Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE


ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE

1996

La longue transition démocratique tchadienne s'est achevée en 1996 par l'adoption d'une Constitution et l'organisation de la première élection présidentielle depuis l'indépendance à être disputée entre plusieurs candidats. Le général Idriss Déby, qui avait pris le pouvoir par les armes en 1989, a remporté cette consultation, combinant la manière forte et l'habileté Entre les deux tours, le camp présidentiel avait enregistré le ralliement d'un de ses plus constants opposants, l'ancien journaliste Saleh Kcbzaboh. Celui-ci a apporté à M. Déby, originaire du nord du pays, le soutien du département du Mayo Kebbi, situé dans Ic Sud-Est, à la frontière avec le Cameroun. C'est justement dans cette région que l'on s'apprête à exploiter un gigantesque gisement de pétrole d'une capacité de 200 000 barils par jour et dont la production doit être exportée par oléoduc via le Cameroun. Le président, dont l'audience s'étendait difficilement au sud de N'Djamena, a trouvé là l'occasion d'élargir sa base politique.
La stabilisation de la situation politique permet aux autorités d'attendre sereinement les premières retombées de la manne pétrolière : travaux de forage et de construction de l'oléoduc dans un premier temps, puis exploitation du gisement à partir de l'an 2000. Quelle conséquence cette soudaine richesse aura-t-elle sur une économie ravagée par un tiers de siècle de guerre civile, sur des services publics quasi-inexistants et  sur une armée en sureffectifs et totalement corrompue ?

1997

Les affrontements qui ont éclaté à Moundou, dans le sud du Tchad, au mois d'octobre 1997, sont de mauvais augure. Opposant des rebelles sudistes aux forces gouvernementales d'Idriss Déby, ces heurts, qui ont fait des dizaines de morts, ont éclaté non loin des futurs champs pétroliers qui doivent apporter la prospérité au Tchad à partir de l'an 2000. Même si les protagonistes nient tout lien de cause à effet avec la manne pétrolière, cette nouvelle flambée de violence laisse présager une exacerbation des lignes de fracture qui divisent le pays depuis son indépendance.
D'autant qu'en attendant les barils, l'économie tchadienne ne se porte pas très bien. En raison de mauvaises conditions climatiques, la croissance n'a été que de 3,2% en 1996 alors que l'inflation restait encore forte, à 11 %. Toutefois, la sécheresse a affecté le pays de manière inégale, épargnant les régions productrices de coton, ce qui a permis à la production d'atteindre un nouveau record, avec 210000 tonnes en 1996-1997. Le succès de la Cotontchad n'empêche pas la Banque mondiale d'exiger sa privatisation, ce qui suscite des réserves du côté gouvernemental. La société a toujours été une source importante de revenus aussi bien pour l'Etat que pour les partis ou factions au pouvoir. Sa privatisation tarirait ce flux, mais elle pourrait également remettre en cause une filière qui permet, entre autres, aux paysans d'acquérir des intrants dans des conditions avantageuses.

En revanche, la Banque mondiale n'a toujours pas confirmé son engagement financier dans le projet d'exploitation pétrolière de Doba. Si l'institution internationale s'impliquait, il s'agirait d'une première. Le souci de la Banque est pour l'instant de limiter au maximum l'impact négatif de l'ouverture des champs pétrolifères sur l'environnement naturel et social, afin d'éviter la réédition des drames qu'a connus le Nigeria. Si tout se passe bien, le Tchad devrait percevoir en une vingtaine d'années environ 5 milliards de dollars (30 milliards de francs) de royalties. Aujourd'hui, le PIB annuel du pays est d'un peu plus d'un milliard (6 milliards de francs). Mais l'exploitation de ces trois cents puits ne créera que cinq cents emplois permanents.

1998

Le gouvernement tchadien a adopté, fin septembre 1998, un projet de budget pour l'année 1999 s'établissant à 240 milliards de francs CFA, avec un déficit prévisionnel de 10 milliards. Les recettes propres de l'Etat sont en hausse de 11,5 % par rapport à celles de 1998, à 230 milliards. Les dépenses augmentent aussi de 5,7 %, fixées à 240 milliards. Bichara Chérif Daousa, le ministre des finances, a expliqué que l'Etat entendait combler le déficit grâce au concours du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et des partenaires traditionnels bilatéraux.
En avril, le FMI a approuvé la troisième tranche annuelle de la facilité d'ajustement structurel renforcé conclue en 1995. Dans ce cadre, le Tchad bénéficie des aides budgétaires du FMI (13 milliards de francs CFA sur un an) ainsi que d'autres bailleurs de fonds, dont la France, avec un concours qui atteindra quelque 10 milliards de francs CFA pour 1998.
Le gouvernement affirme vouloir réduire les dépenses de fonctionnement de l'Etat en réduisant la masse salariale des fonctionnaires et en continuant de démobiliser ses soldats. De bonnes intentions qui ne prennent pas en compte l'engagement militaire du Tchad au côté du président Laurent Désiré Kabila, aux prises en République démocratique du Congo (RDC, exZaïre) avec une rébellion soutenue par l'Ouganda et par le Rwanda. N'Djamena a dépêché en RDC un contingent de quelque deux mille hommes.

Le Tchad, qui occupe la 164ème place sur 174 au classement du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), avec un PNB de 190 dollars (1140 francs français) par habitant, veut mettre en valeur des ressources pétrolières qui pourraient rapporter quelque 125 millions de dollars (750 millions de francs français) pendant un quart de siècle. Le président Idriss Déby s'est montré optimiste en septembre, affirmant qu'il verrait couler le pétrole « à partir de 2001, comme prévu ». Le projet mené par un consortium pétrolier conduit par l'américain Exxon associe Elf et shell. La Banque mondiale est sollicitée à hauteur de 115 millions de dollars (680 millions de francs français), mais elle entend faire de sa première implication dans un projet pétrolier un exemple de respect de l'environnement et des populations, afin de contrer la campagne menée en Occident par les organisations de défense des droits de l'homme et par les écologistes.

1999

De nouveau, le pouvoir se joue sur les pentes du massif du Tibesti, dans le nord du pays. Youssouf Togoïmi, un magistrat respecté d'origine toubou, ancien ministre de la défense du président Idriss Déby, s'est juré de faire mordre la poussière au clan présidentiel. Son Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), créé en octobre 1998, avec quelques centaines de guerriers, semble infliger de lourdes pertes au camp gouvernemental.
Début novembre 1999, les rebelles du MDJT ont publié une liste d'une cinquantaine de noms d'officiers supérieurs et de sous-officiers de la garde présidentielle tués au cours d'une bataille à proximité de l'oasis d'Omou. A N'Djamena, les défections au sein de l'armée ont même été assez significatives pour plonger les premiers cercles du pouvoir dans une réelle inquiétude. Cela étant, le régime d'Idriss Déby ne se départ aucunement d'une stratégie de communication consistant à traiter cet énième mouvement de rébellion par le mépris.
Il lui importe surtout de pérenniser la confiance acquise auprès des  bailleurs de fonds internationaux.
La détermination de l'Etat tchadien à honorer coûte que coûte son programme d'ajustement structurel a fini par forcer le respect des institutions de Bretton Woods. Les déséquilibres intérieurs et extérieurs ont été réduits de façon appréciable.

Mais l'économie réelle s'asphyxie. Un organisme privé de développement des PME chiffre à 70 % le pourcentage des entreprises ayant cessé leur activités ou glissé vers le secteur informel.
Les grandes sociétés publiques ne se portent guère mieux. La première d'entre elles, la Société nationale sucrière du Tchad (Sonasut), en cours de privatisation, frôle la cessation de paiements, sa médiocre compétitivité l'empêchant de rivaliser avec les importations brésiliennes. Quant à l'entreprise publique CotonTchad, qui engrange le plus de recettes à l'export, son déficit au cours de l'exercice 1998-1999 s'élèverait à près de 600 millions de francs, en raison d'un déficit de la pluviométrie. Enfin, les compagnies Shell et Elf se sont retirées du projet d'exploitation de trois gisements pétroliers dans le sud et de construction d'un oléoduc vers la côte Atlantique, au Cameroun.

2000

Lorsque s'éteint ici une guérilla, naît là un soulèvement. Comme chaque année, les innombrables fractions de l'opposition armée ont fait le coup de feu avec les forces gouvernementales. Un temps, l'efficacité militaire (et médiatique) du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), dirigé par l'ex ministre de la défense Youssouf Togoïmi, a pu laisser croire à une fin de règne du général Idriss Déby. Le chef de l'Etat a même dû se résoudre à rencontrer, en septembre, en Libye, son ancien collaborateur. Mais le pouvoir central tient les rênes du pays plus fermement que l'on a pu le croire. Un autre ministre en rupture de ban, Moïse Kette, a été abattu au cours de combats avec les soldats gouvernementaux, quelques mois à peine après son limogeage.

Dans cette atmosphère toujours lugubre, le président tchadien veille à afficher ses bonnes dispositions dans la préparation des élections présidentielle et législatives, prévues pour le premier semestre 2001. Les autorités se font un devoir de ne point décevoir les bailleurs de fonds internationaux. En juillet, Stanley Fischer, numéro deux du FMI, ne manquait pas de féliciter N'Djamena pour ses performances dans le cadre de la Facilité pour la croissance et la réduction de la pauvreté (PRGF) consentie début 2000, avec l'aide d'une enveloppe de 360 millions de francs.

Les cessions d'entreprises publiques de premier rang, comme la compagnie sucrière Sonasut (le premier complexe industriel du pays) ou la Société tchadienne d'eau et d'électricité (STEE), se sont poursuivies. Les efforts d'assainissement des finances publiques s'accompagnent d'une maîtrise de l'inflation, à + 2,5% en 2000. L'augmentation des productions cotonnières a permis un rebond de la croissance, qui a atteint + 4,8% en termes réels, selon les projections de la Banque des Etats de l' Afrique centrale (BEAC). Mais la combinaison de la chute des prix de vente du coton fibre et du renchérissement brutal des hydrocarbures compromet cette reprise. La réalisation du projet pétrolier dans le sud du pays apparaît comme l'unique issue de secours encore envisageable.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier