcement à la mi-novembre de la base d'Abeché, dans l'est du pays, à la frontière du Soudan, et de la livraison accélérée de munitions et d'armes légères à la demande pressante de M. Hissène Habré, le climat s'était dégradé entre les deux capitales: en privé, les dirigeants tchadiens évoquaient le "lâchage général" et le "double jeu" de Paris. Radio-France internationale, qui faisait état des succès rebelles, était accusée publiquement de "complicité éhontée", en "accréditant la thèse libyenne sur un prétendu conflit inter-tchadien". Ces commentaires restaient sans écho à Paris, de même que les fuites des services secrets américains, opportunément relayées par le Washington Times faisant état d'une "mobilisation générale" en Libye qui aurait été détectée par des satellites (3).

Un ultime renforcement du dispositif "Epervier", à la suite d'une réunion extraordinaire à l'Elysée le 29 novembre 1990, ne s'appuyait plus que sur des justifications "franco-françaises": assurer la sécurité et, éventuellement, l'évacuation des ressortissants - prétexte couramment invoqué en pareil cas - et "améliorer la sécurité de nos troupes", une explication d'un type nouveau, dont la logique est plus discutable encore puisqu'elle pourrait conduire à renforcer sans cesse un contingent de plus en plus menacé...

Dès le début novembre, en fait, grâce notamment aux "papiers" de plus en plus précis de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les autorités françaises savaient tout du moral, de l'armement, des soutiens internes et internationaux de M. Idriss Déby. Et, dans les milieux militaires, on laissait entendre en privé que la demande par M. Hissène Habré d'une couverture aérienne offensive ne recevrait pas, cette fois, de réponse favorable.

Après la fuite de M. Hissène Habré, le 1er décembre, et alors que l'armée française évacuait par précaution plus d'un millier d'Européens, des membres du gouvernement français s'en expliquaient sans fard: "On n'a pas aidé Idriss Déby, mais on l'a laissé faire" (M. Pelletier, ministre de la coopération). "Le régime de Hissène Habré s'est effondré beaucoup plus vite que nous ne l'avions imaginé" (M. Chevènement, ministre de la défense).

Une plate-forme militaire jugée indispensable

CE choix a été étayé sur la doctrine classique en la matière, même si elle a souffert de nombreuses exceptions dans le passé: reconnaissance des Etats (et non pas des gouvernements); défense de leur intégrité territoriale (et non pas des régimes). Il est vrai qu'en mai dernier une demande d'aide du président ivoirien, M. Houphouët Boigny, pour venir à bout des manifestations de soldats s'était heurtée à un refus français, en dépit d'une clause secrète, figurant dans l'accord de défense conclu en 1960, qui permet une intervention de la France pour le maintien de l'ordre intérieur. L'insistance, lors du sommet franco-africain de La Baule, en juin 1990, à expliquer que le soutien de la France ne devait pas être considéré comme une "assurance-vie" pour des régimes en butte à la protestation populaire avait paru être l'amorce d'une nouvelle politique.

Dans le cas du Tchad, considéré par les cercles dirigeants français comme justifiant de toute façon un traitement à part, on explique aussi - dans les milieux militaires - le choix opéré entre MM. Hissène Habré et Idriss Déby par d'autres facteurs. Ainsi, il convenait par-dessus tout, pour la France, de "rester au Tchad", comme l'y a d'ailleurs invité aussitôt le nouveau maître de N'Djamena: la plateforme militaire française reste indispensable pour les états-majors, moins pour les capacités d'intervention qu'elle offre que pour la confiance qu'elle inspire à d'autres pays d'Afrique centrale, également fragiles et autrement importants, par exemple le Cameroun ou le Zaïre.

L'essentiel était donc de sauvegarder une présence, et non de s'entêter à soutenir un régime devenu friable ainsi qu'un homme qui faisait de ses rapports avec la Libye une interminable querelle personnelle et semblait incapable de concevoir l'unité nationale de son pays autrement que comme une suite d'allégeances ou d'accès de répression qui avaient fini par remplir les prisons, notamment ces derniers mois. D'où l'interrogation chez certains: ne l'aurait-on pas lâché trop tard?

En outre, la rébellion de M. Idriss Déby ne s'apparentait pas aux conflits précédents, marqués par la prédominance, chez les assaillants, de la Libye et de sa "légion islamique" (4). Même équipé à 40 % avec du matériel libyen, comme cela a été indiqué à Paris, on ne pouvait suspecter l'ex-lieutenant de M. Hissène Habré, ancien commandant en chef des FANT, inventeur des "rezzous-TGV", vainqueur de Faya-Largeau et de Maaten-es-Sara, d'être un agent de Tripoli. M. Idriss Déby en avait d'ailleurs fourni, après coup, une preuve supplémentaire, en se refusant à toute concession à la Libye à propos du statut de la bande d'Aouzou, et en s'en remettant à l'arbitrage de la Cour internationale de la Haye.

Enfin, l'irréductible opposition de M. Habré au colonel Kadhafi retardait la réintégration de la Libye dans le concert maghrébin et méditerranéen: les "politiques", en France, la considèrent de plus en plus comme une nécessité; et, alors que la crise du Golfe redonne du poids aux pays producteurs de pétrole, les militaires et industriels rêvent de retrouver un riche client pour un secteur de l'armement qui en manque cruellement...

Notes:
(1) Diego-Suarez, base terrestre et navale française sur la côte nord de Madagascar, a été évacuée en 1973, après la dénonciation de l'accord de défense franco-malgache. Devenue Antsiranana, elle accueille, depuis quelques années, les navires de guerre français pour des escales ou des réparations.
(2) M. Idriss Déby, ex-commandant en chef des FANT, entré en dissidence le 1er avril 1989 en compagnie de M. Hassane Djamous, son successeur à la tête de l'armée tchadienne, avait lancé une première offensive à partir du Darfour soudanais en octobre 1989; une deuxième le 29 mars 1990; et une troisième à partir du 10 novembre dernier. Il est entré dans N'Djamena le 2 décembre.
(3) On aura une idée du niveau d'implication des Etats-Unis au Tchad avec les révélations récentes sur l'entraînement, par des conseillers militaires américains, d'une force supplétive composée en partie d'ex-prisonniers libyens "retournés" et destinée à terme à servir de "contras" en territoire libyen. L'armée américaine a préféré "ex-filtrer" dès le 8 décembre une partie de ces hommes, placés en position délicate après la fuite de M. Hissène Habré. L'armée française a assuré la sécurité de l'opération.
(4) La "légion islamique", aujourd'hui dissoute, comprenait - outre des Tchadiens - des Soudanais et des Touaregs maliens et nigériens. Elle s'apparente à la légion étrangère française, à laquelle elle a fait face sur le terrain à plusieurs reprises...

1991

DEPUIS son accession à l'indépendance en 1960, le Tchad est ravagé par les guerres intestines. Jusqu'au "lâchage" de M. Hissène Habré le mois dernier, la France avait toujours prêté assistance à ses présidents en difficulté, en raison surtout de la situation géographique de ce pays qui est l'un des plus pauvres et des moins peuplés d'Afrique. Malgré tout, les populations aspirent à l'unité: voilà pourquoi la promesse du multipartisme, sur laquelle le nouveau président paraît être revenu, pouvait laisser espérer la naissance d'un nouvel État capable de les souder autour d'un projet national.

Les événements qui se sont déroulés au Tchad début décembre, permettant qu'un seigneur de la guerre en chasse un autre, révèlent la fragilité du pouvoir en ce pays. Certes, ici comme ailleurs en Afrique, l'instabilité institutionnelle est chronique et jamais une Constitution n'a pu imprégner les actes de la vie politique. Il y a d'ailleurs tout lieu de croire que le processus qui vient de permettre à M. Idriss Déby de chasser M. Hissène Habré se reproduira. Il ne pourra en être autrement tant que les Tchadiens ne seront pas parvenus à établir un équilibre politique qui lui-même ne saurait exister sans que soit repensée la nature de leur Etat.

Tous les dirigeants qui se sont succédé à la tête de l'Etat (les présidents Tombalbaye, Malloum, Goukouni, Hissène Habré...) n'ont eu de cesse de fondre dans une même entité politique des groupes humains fort diversifiés sur les plans tant social que culturel (1). Car, pour parvenir au stade de développement atteint par les sociétés occidentales, n'était-il pas logique - et légitime - d'emprunter les mêmes voies et d'utiliser les mêmes recettes que celles qui permirent au Vieux Continent d'atteindre la prospérité et de faire de l'hétérogénéité des peuples des Etats-nations? La fin justifiant les moyens, la solution retenue fut celle d'un Etat fort, de structure unitaire et centralisée. Aussi le multipartisme, facteur de division, devait-il être écarté: dès 1962, le parti unique fut imposé.

Or, qu'en a-t-il été du fonctionnement réel du pouvoir et quels sont les résultats obtenus? Derrière la façade institutionnelle se cache en réalité un pouvoir qui fonctionne sur une base tribale, du fait de la politique de l'équilibre ethnique. Les divers organes constitutionnels - et, d'une manière générale, tous les postes de responsabilité - sont en effet savamment pourvus selon un critère régional.

Mais ce système est loin d'atteindre les buts recherchés, loin de susciter la fusion des groupes humains et l'unité de la nation. Au contraire, il exacerbe les tensions interethniques, car la crainte d'être dominé pousse les ethnies à vouloir une quote-part du pouvoir et de ses privilèges toujours plus importante. Partant, elles tentent de conquérir le pouvoir dans son entier, et l'on assiste alors à des conflits et à des luttes incessantes pour contrôler l'appareil étatique.

Après l'"Etat sara" du président Tombalbaye, au cours duquel les "sudistes" imposèrent une domination exaspérante pour les "nordistes", ce fut au tour des premiers de subir l'"Etat gorane" du président Habré. Place maintenant à l'ère de l'"Etat zaghava" du président Déby.

Pour s'imposer, le pouvoir central a dû recourir à la coercition. Un autoritarisme et une répression allant toujours croissant sont alors apparus comme des facteurs de désintégration de l'Etat tchadien, et le repli sur le groupe est sans doute beaucoup plus fort à l'heure actuelle qu'il ne l'était au moment de l'indépendance. Les antagonismes tribaux, désormais teintés de racisme, ont provoqué des massacres entre populations nordistes et populations sudistes. La suspicion à l'égard de l'"autre", ce voisin qui ne partage pas les mêmes valeurs, est désormais très ancrée et mettra beaucoup de temps à s'estomper.

La négation du droit d'opposition et des libertés fondamentales, dans ce territoire immense et qui n'a jamais été totalement contrôlé par l'administration et par l'armée, ne peut que susciter la rébellion. Et il se trouve toujours des puissances étrangères pour exploiter ces mécontentements. La France, les Etats-Unis et la Libye ont su profiter, selon leurs intérêts, de ces foyers de rébellion. Sans l'aide de la Libye (et de la France...), M. Idriss Déby aurait-il pu reconquérir N'Djamena et en chasser M. Hissène Habré?

Ainsi, tous les gouvernements tchadiens depuis le milieu des années 60 ont été confrontés à ce problème de mécontents contestant l'autorité par les armes. Or, tant que les Africains resteront persuadés qu'à chaque Etat ne peut correspondre qu'une seule et unique nation, les peuples continueront à s'entre-exterminer.

Cependant, à chaque fois qu'un nouvel homme arrive au pouvoir (hier: MM. Goukouni, puis Hissène Habré; aujourd'hui M. Déby), il est tentant de croire qu'en imposant sa force il va réussir là où ceux qui l'ont précédé ont échoué. Mais si les Tchadiens, dans leur très grande majorité lassés par la guerre et les famines et dont le niveau de vie ne cesse de régresser, restent passifs (que pourraient-ils faire d'autre que de subir le nouveau pouvoir?), ils ne partagent pas pour autant les voeux des dirigeants qui se succèdent à la tête de l'Etat. L'administration est devenue un refuge dans lequel on vient se servir avant de servir l'Etat.

Il est illusoire de croire qu'après chaque crise institutionnelle, pendant laquelle une faction impose son hégémonie, l'Etat est retrouvé (2). La logique du fonctionnement du système politique ne peut que déboucher sur de nouveaux coups d'Etat et de nouveaux cahots. S'il est vrai que les Tchadiens, dans leur ensemble, ont fini par accepter le cadre étatique (3) - car personne au Tchad n'envisage aujourd'hui qu'une région ou un groupe ethnique puisse constituer son propre Etat, - le sentiment national, en revanche, n'est pas partagé de façon unanime par les individus. C'est la conscience ethnique qui prime sur la conscience nationale (4). La preuve en est que la chefferie continue à exercer "une grande influence sur nombre de ruraux sédentaires ou nomades et qu'elle est l'objet encore actuellement d'une compétition souvent âpre entre les princes héritiers, surtout dans les anciens Etats musulmans (5)".

C'est ce qui explique que les Tchadiens, tout en se réjouissant du départ de M. Hissène Habré, n'ont guère manifesté d'enthousiasme à l'arrivée au pouvoir de M. Idriss Déby. Comme on l'a dit fort justement, "pour beaucoup de Tchadiens, Hissène Habré et Idriss Déby, c'est bonnet blanc et blanc bonnet (6)." Et comment ne pas partager ce pessimisme qui est aussi celui des Tchadiens?

Le nouvel homme fort de N'Djaména n'est autre que l'ancien chef d'état-major (1979-1989) des Forces armées nationales tchadiennes de M. Hissène Habré. Aux yeux de la population, il s'est fait le complice d'un régime qui ne s'est imposé que par la force, les massacres et les tortures d'hommes et de femmes (qui n'étaient même pas tous des opposants); puis il est entré en dissidence pour cause de querelles avec l'ancien président au sujet du partage du "gâteau étatique". Ses qualités sont celles d'un stratège et d'un tacticien militaire. Quant à sa base sociale, elle est inexistante. L'ethnie Zaghawa est minoritaire et, même si elle s'est gonflée de tous les laissés-pour-compte de l'ancien régime (notamment ceux que leurs détournements de fonds ont écartés du pouvoir...), elle ne constitue pas une assise populaire suffisante pour s'attirer les faveurs du plus grand nombre. Dès lors, c'est encore une fois la logique des seigneurs de la guerre qui va s'imposer. Et personne ne sera dupe des ralliements auxquels le monde va assister dans les semaines à venir.

De la nécessité du multipartisme

IL est vrai, cependant, que M. Déby avait d'abord promis le multipartisme grâce auquel il serait possible que le processus de rébellion soit désamorcé. Certes, dans les régions désertiques du Nord, aux confins du Soudan et de la Libye, il se trouvera peut-être toujours des maquis qui refuseront la négociation. Mais si l'assise sur laquelle reposeront les nouvelles institutions devrait être plus large, les hommes et femmes qui la composeraient passeraient d'un rôle de figurant à celui de "membre actif" dans les diverses instances du pouvoir. Et c'est alors qu'ils sauraient trouver les solutions et les ressources nécessaires pour ne plus jamais laisser un aventurier imposer la domination de son groupe.

Mais, avant d'atteindre ce stade de développement politique, bien des obstacles devront être surmontés, notamment parce qu'il y a près de trois décennies que les Tchadiens ne savent plus ce que c'est que de s'exprimer librement. M. Idriss Déby saura-t-il gérer et dénouer les crises qui ne vont pas manquer de jalonner la nouvelle vie politique? Bien des Tchadiens pensent qu'il n'est sans doute pas l'homme le mieux placé pour cela.

Notes:
(1) Cf. Gérard Galtier, "Culture arabe et culture africaine: comment reconstruire l'Etat tchadien", le Monde diplomatique, novembre 1984.
(2) Selon le titre de l'ouvrage d'Abderahman Dadi, Tchad: l'Etat retrouvé, L'Harmattan, Paris, 1987.
(3) Cf. Jean-Pierre Magnant, "Tchad: crise de l'Etat ou crise du gouvernement?", in La crise de l'Etat en Afrique, sous la direction de Jean-François Médard, à paraître chez Kharthala, Paris.
(4) Cf. Christian Bouquet, Tchad. Genèse d'un conflit, L'Harmattan, Paris 1982, et Gali Ngothe Gatta, Tchad. Guerre civile et désagrégation de l'Etat, Présence africaine, Paris, 1985.
(5) Cf. Jean-Pierre Magnant, op. cit., p. 6 et 7.
(6) Cf. Jean-Pierre Magnant, communication au colloque "L'Afrique en transition: vers le pluralisme politique en Afrique", université de Paris-I, 12 et 13 décembre 1990.

1992

DÉNONCÉS depuis plusieurs années par Amnesty International (1), les exactions commises par le régime tchadien, au cours de la période 1982-1990, ont été bien au-delà de tout ce qui a été révélé devant les instances internationales.

Le système Habré s'appuyait sur un service spécial chargé de la sécurité intérieure et extérieure, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), créé en 1983 et rattaché directement à la présidence.

La DDS est restée le symbole de l'arbitraire et de la terreur. Un système très sophistiqué de quadrillage de la population permettait d'avoir des informations sur n'importe qui. Chauffeurs de taxi, prostituées, petits vendeurs à la sauvette étaient autant d'indicateurs obligés. Des correspondants de la DDS étaient placés dans toutes les administrations, les lieux publics, les hôtels et les restaurants, auprès de tous les responsables, y compris dans leur cadre privé à travers les domestiques. Ce service, qui avait pour vocation première le contre-espionnage (justifié par le conflit avec la Libye), mais aussi la lutte contre la subversion, était largement financé par les Américains (à concurrence de 5 millions de francs CFA (2) par mois) et doté de matériel, notamment pour le centre d'écoutes téléphoniques.

Mais, au-delà du renseignement, la DDS était une police politique qui s'est rendue coupable d'horribles crimes.

La commission d'enquête sur les crimes perpétrés par l'ex-président Hissène Habré (3) a entendu plus de 320 personnes, témoins, anciens détenus, parents de disparus, et certains anciens agents de la DDS revenus à N'Djamena. D'abondantes archives ont été saisies, qui n'ont pu être détruites dans la fuite hâtive de M. Hissène Habré. Pour l'instant, la commission a déjà formellement identifié plus de 1 000 morts passés par la prison de la DDS à N'Djamena, après une arrestation arbitraire et sans jugement, entre 1982 et 1990.

Cette prison, l'un des quatre principaux lieux de détention, avec l'ancien mess des officiers, les locaux de l'ex-présidence, et le "camp des martyrs" de la gendarmerie, était une ancienne piscine de l'époque coloniale, aménagée en prison souterraine en 1986, et couverte d'un toit de ciment d'où émergent onze petites lucarnes avec barreaux. Les cellules mesurent 3 × 3 mètres, sur une hauteur variant de 4 à 5 mètres, avec, tout en haut, une ouverture d'environ 20 × 80 cm par où passe un peu de lumière.

Chaque cellule pouvait contenir vingt détenus entassés et dormant à même le ciment. L'atmosphère y est étouffante au bout de quelques minutes; une véritable fournaise aux mois de mars ou avril, en période sèche, quand il fait 40 à 45 degrés dehors. Compte tenu de ces conditions de détention, ajoutées aux tortures, quatre à cinq détenus mouraient quotidiennement. Les corps pouvaient rester plusieurs jours à se décomposer, avant d'être évacués.

Les détenus étaient systématiquement torturés. Les photographies des personnes libérées le 1er décembre 1990 mettent en évidence les traces de brûlures à l'électricité, les poignets coupés par les cordelettes serrées. Une personne a la bouche, la joue et l'épaule brûlées. Les tortionnaires lui ont mis dans la bouche le pot d'échappement d'un Toyota avant de mettre le moteur en accélération maximum.

Les détenus étaient attachés de longues heures sur le ciment, pieds et poings liés derrière le dos, le sang ne pouvant plus circuler. Les bastonnades à coup de câble électrique, de lanière, étaient la règle. Les tortionnaires faisaient boire des litres d'eau jusqu'à suffocation, utilisaient les décharges électriques. La plupart des détenus mouraient d'épuisement.

Des collégiens, adolescents de quatorze-quinze ans, ont été détenus avec leurs parents et sont décédés. La commission d'enquête a pu retrouver un cimetière, à 10 kilomètres à l'ouest de N'Djamena, où, la nuit, étaient enterrés les cadavres dans des sacs en plastique. D'autres fosses communes sont actuellement recherchées. Ont aussi été retrouvées des listes manuscrites tenues personnellement par le directeur de la DDS à l'attention de M. Hissène Habré. Elles lui rendent compte très précisément du nombre de personnes exécutées, ou de villages détruits avec le nombre de morts.

Le président de la commission d'enquête estime que l'on peut évaluer aux environs de 10 000 le nombre de personnes exécutées à N'Djamena sur ordre de M. Hissène Habré et par la DDS entre 1982 et 1990. Dans une ville de 550 000 habitants où tout se sait et compte tenu du nombre de victimes, il n'est pratiquement pas de famille qui n'ait été touchée. Comment les Etats-Unis et la France, qui ont soutenu M. Habré dans la structuration de l'Etat tchadien et dans la guerre contre la Libye, ont-ils pu ignorer ces crimes contre les opposants et les simples citoyens?

Notes:
(1) Rapport d'Amnesty International sur les prisonniers politiques en détention au secret, février 1990.
(2) 1 franc CFA = 0,02 franc français.
(3) Créée par un décret du 29 décembre 1990, elle est présidée par M. Mahamat Hassan, premier substitut général auprès de la cour d'appel de N'Djamena.

1992

De l'Algérie au Togo et au Congo, les ratés de la démocratisation en Afrique se multiplient. Partout, les anciennes structures de pouvoir et les forces armées font la preuve de leur capacité de résistance. Au Tchad, l'élimination en décembre 1990 de M. Hissène Habré, que les Occidentaux avaient longtemps porté à bout de bras, ne s'est pas traduite par les réformes espérées. Pourtant, la France continue de soutenir le régime de M. Idriss Déby, laissant planer des doutes sur les véritables objectifs de sa politique africaine.

En conquérant le Tchad (1900-1913), la France avait provoqué un renversement complet des circuits d'échanges, orientant vers le golfe de Guinée des flux qui, auparavant, étaient dirigés vers le Soudan et la Libye. Toute la partie islamisée du Tchad - la bande centrale sahélienne, surtout peuplée de sédentaires, et le Nord saharien, habité par des groupes nomades - fut victime de ce mouvement de bascule (1). Pendant toute cette époque, la France joua le "Tchad utile": le Sud cotonnier, pourvoyeur de tirailleurs et (tardivement) christianisé. L'indépendance, octroyée en 1960, consacra cette prééminence du Sud. L'esprit de revanche (le souvenir des raids esclavagistes du Nord), la médiocrité de la nouvelle administration et l'évolution totalitaire du régime Tombalbaye menèrent le pays à la catastrophe. Créé en 1966, au Soudan, le Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT) aurait pu capitaliser le mécontentement populaire, mais il finit par devenir l'expression politique privilégiée des nomades du Grand Nord saharien qui, à eux tous, représentent moins de 5 % de la population totale. Le soutien donné par la France à Tombalbaye et le recours du FROLINAT à l'assistance libyenne à partir de 1971 provoquèrent une internationalisation du conflit. Tombalbaye, progressivement isolé, fut renversé par son armée et périt en 1975.

Les années qui suivirent virent la montée en puissance des leaders des groupes nomades et la compétition entre ceux-ci pour la conquête du pouvoir: MM. Goukouni Oueddeï (Toubou du Tibesti), Hissène Habré (Gorane du Borkou) et, dernier en date, Idriss Déby (Bideyat de l'Ennedi, appuyé sur les Zaghawas du nord-est du pays). En une douzaine d'années, différentes composantes du Nord ont ainsi défilé à la tête de l'Etat.

Le Nord trouva un moment son maître en M. Hissène Habré. Ses qualités de stratège et d'homme d'Etat fascinèrent longtemps les Français, à la recherche de l'homme capable de reconstruire le Tchad. Mais, en huit années de pouvoir (1982-1990), il détourna au bénéfice de son clan les ressources de l'Etat et brisa par la terreur toute opposition (2). La chute du système ne vint pas d'une révolte des opprimés mais d'une fissure dans le bloc dirigeant. M. Habré avait gagné le pouvoir en s'appuyant surtout sur trois groupes: les Goranes, les Hadjaraïs (au Guera, dans le centre du pays) et les Zaghawas. S'estimant oubliés, les Hadjaraïs entrèrent en dissidence dès 1988. En avril 1989, ce fut le tour des Zaghawas et Bideyats, dont les leaders, tels MM. Hassan Djamous et Idriss Déby, avaient mené les troupes tchadiennes à la victoire contre les forces libyennes, en 1983 et 1987. A l'issue d'une longue marche, où ils perdirent nombre de cadres, Zaghawas et Bideyats constituèrent un maquis au Soudan et créèrent, un peu plus tard, avec les Hadjaraïs et d'autres éléments récupérés sur le terrain ou en Libye, un Mouvement populaire du salut (MPS), aujourd'hui au pouvoir.

Personne n'avait prévu une chute aussi rapide de M. Habré. Les incidents périodiques avec les officiers français, la crise née de la dissidence zaghawa, les atteintes aux droits de l'homme et l'octroi par M. Habré de concessions aux compagnies américaines qui, contrairement aux françaises, avaient su trouver du pétrole au Tchad, firent basculer Paris à la fin de 1989. Des bonnes fées se penchèrent alors sur le MPS naissant. M. Adoum Togoï, ancien chef militaire du Gouvernement d'union nationale tchadienne (GUNT), servit d'intermédiaire entre la Libye et M. Idriss Déby, un Bideyat comme lui. Les Libyens, qui craignaient d'autant plus M. Habré que celui-ci avait retourné un certain nombre de leurs prisonniers et en avait fait une force entraînée par la CIA (3), apportèrent une aide matérielle au nouveau mouvement (4).

L'histoire dira d'autre part comment, tout au long de l'année 1990, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) établit des contacts avec le groupe rebelle. M. Idriss Deby était, en effet, très apprécié par les officiers français, qui l'avaient connu sur le terrain lorsqu'il était "comchef" (commandant en chef), et, plus tard, en 1985-1987, à Paris, en stage à l'Ecole de guerre. Fin novembre 1990, après de durs combats dans l'est du Tchad, le refus de tout soutien français à M. Habré entraîna une rapide démoralisation dans les rangs des forces goranes et ouvrit la voie à l'avance victorieuse du maquis MPS, dont les effectifs ne devaient guère dépasser alors le chiffre de 2 000. Les Français vinrent annoncer eux-mêmes aux forces du MPS, à Abéché, que la route de N'Djamena était libre. Les conditions de cette victoire éclair, marquée par une convergence momentanée d'intérêts entre la France et la Libye, expliquent le fonctionnement du nouveau régime depuis le 1er décembre 1990, date de l'entrée du MPS à N'Djamena.

Le rôle des services français

Comme souvent depuis vingt-cinq ans, les services français pesèrent lourd dans les premiers pas du régime. M. Idriss Déby était leur homme. Ses qualités d'officier suffisaient, à leurs yeux, à garantir le nouveau pouvoir (5). Ainsi se trouvait mis en selle un homme qui n'avait pas été préparé au métier politique et qui ne disposait pas d'une équipe soudée et représentative autour de lui. La légitimité issue du maquis devint celle de l'Etat. Les parrains français, en revanche, ne pensèrent pas un moment à la reconstruction d'une véritable légimité, sur le modèle des processus en cours dans les autres pays africains francophones. Comme l'écrit Rakis Alladoum: "Si, à la chute de Hissène Habré, le MPS, qui avait achevé sa mission, ne s'était mis en tête de profiter du pouvoir et avait provoqué un forum national pour définir et établir la période transitoire et les institutions futures, nous aurions sans doute fait l'économie de bien des gâchis (6)."

Les débuts, cependant, furent prometteurs. L'arrivée au pouvoir du MPS avait entraîné la libération des prisonniers, le retour des exilés et l'émergence d'une presse libre (N'Djamena Hebdo, Contact, le Verdict, le Démocrate). M. Idriss Déby avait exigé qu'aucunes représailles ne soient exercées contre les barons du régime précédent: ceux-ci, réfugiés au Cameroun, rentrèrent aussitôt. Des associations indépendantes, telle la Ligue tchadienne des droits de l'homme, virent le jour. Mais, au bout de quelques mois, de nombreuses dérives apparurent.

Isolés sur la scène tchadienne (Bideyats et Zaghawas ne dépassent guère 60 000 personnes sur un total de 5 millions d'habitants environ), les vainqueurs cherchèrent des alliés. Continuant à raisonner en termes de solidarité saharienne, ils en trouvèrent de deux sortes: les cadres de M. Habré, qui furent très tôt récupérés, et les Zaghawas du Soudan, "frères" de ceux du Tchad et beaucoup plus nombreux (environ 200 000). La complaisance du pouvoir à l'égard des uns et des autres fit le reste: le nouveau régime évolua vers un habréisme sans Habré, et la loi des "combattants" instaura, notamment dans la capitale, une insécurité chronique.

L'affaire du 13 octobre 1991 allait servir de révélateur. Ce jour-là, il y eut, selon les autorités tchadiennes, une tentative de coup d'Etat de M. Maldoum, numéro deux du MPS, ministre de l'intérieur, et leader du groupe hadjaraï. Le "coup", dont l'existence est rien moins que certaine (7), fut rapidement réduit. M. Maldoum fut arrêté sans résistance. Sa capture, sous l'accusation de complot, mettait un terme à une sourde compétition qui sapait l'autorité du président. Mais le plus grave vint ensuite: dans les heures qui suivirent, des pillards, "combattants" ou civils, se répandirent dans toute la ville. Une cinquantaine de militaires hadjaraïs furent sommairement exécutés aux abords du Chari. Au total, on évalue à plus d'une centaine le nombre de victimes. Depuis lors, l'image du régime est ternie. Pour la première fois depuis longtemps, des civils français servent de cibles (voitures criblées de balles, personnes molestées). Aussi, le 1er décembre, anniversaire de la prise du pouvoir, l'ambassadeur de France demande à tous les ressortissants français (2 000 personnes environ), civils et militaires, à N'Djamena, de rester chez eux.

Cette insécurité est d'abord le fait de combattants sans solde qui se payent sur l'habitant. Elle constitue aussi, pour certains, un moyen de gouvernement. La peur qu'elle engendre paralyse toute opposition. Nul ne peut croire que, si les hautes autorités de l'Etat en avaient pris la décision, les "combattants" zaghawas n'eussent pu être mis à la raison. L'insécurité qui est le fait du "secteur 5", noyau dur de la "garde présidentielle", apparaît, dans ces conditions, comme ouvertement tolérée par le pouvoir.

On a longtemps pensé, du côté français, qu'il suffisait de faire un tri entre les combattants, en renvoyant le surplus avec un pécule. De 60 000 hommes environ, les forces tchadiennes, une fois restructurées, devaient ainsi être réduites des deux tiers. Mais les militaires français, responsables de l'opération, intégrèrent de préférence les soldats de carrière et les scolarisés - concrètement, une majorité de sudistes. La plupart des "combattants", dont beaucoup de Zaghawas soudanais, furent écartés, à l'exception de quelques-uns qui, pour des raisons politiques, étaient placés en position de commandement. Les "combattants" dénoncèrent alors la "déflation" en cours. Ce sont eux, de toute manière, qui gardaient les armes lourdes, privant ainsi la nouvelle armée nationale tchadienne de tout moyen d'intervention. Ainsi, le 13 octobre, les quatre régiments de l'armée et les sept escadrons de la gendarmerie "restructurés" ne purent-ils jouer aucun rôle.

L'Etat tchadien est aujourd'hui réduit à sa plus simple expression - au point que certains se prennent à regretter l'apparence d'ordre du régime Habré. Le président navigue à vue entre des pressions contradictoires et des partisans encombrants. Les observateurs français ont parfois été impressionnés par sa sincérité de ton. Son engagement en faveur de la démocratisation, réaffirmé solennellement après le sommet de la francophonie en novembre dernier, avait donné toute satisfaction à Paris. Cette déclaration aurait pourtant gagné en crédibilité si le pouvoir n'avait tenté, dans le même temps, d'utiliser le MPS comme un nouveau parti-Etat. Comme l'entourage du chef de l'Etat est en majorité hostile à la démocratisation, on voit mal comment cet homme seul pourrait instaurer la démocratie par en haut sans aucun relais, tout en autorisant le rétablissement d'un appareil répressif (8).

Face à ce pouvoir, l'opposition est fort divisée. Il n'y a pas de culture démocratique au Tchad, et le passage de la dictature à la liberté d'opinion est difficile. Faisant référence à certains titres de N'Djamena Hebdo, le nouveau ministre de l'intérieur, M. Ahmat Hassaballah Subian, nous disait: "Il y a des paroles qui sont pires que des balles." Dans les deux mois qui ont suivi la promulgation de l'ordonnance du 4 octobre 1991 sur le fonctionnement des partis, texte contestable sur plusieurs points (9), aucune formation politique ne s'était déclarée. Le premier parti à avoir déposé sa déclaration, le Rassemblement pour la démocratie et le progrès, le 30 décembre, a fait l'objet d'une répression immédiate.

Une vingtaine de partis sont en gestation. Les regroupements les plus notables: un parti à vocation libérale, qui réunirait notamment MM. Abdoulaye Lamana, ancien ministre sous Tombalbaye, Ouchar Tourgoudi, président de l'Union des parlementaires, et d'autres personnalités; un parti de gauche, l'Union des forces démocratiques (UFD), où l'on trouve, autour de MM. Gali Ngothé Gatta, ancien ministre, emprisonné sous le régime Habré, et Issa Kana, ancien parlementaire, des syndicalistes et des enseignants; et le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP), composé notamment de cadres originaires du Kanem-Lac, qui avaient fait en bon ordre le passage du régime Habré à celui de M. Déby. C'est ce parti qui vient d'être décapité lors des événements de janvier. Il faudrait y ajouter les amis de M. Goukouni Oueddeï, dont le retour inquiète le pouvoir, car il bénéficie de soutiens libyens et algériens, concurrence le MPS dans le Nord et dispose d'un capital de sympathie chez les "sudistes". Quand au MPS, son sort dépend de la survie du pouvoir dont il est issu. Dans l'ensemble, ces formations regroupent des clientèles réduites.

Courage des journalistes

Si les partis ont du mal à surgir, la presse, elle, a tout de suite marqué la différence. Le mérite en revient principalement à une équipe de journalistes, dirigée par M. Saleh Kebzabo, qui a fait de N'Djamena Hebdo, par son insolence, le symbole majeur d'une démocratie tchadienne qui se cherche. Il y a du Canard enchaîné dans ce journal dont les investigations effraient. M. Saleh Kebzabo est la bête noire de la présidence. Son journal est devenu un enjeu et un test de la réalité du processus démocratique. Dans un tel contexte, la conférence nationale annoncée officieusement pour le mois de mai se présente mal. Le pouvoir a créé le 24 décembre une commission préparatoire de soixante-dix-neuf membres, dans laquelle les opposants n'ont qu'une représentation symbolique. Elle doit fixer l'ordre du jour, le règlement intérieur et la durée des travaux de la conférence nationale. Cette dernière limiterait son rôle à l'adoption d'une Constitution et d'un code électoral.

Il convient enfin de s'interroger sur l'attitude des pays voisins, notamment du Soudan et de la Libye. Après ses défaites de 1987, la Libye a renoncé à une conquête militaire du Tchad. Le soutien qu'elle a accordé au MPS lui donne un droit d'entrée permanent dans le pays. Ainsi en fut-il le 1er décembre, lorsqu'une délégation de quatre membres, dirigée par le colonel Massoud en personne (l'homme des affaires tchadiennes), s'invita sans s'annoncer au défilé commémoratif à N'Djamena. Les Libyens apportent une aide concrète: ravitaillement des populations du BET (Borkou, Ennedi, Tibesti, le Grand Nord), livraison de tracteurs à N'Djamena. Mais, dans le même temps, ils procèdent à l'expulsion de dizaines de milliers de Tchadiens, installés parfois de longue date en Libye. Quoi qu'il en soit, les Libyens réinvestissent la société tchadienne par de multiples canaux. Fondamentalement hostile à la démocratisation, la Libye a observé sans plaisir le ralliement de M. Idriss Déby aux positions françaises. Mais elle compte sur l'enlisement de la France pour capitaliser, le moment venu, ce travail de pénétration discret. L'argent qu'elle sait faire couler libéralement lui donne des avantages incontestables.

Le Soudan n'est pas un nouveau venu sur la scène tchadienne. C'est lui qui, à des moments importants, a servi de sanctuaire aux combattants: à l'époque du FROLINAT, lors de la "traversée du désert" de M. Hissène Habré, et pendant la lutte du MPS. Il a toujours eu l'ambition de peser sur la politique du Tchad. L'arrivée des Frères musulmans au pouvoir à Khartoum a donné à cette ambition une dimension nouvelle. Cette pénétration soudanaise se traduit notamment par l'infiltration de prédicateurs religieux et d'agents des mukhabarat (services secrets). Plus visibles sont ces Zaghawas soudanais, parlant arabe, voire anglais, qui ont suivi leurs frères d'ethnie jusqu'à N'Djamena, avec l'espoir de bourses ou d'autres faveurs.

Plus généralement, la position de la France est en cause. Le doute sur ses intentions est aussi un facteur d'insécurité politique. Les événements de fin d'année ont pris, à cet égard, l'allure d'une bavure. Les autorités de N'Djamena, un moment prises de panique par les actions médiatisées (à l'occasion du rallye automobile Paris-Le Cap) de quelques centaines d'anciens partisans de M. Habré, d'ailleurs déconnectés de leur chef, ont obtenu une couverture française immédiate. Elles en ont profité pour régler leurs comptes avec les élites du Kanem, rassemblées dans le RDP, et soupçonnées, par amalgame, de collusion avec les rebelles. Toute la panoplie répressive a ressurgi pour l'occasion contre toute l'opposition, même si, le 25 janvier, annonce a été faite de la libération des détenus politiques. La France, compromise, a d'abord réagi mollement, puis plus fermement. Un an d'illusions sur le régime a du mal à s'effacer. Aujourd'hui, le peuple tchadien, las de toutes les aventures armées, aspire, comme les autres, à une conférence nationale souveraine, seul fondement possible d'une nouvelle légitimité. C'est la responsabilité de la France d'accompagner un tel processus jusqu'à son terme.

Notes:
(1) Voir la thèse de doctorat de Moukhtar Bachar Moukhtar: De 1909 à 1960. Aux confins des Etats: les peuples du Tchad oriental et leur évolution dans un Ouaddaï statique, université Paris-VII, 1982.
(2) Le rapport de mission de M. Jean-Paul Jean (Fédération internationale des droits de l'homme, Paris, juillet 1991) parle de 10 000 personnes exécutées à N'Djamena entre 1982 et 1990, sans compter la province (voir le Monde diplomatique de novembre 1991).
(3) Le colonel Khalifa Aboul Gassim Haftar, fait prisonnier à Ouadi-Doum, en 1987, devint le chef de cette force. Pendant plusieurs mois, le président Habré avait mené une action personnelle auprès du colonel, lui accordant un régime de faveur et lui faisant rencontrer des opposants libyens basés en Irak et en Egypte. Le colonel Haftar rallia ensuite environ 500 de ses camarades prisonniers.
(4) Il est juste d'ajouter que MM. Habré et Kadhafi envisagèrent un moment d'échanger le colonel Haftar contre M. Idriss Déby.
(5) Sur le rôle de la DGSE, voir les articles de Stephen Smith dans Libération, 13 et 14 janvier 1992.
(6) N'Djamena Hebdo, n° 33, 31 octobre 1991.
(7) La version officielle des faits figure dans de longues déclarations du président Idriss Déby à la Gazette du Golfe (Cotonou, n° 84, 1Er-15 novembre 1991). Selon d'autres informations, une partie de l'entourage présidentiel aurait monté le "coup" de toutes pièces.
(8) Une police politique, qui utilise d'ailleurs les services d'anciens membres de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), a été reconstituée sous le nom de Centre de recherche et de coordination des renseignements (CRCR). Elle est dirigée par M. Abderramane Moussa, ancien ambassadeur du GUNT à Paris. Le contrôle du courrier et les écoutes téléphoniques ont repris. Des rumeurs de torture circulent avec insistance.
(9) Ainsi tous les partis, sauf le MPS, qui jouit à cet égard d'un privilège particulier, doivent se faire enregistrer au ministère de l'intérieur, lequel dispose d'un délai de trois mois pour faire connaître sa réponse. Les anciennes tendances politico-militaires ne sont pas autorisées à se reconstituer, mais le MPS échappe également à cette disposition. Enfin, l'interdiction de recevoir des subsides de l'étranger risque de faire obstacle à l'assistance du mouvement démocratique d'autres pays, sans empêcher les aides occultes venues de Libye, du Soudan ou d'ailleurs. Des sources bien informées indiquent, par exemple, que le MPS aurait reçu 1 milliard et demi de francs CFA du président Houphouët-Boigny et 6 millions de dollars du colonel Kadhafi.

ANALYSE DE LIVRE

APRÈS avoir longtemps nié (par fierté nationale?) l'existence de conflits intrinsèques à la société tchadienne, pour imputer aux immixtions extérieures - particulièrement françaises - la naissance de la guerre civile en 1965 et sa généralisation en 1979, appeler enfin un chat un chat représente un pas considérable. Celui-ci fut franchi à l'occasion d'un colloque, "Le conflit Nord-Sud, mythe ou réalité?" (1), dont les communications viennent d'être publiées (2). Leur teneur suscite enfin un certain optimisme.

Beaucoup estiment nécessaire de revenir, sans langue de bois, sur un passé lointain ou récent, encore gênant pour tous, et que l'on aimerait exorciser. Il s'agit d'abord des conditions de la mise en place, après un bref "âge d'or" démocratique de 1956 (loi-cadre Defferre) à 1962, du régime de parti unique, grâce à la lâcheté d'élites soucieuses de se ranger du côté du plus fort (François Tombalbaye) pour s'assurer une participation au pouvoir, mais qui furent broyées par la machine qu'elles avaient contribué à installer.

Il s'agit aussi du conflit traditionnel entre les populations du Nord, composées de pasteurs nomades, musulmans, aux vieilles traditions guerrières, et celles du Sud, formées d'agriculteurs sédentaires, non islamisés, sans culture militaire, subissant les razzias des premières et contraintes à leur payer tribut.

LES analyses divergent ensuite sur la nature réelle de ce conflit maintenant. Pour certains, ce clivage Nord-Sud n'est devenu explicite que par le regard de l'administration coloniale tout d'abord, par l'inversion, à l'indépendance, des rapports de domination - les "sudistes" seuls ayant accepté l'"école du Blanc" -, par l'utilisation intéressée, enfin, qu'en firent très vite les "politiciens" tchadiens. Pour d'autres, il s'agit bel et bien d'un conflit ancestral aux fondements objectifs, dont il convient de reconnaître enfin la réalité au moment de fonder des institutions renouvelées.

Dès lors, le débat de fond se centre sur le problème de la forme de l'Etat tchadien. Deux écoles s'affrontent. Pour les uns, tenants de la conception jacobine qui - légitimant leur fonctionnement hypercentralisé et autoritaire - imprégna durant trente ans les pouvoirs africains, la formation de la nation doit être "tirée" par des institutions de type unitaire, niant les clivages régionaux pour mieux les fusionner dans l'application d'une loi uniforme ; la création de collectivités décentralisées - jusqu'ici inconnues au Tchad - est néanmoins proclamée nécessaire.

Pour les autres - étonnamment nombreux pour qui se souvient de l'unanime concert de protestations soulevé, il y a encore quinze ans, par toute suggestion fédérale -, le réalisme doit enfin l'emporter sur les incantations. Le fédéralisme leur apparaît comme la seule méthode pouvant permettre une cohabitation pacifique de deux ensembles culturels aussi éloignés l'un de l'autre, et que tant de ressentiments objectifs séparent. Des propos naguère inconcevables traduisent une réelle avancée des esprits ces dernières années: "A ceux qui brandissent le spectre de la division du pays pour diaboliser la Fédération, nous disons que trente ans de tromperie, de leurre, ça suffit!" "C'est la dispute autour du pouvoir central qui nourrit le conflit Nord-Sud."

AU-DELÀ de la question de la forme de l'Etat, celle de la nature du pouvoir est aussi abordée. Si la plupart des intervenants placent encore leurs espoirs - à l'instar, malheureusement, de l'opinion africaine majoritaire - dans l'émergence de dirigeants enfin bons, moraux, suscitant autour de leur action éclairée un consensus, certains, plus au fait des fondements du pouvoir dans les démocraties libérales, expliquent avec lucidité que le pouvoir moderne n'est que"l'ordonnateur et l'arbitre des querelles entre les hommes", chargé d' "élaborer des compromis". Il importe dès lors, pour eux, de rompre enfin avec un mythe unanimitaire qui a détruit les Etats africains, au profit d'une"représentation des diversités". Même minoritaires lors du colloque, de telles analyses traduisent un réel mûrissement de la réflexion. Que de tels échanges aient eu lieu, entre des hommes dont certains ont reconnu se haïr avant cette rencontre, montre que le pire n'est jamais sûr.

A l'intérieur de chacun des deux grands blocs culturels qui partagent le Tchad, clivages interethniques et solidarités intracommunautaires sont bien réels malgré les rituelles incantations unitaires des élites, et font obstacle à un fonctionnement neutre, objectif, des institutions publiques, comme à une application égalitaire de la loi: quelle combinaison de centralisation jacobine et d'autonomie locale serait à même de libérer les initiatives locales tout en garantissant l'égalité devant la loi?

Enfin, l'irrésistible fascination qu'éprouve chacun pour le modèle de consommation des pays riches n'amène-t-elle pas la haute fonction publique à accaparer une part écrasante des ressources de l'Etat? Malgré l'échec, du moins à terme, des quelques expériences de développement fondées - comme la Tanzanie de M. Julius Nyerere ou le Niger de M. Seyni Kountché - sur la moralité des dirigeants et une ascèse volontaire de leur part, le Tchad, au fond du gouffre, peut-il s'offrir le luxe de ne pas mener de réflexion sur ce point brûlant?

Notes:
(1) Ce colloque fut organisé, du 22 au 26 mai 1995, par le Centre culturel Al-Mouna, animé à N'Djamena par des religieuses libanaises.
(2) Centre culturel Al-Mouna, Tchad: conflit Nord-Sud, mythe ou réalité?, éditions Sépia, Paris, 1996, 207 pages, 120 F.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997

1997

Elf, Shell et Exxon, compagnies pétrolières habituellement concurrentes, se trouvent réunies en un consortium créé afin d'exploiter les gisements pétrolifères du bassin de Doba, au sud du Tchad. Cet oléoduc transportera le pétrole de son lieu d'extraction jusqu'au port camerounais de Kribi. D'une longueur de 1050 kilomètres, dont approximativement 880 sur le sol camerounais, son emprise au sol sera de 30 mètres de largeur pendant les travaux, puis de 15 mètres quand la construction sera achevée. Environ trois cents puits d'une dimension moyenne de 45 mètres sur 60 seront creusés dans les trois champs pétrolifères(Kome, Bolobo et Miandoum), quatre stations de pompage devant être construites au Tchad et au Cameroun, ainsi que des infrastructures marines telles que des stations de stockage et de chargement à Kribi, au large de la côte camerounaise. Pour l'instant, l'oléoduc étant toujours au stade de projet, les travaux n'ont pas réellement commencé, même si des structures d'exploitation des gisements ont déjà été construites.

Exxon, l'opérateur du projet, et Shell détiennent 40% des parts du consortium, et Elf les 20% restants. Le coût du projet est estimé à environ 3,5 milliards de dollars, supporté pour une très large part par le consortium. D'autres bailleurs de fonds ont été démarchés pour le plan de financement, dont, entre autres, les agences bilatérales américaines et françaises, ainsi que la Banque mondiale. Si l'implication financière de la Banque mondiale se confirmait, elle se ferait pas le biais de ses deux filiales, la SFI (Société financière internationale) et l'AID (Association internationale de développement). Si la première obéit aux critères classiques d'un établissement bancaire, avec néanmoins des taux légèrement inférieurs à ceux du marché, la seconde a pour vocation de financer des programmes de lutte contre la pauvreté à des conditions de prêt extrêmement avantageuses pour les Etats emprunteurs. En effet l'AID octroie des prêts à 0% avec une commission de 3% et un amortissement sur 30 ou 40 ans. La SFI accorderait un prêt de 250 millions de dollars au consortium pétrolier, et l'AID un crédit de 115 millions de dollars (il semblerait aujourd'hui que le montant ait été revu à la baisse, autour de 85 millions) aux gouvernements tchadien et camerounais pour financer leur participation au capital des entreprises de transport du pétrole. Même si l'engagement financier de la Banque serait mineur par rapport aux sommes engagées - autour de 3% du total - il n'en représente pas moins symboliquement un poids très important. La participation de la Banque est une garantie financière et politique. Car son engagement incite, d'une part, d'autres investisseurs à s'impliquer financièrement, et représente, d'autre part, une forme de caution quant au suivi de l'accord entre les parties. C'est d'ailleurs la raison principale de sa sollicitation par le consortium, qui déclare, dans son document de présentation fait par Exxon, que la " Banque mondiale et la SFI représentent la clef de voûte de la structure financière du projet ". Il reste à prouver que les compagnies pétrolières laisseront tomber ce projet si la banque n'y participe pas. Il n'en demeure pas moins que cela constitue un fort moyen de pression. On peut tout le moins s'étonner qu'un projet de cette envergure bénéficie d'un crédit de l'AID, dans la mesure ou les retombées sociales, au mieux reportées à un moyen terme, sont au pire inexistantes. Ainsi les redevances revenant au Cameroun sont destinés en premier lieu au remboursement de sa dette. Le projet est à l'heure actuelle en phase d'identification auprès de la BM. Pendant la seconde phase, celle d'évaluation, on examinera la validité du projet et son impact sur la population et l'environnement, avant approbation ou non par la Banque de sa participation. L'étude d'impact environnemental, exigée par cette dernière dans son règlement intérieur, réalisée par le cabinet de consultants américains Dames et Moore pour le compte d'Exxon, a singulièrement pêché par son manque de concertation avec la population et les associations locales. Contrairement à ce qui a été annoncé dans les documents officiels, la population n'a pas ou peu été consultée. La Banque ne contribue d'ailleurs pas à la transparence du projet, en ne distribuant généreusement qu'un recto-verso en anglais aux populations francophones concernées. Ce projet, de manière générale, est entouré sur le terrain d'un grand secret, savamment entretenu par les compagnies. Vu les intérêt en jeu pour celles-ci, on peut comprendre qu'elles ne cherchent pas à démocratiser le débat autour des enjeux pétroliers.

L'imbrication des intérêt " économico-financiers " et politiques est patente en la matière. Pour preuve, la nature de l participation d'Elf à ce projet. L'intervention française sur le continent africain a toujours cherché à lier exigences économiques et objectifs politiques. Le champ d'intervention d'Elf dans les pays africains en témoigne. La politique industrielle de la première entreprise française a toujours mêlé étroitement raison d'Etat, intérêts financiers et diplomatiques. " C'est grâce à Elf que la France maintient une présence en Afrique francophone et l'élargit à d'autres pays. " Cette phrase, tirée de la confession de Loïk le Floch-Prigent, l'ex-PDG, résume à elle seule des décennies de stratégie politico-industrielle menée par Elf sur le continent africain. Fondée au début des années soixante sous la houlette de Pierre Guillaumat, la firme a pour objectif premier de contrebalancer la toute puissance détenue par les compagnies pétrolières anglo-saxonnes telles que Shell, Exxon, BP… sur le marché pétrolier international. Cette décision éminemment politique permettait à l'Etat français de s'assurer un relais dans les pays pétroliers et de disposer d'un instrument politique sur le continent africain. C'est ainsi qu'Elf favorisa, entre autres, l'élection de Paul Biya à la présidence du Cameroun.

Quant au rôle joué par la société dans le projet d'oléoduc Tchad-Cameroun, Loïk le Floch-Prigent l'énonce on ne peut plus clairement : " les tâches diplomatiques qui me sont confiées (…) sont, sur le continent, de m'intéresser à la présence française au Cameroun et au Tchad. C'est la raison pour laquelle Elf entre dans le consortium pétrolier tchadien aux côtés d'Exxon, à la place de Chevron, consortium qui doit trouver une route pour le pipeline à travers le Cameroun, et mon rôle est de persuader les Américains, discrètement, de traverser la partie francophone du Cameroun. " La question du tracé est d'ailleurs un des aspects fondamentaux de ce projet. Trois propositions ont été faites quant à la route que prendrait l'oléoduc pour traverser le Cameroun. Elles ont été discutées au plus haut niveau entre les autorités camerounaises et le consortium. On peut aisément supposer que des considérations de stratégie et de géopolitique internes ont été à l'œuvre dans ce choix. Le tracé n'est, en théorie, toutefois pas définitif car il fait partie des points d'évaluation de la Banque mondiale. Il apparaît clairement que les motivations guidant ce projet ne relèvent pas seulement de considérations économiques et de développement, comme le fascicule tend à nous le faire croire.
Seule habilitée, en tant qu'opérateur, à fournir des renseignements sur le projet, Exxon explique que tout à été mis en œuvre pour le bien des populations en concertation avec elles. L'interdiction faite aux journalistes, même étrangers, d'accéder aux sites laisse néanmoins planer un doute sur ces bonnes intentions.

Ce projet d'oléoduc n'aura pas seulement des implications sur le plan économique, mais également sur le plan politique. L'histoire récente du Tchad a été traversée par de nombreuses crises politiques qui ont débouché sur 20 ans de guerre civile, opposant populations du nord, musulmanes, à celles du sud, en majorité chrétiennes et animistes. Malgré la signature, le 18 avril dernier, d'un accord de paix entre le gouvernement et la rebellion du sud - dont le foyer actif se situe justement dans la région de Doba - le climat politique y reste très instable. La production attendue est estimée à 225 000 barils de pétrole par jour. (onze millions de tonnes par an) sur une période de trente ans. Les bénéfices estimés pour le Tchad oscillent entre 3,5 et 8 milliards de francs sur une période de vingt ans. Cela ferait du Tchad, dont le revenu annuel par habitant le place parmi les plus pauvres de la planète - le quatrième pays producteur de pétrole de l'Afrique subsaharienne. Manne pétrolière attendue qui pourrait servir de catalyseur à un affrontement généralisé. C'est du moins ce que redoutent certains responsables associatifs locaux qui n'hésitent pas à mettre en garde contre le danger d'un conflit dont l'enjeu serait les bénéfices tirés de la réalisation de cet oléoduc. Victimes de discriminations et d'exactions répétées, les populations du sud ont le sentiment que le clan au pouvoir dirigé depuis 1990 par Idriss Déby, originaire de Fada dans le nord-est du Tchad et allié au clan des Zaghawas (ethnie tchado-soudanaise), cherche à s'accaparer les revenus de l'exploitation des ressources pétrolières. Des informations récentes font d'ailleurs état d'un mouvement de spéculation immobilière autour des gisements pétrolifères et d'une arrivée des populations du nord à la recherche de futurs emplois dans la région. Toujours selon les populations du sud, l'appât du gain pétrolier expliquerait la présence des militaires - dont la moitié serait d'origine soudanaise - motivée uniquement par le souci du pouvoir de contrôler les champs de pétrole. Accusation d'ailleurs justifiée. En effet le président tchadien a placé la gestion du projet sous son contrôle personnel. Seuls quelques membres de sa famille sont habilités à suivre et à gérer le dossier du pétrole de manière totalement " géopolitique ", car le pétrole suscite des enjeux de pouvoir et la confrontation de représentations opposées. Que ce soit du côté du pouvoir, ou du côté de l'opposition, ce projet pétrolier est politiquement instrumentalisé.

Les implications politiques de la construction de l'oléoduc sont tout aussi réelles pour le Cameroun. Un conflit entre clans n'est pas tant à craindre qu'un soulèvement de la population si celle-ci ne recueille pas les fruits de l'investissement. L'inégalité dans la répartition des richesses du pays, qui jouit pourtant d'un PIB par habitant le plus élevé de l'Afrique subsaharienne, est suffisamment criante pour déjà motiver des aspirations à la révolte.

A ces problèmes spécifiques à chacun des deux pays, s'en ajoute désormais un autre aux implications déterminantes, celui de la redistribution des revenus pétroliers. La corruption gangrène à un tel point les économies de ces pays qu'il est fortement probable qu'il n'y ait pas ou peu de retombées pour les populations même à moyen terme. Les pouvoirs en place de ces deux Etats ont jusqu'à maintenant allègrement considéré le budget de l'Etat comme une complément de cassette personnelle et ont largement contribué au détournement des recettes pétrolières. C'est en vain que les bailleurs de fonds internationaux ont, pour faire face à cette situation, surveillé par le passé les comptes publics de ces deux pays. Le problème de la redistribution y demeure une question cruciale. La Banque mondiale justifie son intérêt pour ce projet par les retombées économiques attendues au niveau de la population. Même les compagnies pétrolières se sentent obligées de prétendre que ce projet permettra aux pays concernés de sortir du marasme économique. Et les populations attendent elles-mêmes énormément -voire trop aux dires de certain- de la réalisation de cet oléoduc. Or on peut douter de la réelle volonté des gouvernants de faire profiter à leur population des " bienfaits " de la manne pétrolière. Certes la Banque mondiale exige ici des garanties de gestion et demande aux Etats d'établir des programmes de redistribution aux niveaux économique et social. Mais elle reconnaît dans le même temps qu'il lui est bien difficile d'affirmer que ses exigences sont remplies.

Les risques environnementaux et sociaux ne sont pas non plus à négliger. Certes, on ne peut imputer directement au projet d'oléoduc la menace de désertification qui pèse sur le Tchad. Il aurait en revanche des conséquences environnementales désastreuses pour le Cameroun. En effet ce pays qui détient la deuxième couverture de forêts tropicales d'Afrique après le Zaïre, constitue une fantastique réserve de biodiversité . Or ces forêts font déjà l'objet d'un pillage systématique au profit des exportateurs de bois tropicaux. Le tracé du pipeline traverserait certains parcs et réserves au nord et aggraverait la déforestation au sud. De surcroît, le risque d'une pollution des eaux du littoral autour de Kribi est bien réel. Il mettrait en danger les activités de pêche et de tourisme particulièrement développées dans cette région. Au large de Kribi est déjà construite une plate-forme pétrolière et on peut observer d'ores et déjà les dégâts causés sur l'environnement. De plus l'oléoduc traversera plusieurs rivières et passera à proximité du fleuve Sanaga. Des risques de contamination des nappes phréatiques et des eaux de surface par les fuites de pétrole sont par conséquent à redouter.
Pour ce qui est des populations, des expropriations de terres agricoles ont déjà eu lieu, en particulier lord de l'installation des sièges d'Exxon et d'Elf, et de nombreuses autres vont suivre. Plus grave encore, des déplacements de population menaceraient, selon la Banque mondiale, une centaine de familles pour la seule région de Doba. Outre que la réinstallation de ces populations s'accompagne rarement d'un maintien de leurs moyens de production, elles brisent aussi les habitudes sociales. Les populations pygmées habitant les forêts camerounaises sont également menacées. Trois communautés pygmées sont encore implantées au Cameroun, les Baka, les Bakola et les Bedjan, dont le mode de vie reste emprunt de coutumes millénaires vivant essentiellement de chasse, de pêche et de cueillette, ces populations ont impérativement besoin que leur environnement naturel soit préservé. Les atteintes qui furent portées à celui-ci (déforestations massives, plantations agro-industrielles…) les ont contraintes à s'adapter à une société de marché dont elles ne connaissent pas les règles. Mais au regard des milliards qui générera l'exploitation de l'oléoduc, la survie d'une population considérée généralement comme archaïque et dont le principe d'échange est basé sur le troc, reste bien sûr dérisoire !
Certes on peut comprendre le désir légitimes des pays africains d'exploiter leurs richesses naturelles. Mais on peut douter du fait que les multinationales pétrolières, dans leur courses effrénée au profit, soient les mieux placées pour respecter l'environnement et les besoins des populations. Si les gouvernements corrompus qu'elles contribuent à maintenir en place y trouvent leur compte, l'exploitation des richesses africaines répond rarement au souci d'un juste partage et du développement du pays. Le cas du Nigeria, en la matière, est emblématique. Premier producteur pétrolier de l'Afrique subsaharienne, l'exploitation de ces gisements par les compagnies occidentales n'a pas contribué, loin s'en faut, à l'essor du pays. Reconnu par tous, même par la Banque mondiale, comme un échec tant sur le plan social qu'environnemental, l'exemple nigérian devrait servir à tout le moins de mise en regard critique de ce nouveau projet.

Source :
Le Monde diplomatique 1987-1997


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