Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE AFRICAINE
ARTICLES EXTRAITS DE LA PRESSE AFRICAINE

1998

Comme on pouvait le redouter depuis quelques mois, le député Ngarlejy Yorongar a vu son immunité parlementaire levée le 26 mai dernier. Quelques jours plus tard, le 3 juin, il était incarcéré à la maison d'arrêt de Ndjamena où il se trouve toujours. L'unique député de la Fédération Action pour la République (FAR) subit ainsi les effets d'une plainte pour diffamation déposée à son encontre par Wadal Abdelkader Kamougué, président de l'Assemblée nationale et ancien candidat à la dernière élection présidentielle. Yorongar avait affirmé l'année dernière que Kamougué avait reçu de la compagnie pétrolière française Elf une somme d'un milliard et demi de F CFA (15 millions de FF) en contrepartie d'un arrangement politico-pétrolier, ceci dans le contexte décidément sulfureux du projet d'exploitation du pétrole au Tchad.
Il faut rappeler que Yorongar, député de la région de Doba au sud du pays, où sont situés trois cents puits de pétrole, s'était illustré ces derniers mois, à l'échelle nationale et internationale, dans la défense des intérêts des habitants de cette région, et la dénonciation de la gestion hasardeuse, voire "familiale" du dossier pétrole par l'Etat tchadien. Au moment où nous l'avions rencontré à Paris, il nous disait craindre pour sa vie à son retour au pays. Il faut rappeler que l'homme a subi à plusieurs reprises par le passé les traitements singuliers que l'Etat tchadien réserve aux opposants "réellement opposants" : multiples arrestations, tortures et autres sévices dont l'homme porte encore les nombreuses séquelles. Ainsi, après quelques hésitations et reports de séance, 98 députés sur 125 ont décidé de lever l'immunité parlementaire de leur homologue. Un grave précédent, aux conséquences incalculables dans un pays où le pouvoir, après avoir transformé le Parlement en simple lieu d'exécution des actes et désirs de l'Etat, ne s'embarasse plus du moindre scrupule pour apparaître tel qu'il est : autoritaire et répressif. Un pays sinistré où le régime n'a plus aucune compte à rendre à une population essoufflée et résignée qui ploie sous le poids du mal vivre, et auquel rien n'offre le moindre espoir d'embellie. Le député Yorongar a été incarcéré juste avant son déplacement prévu pour le 10 juin au Parlement européen.

Février 1999

Après de nombreux contretemps, dont la Banque mondiale et le Tchad se renvoient la responsabilité sous l'oeil goguenard des pétroliers, le projet d'oléoduc entre Doba et le port Camerounais de Kribi devrait être approuvé dans les prochains mois. Les administrateurs de la Banque auraient dû se prononcer sur le projet en décembre 1998, mais plusieurs dossiers n'étant pas encore bouclés, la réunion a été repoussée au mois d'avril de cette année. Encore s'agit-il d'une hypothèse optimiste certains fonctionnaires sont convaincus qu'elle ne se tiendra pas avant le mois de juin, voire de septembre.
Tout le monde attend la décision de la Banque mondiale avant de se lancer. Le Tchad et le Cameroun n'ont pas le choix leurs participations financières dans les sociétés d'exploitation, la Tchad Oil Transportation Company (Totco) et la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco), dépendent directement de l'institution. La Banque doit, en effet, consentir un prêt de 46 millions de dollars à N'Djamena pour lui permettre d'acquérir 15 % de Totco et 5 % de Cotco, et un prêt de 69 millions de dollars à Yaoundé, montant de la participation camerounaise au capital de Cotco (8,5 %). L'attitude du consortium pétrolier, composé de l'américaine Exxon (40 %), de l'anglo-néerlandaise Shell (40 %) et de la française Elf (20 %), est plus ambiguè. Ces compagnies ne cessent de répéter qu'elles n'entreprendront rien tant que la Banque mondiale n'aura pas donné son feu vert, alors qu'elles pourraient très bien passer outre : elles financent, à elles seules, 70 % de l'exploitation. Il n'en reste pas moins vrai que les pétroliers ont besoin de la Banque, appelée à servir de caution politique face aux gouvernements tchadien et camerounais, de caution environnementale face aux associations écologistes et de caution financière pour les banques qui envisagent d'avancer des fonds au consortium.
Tout est donc suspendu au vote des administrateurs...
Si ces derniers tardent à se décider, c'est essentiellement pour deux raisons. D'abord, tout projet approuvé par la Banque doit respecter un certain nombre de critères environnementaux, ce qui n'est pas encore le cas de l'oléoduc entre le Tchad et le Cameroun. À partir d'une étude commandée au cabinet britannique Dames and Moore, les pétroliers ont élaboré un stratégie environnementale et un plan de compensation pour les personnes qui devront être déplacées ou expropriées de leurs terres. Ces documents ont été soumis à la Banque, qui a rendu ses conclusions à la fin du mois d'août. A la surprise générale, les experts émettent de sérieuses réserves, l'ouvrage ne leur paraissant pas " remplir les conditions d'un projet Banque mondiale". Ils mettent notamment en cause le tracé de l'oléoduc (" les solutions de rechange n'ont pas été assez étudiées"), et s'inquiètent de l'impact sur les sites naturels (" en particulier la vallée de Mbere, la forêt de Deng Deng et la côte de Kribi ") et de ses conséquences pour les populations (" celles qui vivent dans la forêt, mais également les fermiers bantous établis à proximité du futur ouvrage "). L'alerte a été suffisamment sérieuse pour qu'une délégation composée de cadres d'Exxon et de hauts fonctionnaires tchadiens et camerounais se précipite à Washington pour défendre le projet.

Après trois jours de consultations confidentielles, un participant a révélé que "plusieurs propositions avaient été avancées en vue d'atténuer l'impact de
l'oléoduc sur l'environnement ". Le tracé pourrait, en particulier, être partiellement renégocié. Aujourd'hui, la grande majorité des problèmes sont, semble-t-il, en voie de règlement, même Si certains phénomènes, comme les fuites le long de l'oléoduc, sont a priori insolubles.
Parallèlement à ces débats sur l'environnement, d'autres négociations, à la fois plus cruciales et plus secrètes, ont eu lieu. La Banque mondiale veut, en effet, s'assurer que les revenus du pétrole serviront réellement au développement du
Tchad. Comme l'explique un fonctionnaire de l'institution:
" La mission de la Banque est de réduire la pauvreté. Nous ne pouvons financer un projet qui s'écarte de cet objectif. " Il s'agit donc de contrôler l'utilisation des recettes du pétrole. Celles-ci devraient provenir de la redevance payée par le consortium sur ses revenus et de la fiscalité. Calculées sur la base d'un baril à 15 dollars, elles seraient de l'ordre de 2,7 milliards de dollars. Seul problème, le baril est descendu sous la barre des 10 dollars et le pétrole de Doba est actuellement évalué à 8 dollars le baril. Si cette tendance se confirmait, les revenus du Tchad se réduiraient comme peau de chagrin, puisqu'il est prévu que les taxes soient purement et simplement suspendues en cas d'affaissement brutal des cours.

Si, à l'inverse, les prix du brut venaient à remonter, le Tchad se retrouverait avec un énorme pactole à gérer. Pour sensibiliser les responsables tchadiens au problème du gaspillage des dividendes du pétrole, la Banque mondiale a invité des fonctionnaires du Venezuela, du Koweit et d'ailleurs à leur exposer les solutions mises en oeuvre par leurs pays respectifs. Très vite, deux
modèles de gestion se sont imposés. Dans le premier - de type, Si l'on veut, " koweitien " -, l'argent est déposé dans une série de comptes à l'étranger. Le
second est, en revanche, directement inspiré de l'expérience du Lesotho, qui a créé un compte spécial, séparé du budget de l'Etat, pour gérer les revenus de ses barrages hydroélectriques. Pourtant, les Tchadiens ne sont favorables ni à l'une ni à l'autre de ces méthodes. Plutôt que de se voir imposer une solution de l'extérieur, ils ont préféré innover et proposent de répartir les revenus du pétrole comme suit: 80 % iraient à la santé, l'éducation, les infrastructures et le développement rural, 15 % serviraient à payer les fonctionnaires, les soldats et le service de la dette et 5 % reviendraient à la préfecture du Logome oriental, où se trouvent les champs de Doba. Cette dernière disposition vise à prévenir une dérive de type Ogoniland. Cette région du Nigeria subit, comme l'on sait, tous les inconvénients de l'exploitation pétrolière sans jamais bénéficier des revenus qu'elle dégage. L'utilisation des dividendes pétroliers serait surveillée par le Parlement et par un comité composé de dix membres, comprenant, outre plusieurs membres du gouvernement, des opposants et des représentants de la société civile. La proposition de loi est actuellement débattue au Parlement.
Ces dispositions seront-elles suffisantes pour empêcher que le Tchad ne ressemble, dans dix ans, au Nigeria ou au Congo ? " Impossible d'être sûr à 100 %, répond un responsable de la Banque mondiale. A un moment ou à un autre, il va falloir faire un saut dans l'inconnu. " Cc saut devrait donc avoir lieu dans le courant de cette année, une fois le tracé de l'oléoduc renégocié, les plans de compensation bouclés et l'ordonnance sur la redistribution des revenus votée. Que se -passerait-il en cas de nouveaux contretemps ? De source tchadienne, on indique que la population s'impatiente et que de nouveaux délais pourraient avoir des conséquences imprévisibles. Il n'est toutefois pas question de renoncer au projet et de tenter d'évacuer le pétrole de Doba par la Méditerranée, via la Libye. D'abord parce qu'un tel itinéraire augmenterait considérablement les coûts de construction. Or l'oléoduc Doba-ICribi, long de i 050 km, revient déjà à 1,2 milliard de dollars. Pour atteindre la Méditerranée, il faudrait traverser plus de 2 000 km de terrain difficile, dans des conditions climatiques épouvantables les réserves des champs de Doba - 1 milliard de barils - ne justifient pas un tel investissement.

Selon toute vraisemblance, c'est donc par Kribi que sera évacué le brut tchadien. Et lorsque les réserves seront épuisées, l'oléoduc pourra servir à évacuer le pétrole d'autres champs, situés plus à l'Est. D'importantes campagnes de prospection sont en effet engagées dans toute la région, et il n'est pas exclu que, dans cinquante ans, le lac Tchad devienne une zone aussi convoitée que les côtes angolaises.

1999

Le 26 mai dernier, le chef de l'Etat tchadien, Idriss Déby a bouclé une visite privée de quelques jours à Washington au cours de laquelle il a rencontré essentiellement des partenaires financiers du Tchad et en particulier la Banque mondiale. But principal de ce périple, resserrer les boulons quelque peu distendus entre cette dernière et l'Etat tchadien sur le dossier pétrole. Les soucis du pouvoir ont surgi depuis que les ONG (organisations non gouvernementales) internationales et le député de l' opposition Ngarlejy Yorongar ont clamé leurs inquiétudes sur la gestion du pétrole, l'utilisation future des ressources de l'or noir et les conséquences désastreuses pour l' environnement de son exploitation et du tracé initial du pipeline destiné à l'acheminer de Doha (sud du Tchad) vers le port de Kribi au Cameroun. Les tergiversations de la grande institution financière internationale qui commence à intégrer le respect des droits de l'Homme dans ses critères d'attribution d'aide aux pays nécessiteux viennent également de la réputation peu flatteuse du régime tchadien auprès d'Amnesty International et de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH). Les deux organisations dénonçaient notamment dans un communiqué de presse daté du 27 mars 1998 l'exécution illégale par les forces de sécurité tchadiennes de plusieurs dizaines de civils dans les deux Logone et dans la région de Sarh au sud du pays. Des exactions qui, selon le pouvoir, auraient été décidées en représailles, après l'enlèvement de quatre Français en février 1998.

APRÈS LES MULTIPLES OPÉRATIONS DE COMMUNICATION À l' échelle internationale auxquelles se sont adonnés ses ministres depuis deux ans, Idriss Déby a donc décidé d' aller personnellement au feu pour tenter de vaincre les dernières réticences de la Banque mondiale. Mission apparemment accomplie par le maître de Ndjaména qui affichait sa satisfaction: "Nous sommes venus apporter un certain nombre de clarifications quant à ces inquiétudes et surtout en ce qui concerne l'utilisation future des ressources de notre pétrole.
Sur ce point, le Tchad a initié une voie qui est une première non seulement en Afrique, mais aussi dans le monde: 5% des ressources seront consacrées à la région productrice; 10 % aux générations futures; 5 % au fonctionnement de l' administration; le reste ira à l' éducation nationale, à la santé publique, aux infrastructures et au développement du reste du pays."

Une façon indirecte de répondre aux très vives critiques formulées par le député "fédéraliste" Ngarlejy Yorongar, qui, après avoir croupi dans les geôles du régime, avant d'être libéré en février dernier, continue, preuves à l' appui, de reprocher à Idriss Déby une gestion "familiale" du dossier pétrole. Sur ce point, le député fédéraliste précise : " Daoussa Déby, grand frère du chef de l'Etat, Timan et Tom Erdimi, ses oncles jumeaux (Timan a été nommé représentant du Tchad auprès de Exxon à Houston aux EtatsUnis), Adoum Hassane Bakit Haggal; son cousin, sont, avec Dadi Abderrahman et Orozi  Foudeibon, les principaux gestionnaires du dossier:" Idriss Déby et son gouvernement ont, semble-t-il, soigneusement préparé leur opération séduction destinée à améliorer l'image du Tchad auprès de la Banque mondiale. Il faut dire que l'enjeu est de taille. Car la perspective d'engranger les revenus du pétrole fait rêver tous les Tchadiens, à commencer par le premier d' entre eux. Il faut dire que le Tchad, qui, avec un PNB de 190 dollars par habitant, occupe le 164' rang sur un classement de 174 pays par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), a besoin de ressources pour sortir de la pauvreté. Les ressources pétrolières pourraient rapporter à I 'Etat 125 millions de dollars par an pendant deux cent cinquante ans. Le jour même où le président tchadien achevait son séjour à Washington, à des milliers de kilomètres de la capitale fédérale américaine, les premiers contingents de soldats tchadiens envoyés en République démocratique du Congo à l'automne 1998, pour soutenir l'armée contre la progression des rebelles congolais alliés à l'Ouganda et au Rwanda, ont entrepris leur retour au bercail.

MOUSSA DAGO, LE MINISTRE TCHADIEN de la Communication, qui avait annoncé dès le 29 avril dernier ce retrait, le justifiait ainsi: " Le gouvernement tchadien a décidé le retrait de .5e.5 troupes stationnées en République démocratique du Congo depuis ,septembre 1998, pour se conformer à l'accord de paix .signé à Syrte en Libye le 18 avril dernier entre le président congolais Laurent-Désiré Kabila et son homologue ougandais Yoweri Museveni." Cet empressement paraissait alors d'autant plus surprenant qu'aussitôt rentré en Ouganda, Yoweri Museveni en relativisait la portée et que les troupes ougandaises campent toujours solidement dans la région. En fait, en se servant des accords de Syrte pour justifier ce retrait, Ndjaména se sort à bon compte de ce qui devenait un véritable bourbier pour les soldats tchadiens.
On sait que ces troupes furent les plus vulnérables sur le sol congolais. Désorientés, mal entraînés au combat de forêt, mal équipés, nombre de ceux que le pouvoir avait envoyés en RDC y ont laissé leur vie. Il faut dire que cette collaboration du Tchad avait été conclue moins sur les principes d'un engagement politique et militaire mûrement pensés qu'au travers d'un trivial arrangement financier entre Kabila et Déby. Selon Ngarlejy Yorongar, l'opération retour au pays des militaires tchadiens aurait d'autres desseins moins avouables: " Le Tchad n'a pas les moyens d'entretenir très longtemps des soldats hors de ses frontières. Rappelez vous que pour n'avoir pas touché leurs salaires, les mercenaires mis à la disposition du président Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville s'étaient rebellés contre ce dernier à partir de leur base de l'aéroport Maya-Maya de Brazzaville. Pour éviter qu'un scénario identique ne se reproduise en RDC, ldriss Déby a préféré les rapatrie/: Sans compter qu'il y a longtemps qu'il voulait faire revenir des troupes supplémentaires au Tchad, pour les utiliser contre les rébellions qui poussent comme des champignons dans le pays." Des rébellions qui, malgré les rodomontades du gouvernement tchadien, semblent lui causer bien des soucis. Témoignage de Ngarlejy Yorongar : " Quand j' étais au pays, les hôpitaux militaires de Ndjaména n'arrivaient plus à contenir les militaires blessés, au point que l'on a aménagé l'ancienne maternité qui jouxte la présidence de la République pour y parvenir. En vain. Débordés par le nombre croissant de soldats blessés, les responsables militaires décidèrent de les envoyer dans les hôpitaux de la garnison d'Abéché et de Moussoro." Certes la mort suspecte de Laokein "Frisson" Bardé, chef charismatique des rebelles sudistes des FARF (Forces armées pour une république fédérale) en avril 1998 et le dernier accord de paix signé le 6 mai de la même année par ce mouvement avec le gouvernement tchadien ont considérablement ralenti l'activité des groupes armés dans le Sud. Le Mouvement pour la démocratie et le développement (MDD) de Moussa Medella est sorti lui aussi très affaibli du ralliement aux autorités gouvernementales le 4 novembre dernier d'un certain nombre de ses militants.

RESTE QUE D'AUTRES GROUPES ARMÉS DEMEURENT TRÉS ACTIFS dans le pays. C' est notamment le cas du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT) de Youssouf Togoïmi. Cet ancien ministre de la Défense est entré en rébellion dans le Tibesti (nord) en septembre 1998. Le 24 avril dernier, le MDJT avait annoncé dans un communiqué avoir pris possession de la forteresse de Yebbi-Bon située entre Bardaï et Gouro (nord) et avait indiqué avoir tué soixante-dix militaires tchadiens dont quatre colonels, fait vingt-sept prisonniers et vingt-quatre blessés. "Nous n'avons même pas connaissance de combats dans cette zone ", avait alors ironisé le ministre de la Communication, Moussa Dago. Malgré ces dénégations, le gouvernement tchadien semble prendre cette affaire très au sérieux. Sinon on comprend malles tenants de l'appel au dialogue de Adoum Togoï, son représentant à la Comesa (Communauté des Etats sahélo-sahariens) : "Ce qui se passe dans le Tibesti , au nord du pays, est dommageable à la fois pour le Tchad et pour le peuple tchadien. Il faut maintenant enterrer la hache de guerre et négocier:" Ce qui, selon Ngarlejy Yorongar, est un piège redoutable: " La négociation avec ldriss Déby aboutit pour la plupart du temps à la liquidation physique ou politique des parties prenantes." Et de citer les cas d'Abbas Koty, du docteur Harris, de Karifène, de Laokein "Frisson" Bardé," qui ont été assassinés de sang froid par ce régime, ou qui sont morts dans des conditions obscures."
La Banque mondiale va-t-elle à son tour succomber à la méthode Déby qui consiste à faire mine de négocier, donner l'impression de faire des concessions à ses interlocuteurs, pour ensuite fouler cyniquement du pied ses propres engagements ? A moins que, comme le soupçonne Ngarlejy Yorongar, la Banque ait délibérément choisi de ne pas être trop exigeante "parce que ses fonctionnaires dont la carrière dépend du projet pétrole tchadien la poussent à donner son accord pour garantir et préserver leurs intérêts, quel qu'en soit le prix à payer par les populations affectées par l'exploitation."

1999

Les partis et mouvements d'opposition tchadiens en sont convaincus: la fin du régime de Déby est proche. Parmi les signes qu'ils relèvent, il y a le lâchage du Président par Paris. Regroupés autour du dissident et ancien ministre de la Défense, Youssouf Togoïmi, ils ont choisi depuis quelques semaines la capitale française comme lieu de rencontre préféré et préparent fiévreusement leur retour gagnant au
pays. le sol se dérobe sous les pieds du président tchadien. Alors qu'il croyait avoir fait le plus dur en réussissant à convaincre la Banque mondiale d'apporter son soutien au financement du projet pétrole de son pays, le retrait soudain de Shell et d'Elf du consortium chargé de sa mise en oeuvre, annoncé le 8 novembre dernier, risque de faire capoter les plans du gouvernement. Ironie de l'histoire, c'est le groupe pétrolier français qui a aidé Idriss Déby à se hisser au pouvoir. Et, en échange, ce dernier l'a fait entrer dans le consortium. les chefs d'Etat successifs du Tchad, de François Tombalbaye à Hissène Habré, avaient en effet fermé le robinet du pétrole à Elf. Ce qui avait envenimé les relations entre Paris et N'Djamena.

Pourquoi un tel virage à 180 degrés de la compagnie française et de son homologue anglo-néerlandais ? Elf s'est contenté d'indiquer que le pétrole tchadien n'est plus une priorité, et, pour sa part, Shell invoque des "difficultés économiques". En réalité, la privatisation du groupe français et sa fusion avec Totalfina ont changé la donne. Alors qu'Elf-Aquitaine -société publique -était avant tout un instrument au service de la politique africaine de la France, le souci premier d'Elf Totalfina -compagnie à capitaux majoritaire ment privés -reste la rentabilité. Or, il semble bien que le groupe pétrolier français et Shell aient décidé de concentrer leurs efforts et leurs moyens sur les gisements géants, notamment sur ceux du golfe de Guinée. Ce n'est pas un hasard si Totalfina a annoncé quelques jours plus tard l'acquisition auprès de Shell d'une participation de 15% dans deux blocs d'exploration situés dans l'offshore profond du Congo-Brazzaville. Par ailleurs, les deux compagnies, souvent montrées du doigt pour leur propension à faire des affaires avec des régimes peu respectueux des droits de l 'homme, trouvent sans doute là une occasion de redorer leur blason, tant le projet du pétrole tchadien est sujet à polémiques.

ON SE SOUVIENT PAR AILLEURS DES DÉBOIRES DE SHELL DANS l'affaire de la plate-forme de Brent Spar. le gouvernement britannique l'avait autorisé à couler au nord de l'océan Atlantique, près des côtes écossaises, une plate-forme pétrolière au printemps 1995. la compagnie fut alors accusée de polluer la mer du Nord par l'ONG Greenpeace, qui décréta son boycott. Elle s'était retrouvée, la même année, au coeur d'une polémique dans le delta du Niger, au Nigeria, à la suite de l'exécution de l'écrivain Ken Saro Wiwa et de huit de ses partisans défenseurs de la cause du peuple Ogoni. Au Tchad, l'opposition, et en particulier N'Garlejy Yorongar (député de la Fédération d'action pour la République) en tête, les écologistes et les ONG n'ont jamais cessé de dénoncer à la fois la "gestion familiale et clanique" du dossier et les graves dommages qu'il risque de causer à l' environnement. la nomination, le 1er décembre dernier, par Thierry Desmaret -le tombeur de l'ancien Pdg d'Elf, Philippe Jaffré -d'un nouveau "Monsieur Afrique", Michel Bénézit, un homme de Total, en remplacement de Jean-François Gavalda, confirme cette volonté d'en finir avec le passé trouble et les "affaires" africaines d'Elf.

"C'est un mauvais coup porté au Tchad", clament Idriss Déby et son gouvernement. Démenti des autorités françaises, qui se défendent d'avoir eu une quelconque influence sur la décision d'Elf. Même si cette nouvelle philosophie de Thierry Desmaret ne doit pas déplaire au Premier ministre lionel Jospin, qui essaie tant bien que mal de "moderniser et moraliser" autant que faire se peut les relations franco-africaines, rien ne prouve qu'il en est l'inspirateur occulte. En tout cas, malgré les dénégations du gouvernement français, les divers mouvements et partis d'opposition à ldriss Déby sont bel et bien convaincus que Paris lui a désormais tourné le dos et qu'il est en train de vivre ses dernières heures à la tête du pays. le fait que le retrait d'Elf ait été annoncé aux autorités tchadiennes par Alain du Bois Pean, ambassadeur de France à N'Djamena, les conforte dans cette opinion. Il est vrai que, depuis 1998, les relations entre les deux pays n'ont cessé de se déliter. Idriss Déby, qui se rapproche de plus en plus du président libyen Moammar Kadhafi tout en faisant les yeux doux aux Américains, n'a-t-il pas expulsé, en juin 1998, une trentaine d'agents de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure française ), un organisme français d'espionnage et de contre-espionnage ? Du coup, depuis quelque temps la France est devenue le lieu de rencontre privilégié de son opposition.

 L'ancien chef de l'Etat tchadien, devenu un ennemi juré d'ldriss Déby, y séjourne depuis plusieurs semaines et reçoit la visite de nombre de politiques du Nord comme du Sud. Il a même présidé, le 21 décembre dernier à Paris, une conférence de presse avec ses alliés de la CMAP (Coordination des mouvements armés et partis politiques de l'opposition du Tchad). Par ailleurs, on apprend qu'une union sacrée d'une partie de l'opposition se serait constituée autour de YoussoufTogoïmi, entré en dissidence contre ldriss Déby en septembre 1998. Un YoussoufTogoïmi dont le parti (MDJT), le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad, est curieusement absent de la CMAP et dont le représentant à Paris, Ahmed Kaïlan, avait boudé la conférence de presse.
Cependant, il se confirme que les hommes en armes de Youssouf Togoïmi sont en train de tailler des croupières aux troupes gouvernementales dans le Tibesti (nord du Tchad). le 6 novembre dernier, Ahmed Kaïlan avait fait état de la "débâcle militaire des troupes d'ldriss Déby au Tibesti" et de la "prise" d'Omou (extrême nord) à la suite de " combats ayant fait deux cents morts du côté ennemi". le gouvernement tchadien, qui jusque-là avait toujours nié l'existence d'affrontements dans cette partie du territoire, a fini par admettre l'évidence, même s'il continue à en minimiser l'importance au travers de communiqués officiels..

2000

Début juin, un ministre tchadien déclarait aux journalistes que l'exploitation du pétrole permettrait d' éradiquer définitivement la pauvreté dans son pays, et ce, grâce aux 2 milliards de dollars de bénéfices qui doivent être réalisés sur... vingt-cinq années de production. Deux milliards sur vingt-cinq ans pour vaincre la pauvreté... L'enthousiasme du pouvoir laisse songeur. Lorsque le 6 juin, le Conseil d'administration de la Banque mondiale annonce son accord pour le financement du projet pétrolier du Tchad -un champ pétrolier dans le pays même et un oléoduc de 1 000 km qui doit traverser le Cameroun , le président ldriss Déby n 'hésite pas à déclarer: "C'est un grand jour pour notre peuple et pour le Tchad. C'est vraiment l'indépendance de notre pays." Le peuple applaudit, et il n'y a que les mauvais coucheurs, notamment la Coordination des mouvements armés et partis politiques de l'opposition (CMAP) pour affirmer que cette caution de la Banque mondiale "est un encouragement à la dictature, une incitation et un .soutien aux massacres du peuple tchadien ".

Rappel des faits. De nombreuses organisations non gouvernementales, allemandes, américaines et aussi françaises alertées par des Tchadiens, principalement le député N'Garlejy Yorongar -n'ont eu de cesse de dénoncer les risques pour l'environnement et ceux d'une "gestion personnelle" du projet par le pouvoir. Il faut dire que la présidence tchadienne avait une approche toute personnelle des avantages liés à l'or noir. En effet, le recrutement des futurs techniciens tchadiens était fondé sur des critères familiaux, de nombreux parents du Président s'étant vus, du jour au lendemain, promis aux carrières du pétrole; les premières avances financières accordées au Tchad par la Banque, de même que les passe-droits d'entreprises attirées par l'exploitation du pétrole, se sont égarées dans les vestibules du palais; aucun plan de développement ni de protection de l'environnement n'était établi pour la région de Doba où la population devait se contenter d'assister en spectateurs passifs à l'exploitation de "son pétrole". Ajoutons à cela que la nature et les actes du régime tchadien n'inspirent pas a priori la probité, la morale et le respect des droits démocratiques et humains. Interpellée sur ces réalités par les ONG, la Banque mondiale avait fini par accepter de revoir sa copie.

AWOURD'HUI, APRÈS DIX-HUIT MOIS D'ÉTUDES, LA BANQUE, SATISFAITE D'ELLE même, indique, en accordant sa caution et les financements nécessaires au Tchad, que "ce projet représente un cadre sans précédent pour transformer la richesse pétrolière au profit direct des pauvres, des plus démunis et de l'environnement". De plus, souligne James Wolfensohn, président de Banque, "le projet Tchad-Cameroun reflète un effort de collaboration sans précédent entre la Banque mondiale, un ensemble de groupes privés et les deux gouvernements. Même si quelques-uns en doutent encore, je crois que la collaboration entre le groupe Banque mondiale, les sociétés privées et les deux pays, avec la. forte participation de la .société civile, tant au Tchad et au Cameroun que dans le monde entier a fait que ce projet soit meilleur et plus .solide..." Après des années de polémique, le pouvoir respire et estime que "cette décision de la Banque augure d'un avenir radieux pour le peuple tchadien. C'est une grande victoire du gouvernement et du peuple tout entier dans .sa lutte opiniâtre pour l'exploitation de ses richesses naturelles..."
Même si l'on accorde au pouvoir une improbable et soudaine prise de conscience quant aux urgences liées au mieux-être de ses concitoyens les plus démunis, on pourrait, au moins, s'interroger sur son aptitude à en retirer le meilleur bénéfice financier possible pour le Tchad. Question "basique" : le pétrole sera-t-il rentable, compte tenu du contrat d'exploitation qui lie le pays aux opérateurs ? Ce contrat pourra-t-il générer les revenus nécessaires pour une réelle transformation des conditions d'existence des Tchadiens ?

Principaux protagonistes de la galaxie financière: la Banque mondiale en tant que bailleur de fonds; le consortium pétrolier -Exxon Mobil pour 40%, Petronas pour 35% et Chevron pour 25% -chargé d'exploiter le précieux liquide; l'Etat tchadien, propriétaire du projet, récipiendaire des financements de la Banque, gestionnaire des bénéfices financiers et garant des conditionnalités fixées dans le cadre du projet. Le coût total étant estimé à 3, 7 milliards de dollars pour le champ pétrolier au Tchad et 2,2 pour l'oléoduc), la Banque accordera des prêts d'un montant de 92,9 millions de dollars (53,4 millions pour le CameIoun et 39,5 pour le Tchad). Par ailleurs, 100 millions de dollars de prêts (par la Société financière internationale -SFI-IFC) pour le pipeline traversant le Cameroun seront mobilisés, et l'on atteindra un montant de 300 millions de dollars pour l'infrastructure globale. Le consortium qui exploitera les réserves du bassin de Doba se réjouit de la décision de la Banque mondiale, d'autant que ces sociétés pétrolières avaient conditionné leur implication définitive à cette caution. Autant dire que les pétroliers ne prenaient pas de risques sans être "couverts" par la Banque. Le consortium, outre qu'il bénéficie de l'appui financier de la Banque et des banques associées ou "entraînées", jouit de plusieurs avantages, au demeurant extravagants : exonération de taxes, royalties exceptionnelles sur la production exportée, taux variables de l'impôt sur les bénéfices, qui d'ailleurs ne sera prélevé qu'à partir de 2014... Au terme de vingt-cinq années d'exploitation, quels bénéfices réels pour le Tchad ?

SELON UNE ENQUETE DU PROJECT APPRAISAL DOCUMENT IPAD, pour le compte de la Banque), "sur les 8 milliards de dollars de revenu. distribuables, 5,7 milliards iront aux opérateurs ". Quelque 2 milliards entreront dans les caisses de l'Etat tchadien. Pas davantage. En résumé, note la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH), observatrice engagée de la situation, "avant d'être un projet de lutte contre la pauvreté au Tchad, ce projet est une opportunité commerciale pour les sociétés transnationales, Il servira pour l'essentiel l'intérêt du consortium et des sous-traitants, tels que Bouygues, Cegelex, Kellogg, Europipe." Selon la FIDH, " le contrat passé entre le Tchad et le con.çortium obéit llla seule logique de rapports de forces commerciaux. Le coup de pouce apporté par la Banque aurait dû permettre de corriger cette situation," Et d'attirer l'attention de la Banque mondiale sur les risques à terme de ce contrat "favorisant exagérément les intérêts du consortium et de .ces .sous-traitants ( et au-delà ceux des pays du Nord), par rapport à ceux du Tchad et du Cameroun", ce qui, avertit la FIDH, "risque de ternir durablement l'image de la Banque mondiale, tant ses implications sont contradictoires avec les objectifs de cette institution.,." S'agissant des risques sur l'environnement, la perplexité est également de rigueur. Alors que l'association Les Amis de la Terre continue d'affirmer que "l'oléoduc traversant des nappes phréatiques et des rivières, l'éventualité de fuites est très ,sérieuses", la Banque mondiale assure que "les effets .sur l'environnement seront mineures, avec les changements apportés au projet.."
Si certaines formations de l'opposition manifestent leur satisfaction au nom de la lutte contre la pauvreté, d'autres affichent une nette réprobation à l'égard de la décision de la Banque. La CMAP, la plus virulente, la "condamne fermement", car elle consolide un pouvoir maintes fois
pris en flagrant délit de "massacres de populations, de mauvaise gouvernance, de corruption, de détournements de deniers publics et de trafic de drogue.,.".

En attendant, le pouvoir tchadien jubile, associant à sa joyeuse humeur une foule en liesse à N'Djamena, pour laquelle le mot "pétrole" est synonyme de tous les miracles. Jours de joie au Tchad, où les premiers travaux démarreront dès la fin de la saison des pluies. Jours de joie pour un pouvoir qui, étrangement, ne juge pas utile de mieux défendre les intérêts financiers de son pays. " La date du 6 juin doit être gravée en lettres d'or dans l'histoire du Tchad", déclarait le Président. Le régime d'Idriss Déby semble avoir inventé un sens nouveau à la gestion du pouvoir: raconter des blagues -aux enterrements. Indépendance et lettres d'or... Si la grande braderie peut donc commencer, on recherche désespérément l'indépendance économique du Tchad. Que l'on ne s'étonne pas de voir bientôt la plus grande part du bénéfice pétrolier affecté aux seules "dépenses de souveraineté". La lutte contre la pauvreté pourra toujours attendre de futurs "réajustements budgétaires" et autres plans d'urgence. Vu la grande mobilisation des organisations humanitaires, et aussi la vigilance promise par la Banque, principale caution de ce projet, on tenait, pour une fois, l' occasion de ne pas réitérer au Tchad les mêmes erreurs qui, ailleurs en Afrique, ont transformé en malédiction le miracle pétrolier. Une occasion ratée ou un scénario écrit d'avance avec un emballage à peine amélioré ? Donnons toutefois une chance à l'avenir : dans vingt ans, on peut raisonnablement prévoir que l'actuel pouvoir au Tchad aura cédé la place à d'autres.

Sources :
Afrique-Asie
Jeune Afrique
Jeune Afrique Economie
Africa International
Continental


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier