
QUELQUES CONCEPTIONS COSMOGONIQUES ET SYMBOLIQUES DE L'EGYPTE ANCIENNE ET DE L'AFRIQUE TRADITIONNELLE
« A partir de l’Ancien Empire, la civilisation pharaonique va se révéler dans sa pleine originalité. Fidèle à ses antécédents préhistoriques, la mentalité égyptienne reste pétrie de conceptions qui sont bien proches de celles que partagent encore les populations traditionnelles de l’Afrique noire. Le Divin jouant comme une force vitale immanente, les croyances religieuses constituent une véritable physique de la nature, plutôt qu’une métaphysique. Les rites, l’architecture sacrée, les arts figuratifs sont des techniques aussi nécessaires, matériellement, que l’agriculture, la poterie ou la médecine. La monarchie n’est pas un régime, un accident politique: Pharaon, dieu entre les dieux, est, par essence, l’artisan indispensable de la vie de son peuple » (La Pléiade, Histoire Universelle)
« Tous les aspects de la vie
culturelle de l’Afrique Noire renvoient à l’Egypte et c’est le manque
d’initiation qui empêche de percevoir cela » (Cheikh Anta Diop,
L’Antiquité africaine par l’image, 1975)
Avant de commencer ce travail, je
tiens à signaler que la compréhension de la mythologie africaine
est complexe. A cela deux raisons :
- il existe une quantité
importante de versions expliquant un même mythe chez une même
tribu.
- il est difficile pour un européen
de saisir en profondeur la pensée africaine, tant celle-ci aborde
des thèmes totalement méconnues dans notre société
(rapport étroit entre l’homme et la nature, toute puissance des
esprits et des ancêtres, approche de la mort totalement différente
..........)
Parmi les textes égyptiens
cités, il y a les Textes des Pyramides (environ 2460 av.J-C) et
les Textes des Sarcophages (entre 2200 et 1750 av.J-C).
Dans les citations des textes, les
abréviations PT et CT renverront au numéro de spell des corpus
des Pyramides et des Sarcophages respectivement.
Pour les passages des Textes des
Pyramides, le sigle pyr. introduit le numéro du paragraphe de l’édition
de K.Sethe.
Pour les passages des Textes des
Sarcophages, le numéro du spell est suivi du chiffre romain du volume
et de la pagination de A. De Buck.
Au début de ce travail, il est bon de localiser l’origine de quelques grandes divinités dans l’Egypte antique :
- Héliopolis : (Atoum-Rê-Khepri) / Shou-Tefnout / Geb-Nout
- Delta du Nil : Osiris-Isis-Seth-Nephtys
- Hermopolis : Nou-Nauhet / Kek-Keket / Heh-Hehet / Amon-Amaunet ; (Thôt )
- Memphis : Apis-Ptah (sa compagne Sekhmet et son fils Nefertoum)
- Thèbes : Amon, sa compagne Mout et son fils Khonsou (Khnoum)
I) Le Symbolisme
- En Egypte :
Les enseignes traditionnelles
des grandes provinces, le culte rendu aux arbres et aux animaux sacrés,
les reliques de certains temples, sont autant de survivances de la dévotion
que les Egyptiens préhistoriques (période du Néolithique,
7000-5500 av.J-C) adressaient aux forces incarnées dans les plantes,
dans les minéraux et surtout dans les animaux. Il n’est à
peu près pas de divinités qui ne puisse revêtir l’aspect
de quelque bête, utile ou redoutable, prestigieuse ou singulière
:
ce sont des taureaux (Apis...),
des vaches (Hathor...), des béliers (Khnoum, Bouc de Mendès...),
des crocodiles, des serpents (Ouadjyt...), des faucons (Horus...), des
singes (Thôt...), des vautours (Mout...), des félins (Tefnout
et Chou), des chiens (Anubis...), bref, toute la faune qui vivait sur le
cours inférieur du Nil aux temps archaïques.
Jusqu’à la fin du paganisme
égyptien, chacun des dieux fut défini comme le maître
suprême d’une ville déterminée et on peut dire qu’ils
étaient à l’origine, les totems des nombreux groupes sédentaires
qui formèrent plus tard la nation égyptienne.
Un principe parait avoir été
commun à tous les systèmes cosmologiques égyptiens
: antérieurement à la création, la nature aurait été
une immense masse liquide, le Noun; le démiurge s’y serait manifesté
de lui-même sur un tertre qui aurait émergé des eaux
(j’aborderai ce sujet en profondeur dans les chapitres suivants).
La conception selon laquelle la
plate-forme terrestre aurait été prise entre un ciel
liquide où les astres circulaient en bateau, et un ciel des abîmes
dont l’inondation était une résurgence, fut admise dans tout
le pays; l’océan du firmament fut couramment assimilé à
une vache gigantesque, laquelle, d’après une conception très
répandue dans le delta, avalait le soleil du soir pour enfanter
au matin un astre rajeuni.
A cette époque (environ 3000
av.J-C), les conceptions relatives à la création initiale
étaient aussi variées que les visions cosmologiques : Ptah
et Khnoum avaient façonné un monde d’argile sur un tour de
potier; Thôt, le dieu singe d’Hermopolis avait évoqué
le démiurge solaire, avec l’assistance d’une ogdoade de serpents
et de grenouilles, nés des eaux primordiales. Ailleurs, un soleil
anthropomorphe (Atoum) s’était servi de sa main et de son sexe,
pour semer les créatures....
Avant l’an 3000, le pays se retrouve
divisé entre les mains de deux monarchies parallèles : le
centre du royaume du Nord se trouvait dans le delta occidental, son chef
arborait comme emblème distinctif la « couronne rouge »,
parure de Neith, patronne de Saïs, et de la déesse-serpent
Ouadjyt, dame de Bouto; les rois du Sud, qui partageaient la « couronne
blanche » avec Nékhabit, la déesse-vautour de Nékheb,
tenaient pour leurs métropoles les villes jumelles d’Hiérakonpolis
et de Eleïthya.
Comme nous venons de la voir, le
culte d’animaux vivants, considérés comme des incarnations
de la divinité, et proposés à l’adoration des fidèles
dans les temples, était une caractéristique de la religion
égyptienne. De leur temps, chaque nome vénérait une
espèce animale particulière et la considérait tout
entière comme divine sur l’étendue de son territoire.
Pour renforcer l’idée du
totémisme en Egypte ancienne, citons quelques dieux qui furent adorés
à l’époque historique (époque des dynasties) :
- Atoum : - son image était celle d’un roi coiffé de la double couronne de Haute et Basse Egypte.
- dans la mythologie, il est plaçé à la tête de l’énnéade d’Héliopolis (aux périodes ultérieures, il est vénéré comme la manifestation du soir du dieu solaire universel ).
- Ptah : - représenté comme un homme à tête rasé, serré dans une gaine de momie et tenant un sceptre.
- dieu créateur, patron des artisans et des forgerons.
- Amon - représenté sous forme humaine avec un casque cylindrique supportant deux longues plumes verticales.
- dieu créateur (ogdoade hermopolitaine); de 2000 à 1360, il combine en une seule figure toutes les caractéristiques du créateur et du protecteur du monde.
- Rê - représenté comme un homme à tête de faucon surmonté du disque solaire et de l’uraeus (serpent).
- Khépri - représenté comme un homme à tête de scarabée.
- Anubis - représenté comme un homme à tête de chacal.
- Hathor - représentée soit comme une vache soit comme une femme à tête de vache ou à figure humaine aux oreilles de vache ......
- Khnoum - représenté comme un dieu bélier ou à tête de bélier.
On pourrait citer encore beaucoup d’autres divinités, dont le nom est associé à un animal sacré.
Prenons quelques animaux et voyons ce qu’ils symbolisaient :
- le serpent : Les artisans égyptiens
représentèrent souvent le serpent en Egypte comme une déesse
protectrice, symbole de la vie divine et de l’ordre octroyé par
le dieu créateur, et maintenu par son fils, Horus, qui unifia la
Haute et la Basse Egypte.
Prenons quelques exemples de représentations
de serpents dans les iconographies égyptiennes (à noter que
ces représentations s’étalent de 3000 à 30 av.J-C)
: - avec des éléphants sur le manche d’un poignard (3200
av.J.C) ; - sortant des deux cotés du disque solaire, symbole du
dieu Ra (Vème dynastie, sur une colonne de granite) ; - avec deux
faucons se trouvant au-dessus du nom d’Horus (IVème dynastie, Chephren,
2540-2215 av.J-C) ; - sur les tablettes de Nagada (3000 av.J-C) : - à
coté d’un sphinx en bronze (XIXème dynastie) .......
La signification symbolique du cobra
dans l’art égyptien est associé de façon très
forte à la religion.
En tant que Ouadjet, le cobra est
la déesse de Bouto, l’ancien sanctuaire du Delta. Sa « contrepartie
» est le vautour, symbole de Nekhbet, déesse de Nekhen ou
Hierakonpolis, ancien sanctuaire de la Haute Egypte (le vautour et le cobra
deviendront les symboles de l’unification du pays). Ces deux déesses
furent considérées comme des protectrices et des gardiennes
des peuples des deux « contrées ».
A travers les temps, le cobra restera
en Egypte un symbole puissant de protection royale et divine.
L’importance du cobra est en fait
expliqué dans le fameux « Papyrus Bremner-Rhind », texte
remontant au 4ème siècle av.J-C. Ce texte contient deux versions
du mythe de la création « héliopolitaine ». Dans
les deux versions, Atoum créa Shou (l’air) et Tefnout (l’humidité)
en « expectorant » ou en « se masturbant » à
l’intérieur des eaux primordiales. Puis il envoya son oeil pour
récupérer Shou et Tefnout. Quand son oeil retrouva et ramena
« l’air » et « l’humidité », l’unité
primordiale de la puissance divine fut atteinte. Cependant, l’oeil du démiurge
devint enragé quand il s’apperçut qu’il avait été
remplaçé par « un objet plus brillant que lui »
: le soleil.
L’oeil se transforma de façon
magique en cobra, puissance féminine (le hiéroglyphe utilisé
pour décrire le serpent se terminant par un t, déterminatif
féminin) servant à protéger les dieux et les rois
contre les puissances des ténèbres dans le monde crée.
Le dieu de la création appesa l’oeil, devenu cobra, en le plaçant
sur son front. La pacification du cobra marqua ainsi l’établissement
de la monarchie, et le serpent devint le symbole de la protection et de
l’unité de la royauté légitime.
Plus tard, Apopis sera l’ennemi
serpent du dieu solaire qui incarne la menace continue de désordre
pour le monde organisé.
Le serpent apparait donc à
l’origine de la mythologie expliquant la création du monde.
Sur une fresque de la XXIème
dynastie (Papyrus « De Herub »), on voit un serpent qui se
mord la queue : c’est l’Ouroboros. Que signifie ce symbole ?
Le serpent qui se mord la queue
est l’emblème du monde, ou plus exactement de la perpétuelle
rénovation de la nature. On trouve dans le premier livre des hiéroglyphes
d’Horapollon : « Quand les Egyptiens veulent représenter le
monde, ils peignent un serpent qui mord sa queue. Chaque année cet
animal se dépouille et perd sa vieillesse; de même, dans le
monde, chaque période annuelle rajeunit en opérant un changement
».
On peut lire dans un texte égyptien
traduit par G.Maspéro ceci : « le dieu Râ avec sa barque
passe à travers le corps et les entrailles de ce serpent.... Le
serpent qui fait peau neuve, chaque année, et semble ainsi renaître
de lui-même, est indiqué pour jouer le rôle d’entrepôt
de la vie divine ».
Oscar Pfouma dans « Histoire culturelle de l’Afrique » nous apprend qu’Atoum a été représenté en une forme particulière d’Ouroboros : un serpent à cinq têtes se mordant la queue. L’image sert à illustrer la multiplicité d’essences du dieu. Puis il cite un texte égyptien : « Je suis Tum, celui qui a fait le ciel, le créateur des choses qui y sont, qui sortent de terre; qui fait venir à l’existence les graines ensemencées, le seigneur des choses qui seront; qui donne naissance aux dieux; je suis le grand dieu qui se fait lui-même.... Je suis dans le ciel, dans la terre, dans l’eau, dans l’air, je suis dans les animaux, dans les plantes; dans le ventre, avant le ventre, après le ventre, partout ».
Prenons le chapitre 175 du Livre
des Morts qui décrit la fin du monde : « Cette terre retournera
à l’eau primordiale, au flux infini qui fut son premier état.
Je (Atoum) demeurerai avec Osiris après m’être transformé
en un autre serpent que les hommes ne connaissent pas et que les dieux
ne voient pas ». Prenons l’explication de Erik Hornung : «
seul Atoum et Osiris sont capables de reprendre la forme durable, originale
du serpent, c’est à dire la même forme-ou plûtot absence
de forme-que l’ennemi éternel des dieux, Apopis, puissance du chaos;
on retrouve ce symbole dans l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue,
la non-existence régénérante qui encercle le monde.
Ici, le serpent demeure, mais le monde qu’il enserre s’enfouit dans l’eau
primordiale et disparait avec les dieux et tous les êtres vivants
: retour à la situation d’avant la création ». (On
retrouve le symbole du serpent original en Afrique également).
Citons un autre passage du Livre
des Morts : « L’âme pénétrera dans le corps du
serpent par la queue, qui est dirigée du côté des ténèbres
et sortira par sa gueule, qui est toujours du côté de la lumière
». Selon Albert Champdor, l’âme, après avoir traversé
le Serpent, symbole de l’éternité et de la réincarnation,
acquiert de nouveaux pouvoirs magiques.
Terminons ce chapitre en disant
que des momies de serpents ont été trouvées dans les
nécropoles thébaines; il s’agit de serpents divinisés,
nommés Pa-neb-ânkh « les maîtres de la vie ».
- le crocodile : il est avant tout
le « Dévorateur » (dans l’épreuve de la pesée
de l’âme, Amenuit, le monstre à gueule de crocodile, attend
patiemment de dévorer l’âme de celui pour qui la balance aura
penché du mauvais côté) mais un dévorateur respecté
en tant que dépositaire des forces mystérieuses de l’eau,
de l’eau liée à la fertilité et à l’abondance.
L’Egypte ancienne avait ses crocodiles sacrés, que l’on ornait de
bijoux (on leur dressait également des temples). Pour satisfaire
le dieu Râ, on leur donnait à dévorer des poissons,
considérés comme ennemis de la divinité solaire.
Médinet el-Fayoum, l’actuel
centre administratif de la région, fut la capitale du Fayoum dès
l’antiquité sous le nom de Crocodilopolis, ou « ville des
crocodiles ».
« Nous arrivons à présent
dans la ville d’Arsinoé, anciennement « Crocodilopolis »
parce que les habitants de cette province tiennent le crocodile en grand
honneur. Il s’appelle « Souchous » et est nourri de blé,
de morceaux de viande et de vin par les nombreux visiteurs venus le voir
» (Strabon,17;1;38).
Citons le dieu Sobek, seigneur des
étendues d’eau, vénéré sous forme d’un crocodile
ou d’un être humain à tête de crocodile.
Voyons ce que Hérodote peut
nous apprendre sur les crocodiles : « Pour certains des Egyptiens,
les crocodiles sont sacrés; les autres, au contraire, les traitent
en ennemis. Autour de Thèbes et du lac Moéris, leur caractère
sacré est tout particulièrement reconnu. Chaque région
choisit un crocodile et le nourrit; la bête a été apprivoisée,
on lui met des pendants d’oreilles de pâte de verre et d’or, des
bracelets aux pattes de devant, on lui offre une nourriture spéciale
et des victimes et, de son vivant, on l’entoure de tous les soins possibles;
mort, on l’embaume et on le dépose dans une sépulture sacrée
» (livre II, 69).
- l’abeille : « Les Egyptiens
représentent par l’abeille un peuple obéissant à un
roi. En effet seule de tous les animaux, elle a un roi, auquel le reste
de la foule des abeilles est soumis, comme les hommes le sont à
un monarque » (Hopapollon, 1762).
Oscar Pfouma pense que l’Afrique
Noire actuelle présente l’abeille dans la même perspective
symbolique : « Au sommet de la hiérarchie banyarwanda aussi
bien que barundi, se trouve le mwami, le roi. Considéré comme
« la mère » de son peuple, il représente l’abondance,
la fertilité du sol et la fécondité en général.
Aussi, lorsque, devenu vieux, il perd ses forces, doit-il se suicider pour
que le pays entier ne devienne pas stérile. L’organisation de la
société humaine est comparée à celle des abeilles
où se trouve le même principe d’inégalité, les
dominateurs et les dominés. La reine est dite femelle quand elle
engendre une nombreuse descendance, lorsque l’essaim est stable, ne déserte
pas la ruche et s’il produit beaucoup de miel. Ces trois caractères
attachés à la féminité : fécondité,
stabilité et productivité sont des qualités s’appliquant
non seulement à la reine mais à toute la ruche. On comprend
ainsi qu’un mauvais essaim soit considéré comme mâle.
De même, dans l’esprit des Banyarwanda, le mwami (le roi) est «
une mère » dont dépend la fertilité du pays
» (D.Zahan « L’Abeille et le miel en Afrique », 1968).
Le professeur J.Leclant nous apprend
« qu’il existait à Saïs un temple de l’abeille...
Faut-il voir dans ce nom la trace
du culte d’une déesse mère qui aurait été adorée
sous cette forme à très haute époque dans le Delta
? Ceci impliquerait que les Anciens aient connus que les abeilles étaient
régies par une reine et non pas un roi » ou encore de la part
du même auteur « Le Delta comportait un lieu sacré célèbre
dénommé akh-bi.t « le fourré de l’abeille »;
la déesse Isis s’était réfugiée là après
le meurtre d’Osiris, pour y élever son fils Horus à l’abri
de Seth » puis « Des déesses de l’époque historique
peuvent recevoir la désignation de bi.t (terme pour désigner
abeille en égyptien ancien), par exemple Nut ».
Citons encore E.Deonna « Neith
est une des déesses de la Basse-Egypte, contrée dont l’abeille
est le symbole de royauté; on peut la lui assimiler, et un de ces
sanctuaires s’appelle « La Demeure de l’Abeille ».
Personne ne connait exactement le symbolisme égyptien de l’abeille, mais celle-ci est représenté sous les premières dynasties (Panneau du trône de Mykérinos, IVème Dynastie)
- la vache et le taureau : Dominant
les deux compositions de la palette de Narmer (recto et verso), on peut
à loisir contempler deux têtes de vache, vue de façe,
aux cornes symétriquement recourbées vers l’intérieur.
Il ne faut pas oublier que cette palette remonte à la première
dynastie : la vache joue donc un rôle primordial dès le début
de l’histoire de l’Egypte ancienne.
Dès l’Ancien Empire, on trouve
dans les Textes des Pyramides le cheminement du roi défunt qui,
avant de gagner une place auprès du Dieu, se dirigeait d’abord vers
Hathor (symbolisé par la vache), régnant sur l’Océan
primordial : c’est le chemin de la renaissance.
Vers le second millénaire
avant notre ère, au Moyen Empire, apparaît dans certains temples
le chapiteau hathorique orné de deux têtes féminines,
mais toujours munies d’oreilles de vaches, allusion à la nature
même de cette dispensatrice de « l’eau de vie » (ânkh-ouas
= le lait). Son nom, Hat (château)-Hor (d’Horus) résume son
essence même, à savoir : giron (ayant abrité le germe
d’Horus). Hathor est bien connue comme illustrant la mort et l’amour, prenant
possession des trépassés.
On retrouve l’image de la vache
sacrée tout au long de l’histoire de l’Egypte ancienne : recto et
verso de la palette de Narmer, grande statue de la vache Hathor retrouvé
à Deir-el-Bahari (XVIIIème dynastie), vignette illustrant
le dernier chapitre du Livre des Morts (Hathor surgit de la montagne thébaine
pour remettre au monde le défunt dans le cycle de l’Eternité),
du Livre de la Vache du Ciel (allusion au départ du Démiurge
désireux de s’éloigner du monde des hommes) ...........
- En Afrique :
Les animaux jouent un rôle
considérable pour l’Afrique resté, plus que tout autre, en
contact avec les réalités de la nature, avec le monde animal
omniprésent. A l’occasion de l’initiation de l’adolescent, à
la suite d’une vision ou d’une révélation survenue pendant
la retraite dans le bois sacré, s’instituera un lien de parenté
avec un animal choisi comme protecteur et comme homologue: c’est le principe
du totem.
Donnons quelques exemples d’ordre
général :
- l’abeille est, pour les Soudanais, un personnage de fable symbolisant l’homme et l’amour.
- La tortue se retrouve dans toute l’Afrique
- la grenouille est souvent représenté chez les Yorubas et les Ashantis
- à l’oiseau calao sont rattachés toutes sortes de croyances magiques : il est symbole de sagesse et de paix.
Parfois, le symbolisme combine
plusieurs animaux dans certaines sculptures, telle la divinité minianka,
à la tête de calao, au corps de singe et à la queue
de crocodile, assise sur un disque solaire: statue symbolisant le ciel
(l’oiseau), la terre (le singe) et l’eau (crocodile).
- les cinq formes animales primordiales
(au temps du chaos d’avant la création de l’homme) qui représentent
les ancêtres fondateurs des Sénoufos (tribus du Soudan, Côte
d’Ivoire et Haute Volta) sont les suivantes :
le caméléon, le serpent,
le crocodile, la tortue et l’oiseau calao. Chaque animal est un symbole
dont le nom n’est explicité qu’au cours du poro, initiation sénoufo.
Ainsi, le serpent symbolise le membre viril; la forme ronde de la tortue
rappelle la matrice de la femme, qui n’est autre que la matrice céleste;
tandis que le calao, avec son long bec et son ventre proéminent,
est associé à la femme fécondée, donc prête
à donner la vie.
Bien qu’il soit difficile de généraliser, voyons les symbolismes généraux auquelles sont rattachés certains animaux :
- les serpents : ils sont l’objet
d’un riche et puissant symbolisme dans les traditions africaines. Certains,
présentés comme agent du bonheur, sont apprivoisés,
d’autres pris pour agent de malheur, sont crains et repoussés. Dans
tous les cas, ils sont le véhicule d’une énergie active reçue
aux temps de la première création. Le serpent le plus représentatif
est le python, royal ou géant selon les régions. Animal symbolique
par excellence, le python inspire une attitude religieuse non seulement
à ceux qui l’ont adopté comme totem, mais aussi à
tous ceux dans les croyances de qui il intervient d’une manière
ou d’une autre.
Par exemple, chez les Venda, c’est
le python qui, par vomissement, procéda à la création
de toutes les créatures. Il est le symbole du créateur, et,
à ce titre, il intervient dans de nombreuses cérémonies
rituelles et religieuses, notamment dans l’initiation féminine,
où les jeunes initiées miment ses mouvements en dansant,
rappelant les circonvolutions originelles.
Les Peda qui habitent dans le Sud-Togo
et au Bénin vénèrent le python et le considèrent
comme leur totem et comme le symbole de leurs ancêtres. Pour se mettre
sous sa protection et être reliés à lui, ils se font
marquer dès la plus tendre enfance des scarifications faciales composées
de deux traits tracés sur le front, sur les pommettes et sur les
extrémités des yeux. Par ce symbole, on reconnait les personnes
vouées au python. L’explication de cette attitude remonte à
un mythe dans lequel cet animal joue le rôle de protecteur auprès
d’un enfant endormi.
Pour les Baluba, le python participe
de la nature divine, car il fut, sous la forme d’une créature de
nature ambiguë, le maitre des créatures avant que ce pouvoir
ne fut confié à l’homme. En effet, dans le mythe de la création,
il est dit qu’ayant été à l’origine de la chute de
l’homme, la créature à la nature ambiguë fut métamorphosée
en deux serpents, l’un mâle, l’autre femelle, qui furent chassés
du ciel en même temps que la terre. Lorsque la terre fut éloignée
du ciel et leurs eaux séparées, une pluie diluvienne tomba
sur le terre, perturbant tout ce qui vivait. Les deux serpents, qui vivaient
dans l’eau, émirent chacun un souffle dans l’air. Les deux souffles
se rencontrèrent et formèrent un arc-en-ciel. Celui-ci fit
arrêter la pluie et tout rentra dans l’ordre. Depuis ce temps, par
sa nature d’arc-en-ciel, le python est pour les Baluba le symbole de l’alliance
entre les forces du ciel et celles de l’eau, de la paix et de l’union cosmique.
Chez les Bayaka, Kyanza Ngombi,
le serpent originel, est le symbole de l’Être créateur qui,
de la profondeur d’une masse inerte où il était tapi, se
sentit enfermé et se mit à se mouvoir. Chaque mouvement provoqua
une fissure dans la masse, et de ces fissures sortirent les créatures
qui remplissent l’univers :
« Ce fut alors que surgirent
des fentes béantes un être du nom de Kyanza Ngombi, ce qui
signifie « La Parole première » ou « La Parole
qui précède ». Cet être était un serpent
immense à double tête qui, se déroulant lentement de
ses spires onduleuses, diriga l’une de ses têtes vers l’Occident,
et l’autre, vers l’Orient ». De par sa transpiration naîtront
le fleuve Kwango et la rivière Wamba.
« Du Kwango nous avons le
poisson et tout le peuple sous-marin qui nous est offert pour apaiser notre
faim. De la Wamba, nous avons la nature et la végétation
qui abritent les esprits de nos morts et les remèdes qui adoucissent
nos angoisses ».
(Remarquons que l’Être original
signifie « La Parole première », notion au combien importante
dans les cosmogonies égyptiennes et africaines : voir le chapitre
III).
Le caractère négatif,
ambigu et équivoque du serpent apparaît également très
marqué dans son utilisation symbolique. Il peut être le symbole
du danger, de la sorcellerie, de la malveillance. Par exemple, il existe
chez les Batomba et les Bayansi du Zaïre un rite qui consiste à
rendre un serpent agressif. Chez les premiers, il est pratiqué par
un chef mécontent de ses sujets qu’il veut ainsi punir en les faisant
attaquer par le serpent. Tandis que chez les derniers, c’est le serpent-totem,
gardien des biens de la communauté qui est rendu agressif à
l’égard de tout intrus qui veut introduire le désordre.
Signalons également qu’il
existe un peu partout dans l’Ouest africain un culte appelé «
culte de l’arc-en-ciel » ou « culte du serpent » qui
est né de la croyance selon laquelle l’arc-en-ciel est le python
géant qui, ayant atteint la plénitude de ses longues années
de vie, s’étend entre la terre et le soleil.
Un peu partout en zone Bantu, le
python symbolise la fertilité, la fécondité, la richesse
et l’abondance. Pour les Venda, la danse du python est un rite de fertilité,
renouvellant le royaume, installant le roi, assurant la fertilité
des femmes et des champs. Chez les Mbochi du Congo septentrional, le python
symbolise : 1) la richesse ( la mentalité collective attribue les
bonnes récoltes au python; il est difficile d’être riche sans
posséder le talisman du python et celui-ci s’acquiert au cours d’une
initiation spéciale, fort complexe et fort redoutée). 2)
la force juvénile, la grâce et la beauté. 3) la tranquilité
dans les contes et les fables.
Chez les Bantus du Gabon, le serpent
est le symbole de l’éternité, de l’infini, du contenant et
du contenu.
Chez les Daggara du Burkina Fasso,
parmi les scarifications pratiquées pour des raisons curatives et
religieuses, il en existe une, large et plate, qui se fait sur les joues.
Les enfants la reçoivent généralement en bas-âge
: c’est le signe du python, serpent mythique sous la protection duquel
on place les enfants. Il est fréquent qu’un bébé venant
au monde après un ainé décédé en bas-âge
recoive cette scarification. Dans ce cas, c’est une marque du retour de
l’enfant dans la famille. En effet, étant donné la forte
mortalité enfantine, les Daggara considèrent tout enfant
en bas-âge comme un voyageur de l’au-delà, quelqu’un qui peut
faire des va-et-vient selon son gré entre les deux mondes. On le
marque ainsi pour qu’au cas où il mourrait, on puisse le reconnaître
s’il revenait.
Dans la mythologie dogon, le serpent
joue un rôle important. Arou, un des fils du grand ancêtre
de tous les Dogon, ressuscita sous forme d'un serpent pour les accompagner
dans leur migration depuis le Mandé jusque dans la falaise de Bandiagara.
Ce Dieu serpent est vénéré à travers le grand
masque dont on sculpte un nouvel exemplaire tous les 60 ans, à la
fête de Sigui.
La fondation exacte de ces vases
reste mystérieuse, mais on peut la rapprocher de celle d'une statuette
creuse, en forme de personnage couvert de pustules et de serpents, datée
du XVIème siècle.
La fréquence du motif du
serpent rappelle l'histoire de l'empire de Ouagadou, dans la mythologie
des Soninké. Cet empire fut fondé par un python appelé
Ouagadou Bida, le premier occupant du sol, auquel il fallait sacrifier
chaque année une vierge pour assurer la continuité du royaume.
Dans la légende de la disparition
de Ouagadou, le culte au Bida, le serpent protecteur de l’Empire et l’existence
encore aujourd’hui de faiseur de pluies et de clans aptes à communiquer
avec les forces invisibles de l’eau et avec les esprits de la forêt
sont autant de traces de croyances anciennes et de pratiques religieuses.
Les Bidansi ou Marega (noms de famille
toujours en circulation) dans le Ghana ancien, étaient les serviteurs
du culte du Bida. En résumé, le système religieux
ancien soninké était fondé sur le culte du serpent
et de l’hommage aux morts.
Un jour, un Soninké, fou
de douleur à l'idée que sa fiancée allait être
sacrifiée, tua le serpent. Une terrible sécheresse provoqua
alors la ruine de l'empire et la dispersion des Soninké. Et c'est
de cette époque que date la fondation de Djenné. Aujourd'hui
encore, le serpent est tabou chez les Soninké; celui qui en tue
un s'attire les pires malheurs.
L'auteur arabe El-Bekri signale,
au XIème siècle, l'adoration d'un énorme boa dans
une région du Soudan, le Zafcou. L'ethnologue Germaine Dieterlen
décrit de son coté une cérémonie commémorative
de Ouagadou Bida au Mali, en 1954, avec un serpent en tissu de 12 m, qui
évoquait le mythe des Soninké. On peut l'interpréter
de différentes façons, et expliquer la mort de Bida comme
le symbole de l'islamisation du royaume de Ouagadou après l'invasion
des Almoravides, ou comme la transgression sacrilège de la religion
ancestrale.
Citons pour terminer E.Mveng dans
« L’Art d’Afrique Noire » : « Le serpent, en Afrique,
est symbole de la force royale... il est gémelléité
universelle : corps et esprit, monde des vivants et monde des morts, force
vitale et forces occultes ».
On retrouve également en Afrique « l’Ouroboros », le fameux serpent qui se mord la queue. M.J. Kerskovits (« Dahomey, An Ancient West African Kingdom, 1938) a recueilli le mythe suivant de Aido Hwedo, le serpent arc-en-ciel dahoméen : « Quand le créateur commença à former le monde comme il existe aujourd’hui, le (Le Créateur) fut transporté partout dans la bouche d’Aido Hwedo, le Serpent qui était son serviteur. Quand la tâche de faire la terre fut finie, le Créateur vit qu’il y avait mis dessus un poids trop lourd pour qu’elle puisse le supporter. Car il y avait trop de montagnes, trop d’arbres, trop de gros animaux. Il fallait faire quelquechose pour empêcher la terre de tomber dans la mer, et c’est ainsi que Aido Hwedo, le serpent mâle fut prié de s’enrouler sur lui-même queue en bouche et de se coucher sous la terre comme les coussinets dont se servent les hommes et les femmes pour soutenir les charges qu’ils portent sur le tête. Mais, parce que Aido Hwedo n’aime pas la chaleur, le Créateur lui donna la mer pour vivre dedans »
- le crocodile : en Afrique, il y
a eu, de tout temps, des crocodiles sacrés qui vivent et se reproduisent
dans des marigots, situés à quelques distances des villages.
Ils sont l’objet du respect absolu de la population, car ils sont liés
aux origines (ou associés à certains hauts faits) d’une ethnie.
Comme en Egypte ancienne, on leur apporte des poissons, qu’ils ne dévorent
souvent qu’après les avoir laissés quelque peu pourrir dans
la vase. Rien d’étonnant alors que nous retrouvions un peu partout
en Afrique le crocodile : sculpté sur les montants des cases des
Bamilékés du Cameroun, sur les portes des greniers à
mil des Sénoufos, en relief et d’un rendu très réaliste
sur les plaques de bronze du Bénin. Rien d’étonnant que nous
les retrouvions encore, très schématisé, dans ces
grandes superstructures des masques dogons, pour les danses de fécondité.
Dans plusieurs mythes cosmogoniques,
le crocodile figure comme l’un des animaux primordiaux qui aidèrent
le Créateur à ordonner l’univers (le crocodile détient
le pouvoir magique qui permet de transformer les choses, pouvoir propre
aux animaux ayant aidé à la construction du monde) ; dans
d’autres, comme l’animal par qui la mort est introduite chez les hommes.
Son corps contient des puissances magiques qui en font un animal royal.
Certaines parties sont utilisées par beaucoup pour fabriquer des
charmes qui protègent de la foudre.
Les Baluba l’utilisent également
comme muvu, animal tutélaire ou double répondant de l’homme.
Il peut protéger celui-ci en faisant de son corps le refuge de ses
principes vitaux actifs.
Les Venda voient en lui le symbole
de la royauté et de l’union de l’homme et de la femme, union régénératrice
de « la rivière qui féconde la terre ». La succession
au trône ryal était marquée par une cérémonie
dite de l’ouverture de la porte : « Par rang d’âge, et à
partir de l’ainé, les princes essayent l’un après l’autre
d’ouvrir la porte que seul réussira à ouvrir le prétendant
légitime, choisi et désigné ainsi par Dieu. Or les
initiés royaux savent que la porte de la case royale est en fait
le crocodile ».
Enfin, dans son aspect négatif,
le crocodile figure le sorcier et symbolise les forces maléfiques.
C’est le cas par exemple des crocodiles-sorciers qui terrorisent les passeurs
et les pêcheurs Bayansi et Basakata et dont la principale activité
est d’essayer à tout prix de s’emparer de l’ombre, c’est à
dire de l’âme des voyageurs afin d’en faire des serviteurs. De nombreus
rites sont mis en place pour cacher son ombre de la vue d’un tel crocodile.
- l’arbre : le symbolisme de l’arbre
rejoint le symbolisme universel : jonction du ciel et de la terre, ses
racines cohabitent sous terre avec les ancêtres, son tronc partage
les soucis des vivants, renforçant leur entente en les réunissant
autour de lui à l’occasion de certains rituels, tandis que ses branches
se balançent dans la demeure des esprits d’En-Haut. Un peu partout
en Afrique, l’arbre est considéré comme le siège des
puissances supérieures redoutables. Il joue le rôle de gardien
de village et met en garde toute personne étrangère qui s’y
aventure avec une mauvaise intention.
- Symbole dont le graphisme et la signification sont similaires :
En Egypte, ce signe servait à écrire les mots « vivre » et « la vie » : on le trouve représenté sur les murs de temples ou de tombes, ou bien encore de statues, dans la main des dieux uniquement. Ce signe ne représente pas en effet la vie terrestre, mais plutôt une puissance supérieure à la mort, une vie éternelle que les dieux possèdent par nature. Ces derniers la communiquent au pharaon : ils tendent le signe ankh près des narines du roi, qui reçoit alors cette propriété merveilleuse par l’air qu’il respire, le souffle de la vie.
La signification de ankh comme principe de vie n’est pas un fait isolé en Afrique. Elle est confirmée de façon très nette chez les Dogons où nous avons la chance de retrouver aussi bien le symbole que son sens. Le symbole est strictement identique.
Quant au sens, voyons ce que Germaine Dieterlen et Marcel Griaule nous disent dans « Signes graphiques soudanais » : « Le signe est dit adinya kini = vie (littéralement nez) du monde. Lorsqu’un membre de la famille est atteint d’une maladie grave et qu’une issue mortelle est envisagée, les vieillards de la parenté le traçent sur une surface de terre meuble. Cette terre est placée ensuite sur la tête du malade. L’image de la création est ainsi reproduite pour tenter de recréer le malade et de le remettre dans la vie normale ».
Citons encore Oscar Pfouma qui nous dit que le signe dogon (identique au signe ankh), exécuté à la fin de la période du sigui (60ans) représente Dieu après qu’il eût crée le monde. Les Egyptiens célébraient eux aussi à intervalle de 60 ans une cérémonie correspondant au renouvellement du monde.
En Afrique, l’analogie qui existe entre le nez ou les narines et la vie est très poussée.
II ) Eau primordiale égyptienne et africaine :
A l’origine de la cosmogonie égyptienne,
il y a Nou ou Noun : c’est l’être originel, un océan
sans fin d’eaux inertes emplissant les ténèbres. Il est présent
dans de nombreux lieux de culte sous la forme du lac sacré qui symbolise
la non-existence d’avant la création. Au commencement, il y a la
matière, une eau faible, obscure, mais puissante, dynamique, créatrice
puisque c’est de cet eau que va émerger la vie sur la terre. Après
la création, Noun ne cesse d’exister : elle entoure le firmament,
devient la gardienne du soleil, de la lune, des étoiles, de la terre
et des frontières de l’autre monde. Les Egyptiens ont donc posé
la matière, sous forme liquide, à l’origine de toutes choses
(notion tout à fait original puisque c’est à partir de cette
eau première que va émerger le démiurge).
Atoum, dieu d’Héliopolis,
est le créateur du monde qui émergea de Noun au début
des temps pour créer les éléments de l’univers :
« ....... le jour où
Atoum est venue à l’existence dans le flot-Hehout, dans le Noun,
dans les ténèbres et dans le trouble » (spells 76,
77 et 80 : Textes des Sarcophages)
« ....... les eaux qui sont
dans le Noun se fendent à la voix plaintive de sa mère Nout
lorsqu’elle le met au monde » (CT 682 VI 309 d-f)
Selon Sauneron et Yoyotte : «
La présence, comme seul aspect descriptible du chaos, d’une étendue
d’eau absolue contenant les germes en attente, le Noun, est le seul trait
absolument commun à toutes les cosmogonies égyptiennes ».
Noun est ainsi celui qui provoqua
la création du monde. Il n’est pas un dieu créateur, mais
il est aussi bien la source d’énergie que le facteur déterminant
le début de la création.
On se rend compte ici de l’importance
de l’eau, élément préexistant à la création
de toutes choses.
Citons Marcel Griaule et Germaine
Dieterlen dans « La conception du monde et de la matière au
Soudan » : « Le dieu Amma des Dogon se confond dès l’origine
avec le monde lui-même en tant qu’entité pensée dans
son ensemble. Ce monde est unique et il est d’autre part, fini. L’univers
Dogon paraît donc limité, mais à l’intérieur
de ses frontières il est en expansion constante (notons le rapprochement
avec les théories actuellement développé par l’astrophysique).
Dogon et Bambara conçoivent un néant préexistant au
monde et dans lequel se trouvait, en solitude, abstraction, immobilité,
indétermination et invisibilité, le penser - ce penser-Esprit
qui va exploser pour créer l’univers actuel ... Les Dogons conçoivent
un état néant où la matière n’en est pas encore
réduite à sa plus simple expression qui sera un centre ou,
mieux encore, unpoint de départ, un lieu géométrique
destiné à se transformer en particule infinitésimale.
La matière n’est donc pas une donnée primordiale; préalablement,
n’existe qu’un tourbillon, c’est à dire un mouvement en spirale
conique, lequel n’affecte que le vide ».
Germaine Dieterlen écrit
dans « Essai sur la religion Bambara » : « Les Mythes
de la création, chez les Bambara, impliquent une philosophie de
l’être et de l’univers qui s’est développée à
partir du Vide, de Rien, Fu. Le mot gla qui désigne le vide originel
connote en même temps les idées de mouvement, d’éveil,
de résurrection : gla est le principe du mouvement universel du
cosmos et de tout ce qui le compose. Le terme implique l’idée que
la création est continue dès le moment de son élaboration
et perpétuellement entrtenue dans toutes choses en même temps
que dans l’univers considéré comme un tout. La création
du gla est dans l’invisible, l’inconnu, le non réalisé. Gla
émit une voix de vide qui créa d’abord son double, dya; gla
fut deux, marquant ainsi le caractère primordial de la géméllité,
principe existentiel ».
Dans la cosmogonie des Dogon du Mali,
l’eau est une semence divine, de couleur verte, qui féconde la terre
pour donner des héros jumeaux. Dans la version simple de la création,
Amma engendra la terre puis la féconda de sa semence divine, la
pluie, celle-ci enfanta le(s) Nommo, un couple de jumeaux mâle et
femelle. Dans la version ésotérique de la création,
un des Nommo façonna avec de l’argile humide le premier homme et
la première femme : ils eurent huit enfants qui représentent
les ancêtres mythiques du peuple Dogon. Ceux-ci descendirent sur
terre dans une arche : le développement de la terre fut alors accru
grâce à une pluie fécondante. Les huit ancêtres
reçurent alors les connaissances des Nommo qui leur permirent de
survivre sur la terre.
Les Dogon assimilent l’eau, semence
fécondante, à la lumière et à la parole, au
Verbe générateur. Les rites qui entourent la naissance sont
étroitement associés à l’eau, principe de vie.
Pour les Bambaras du Mali, c’est
Yo qui créa la terre comme une « chose lourde », Pemba,
et le ciel, Faro, comme une « chose légère et vibrante
». Pemba reçut de Faro l’eau fécondante qui lui permit
d’animer la terre . Voici un autre mythe développé par les
Bambaras : « Aux origines, les eaux, qui, venues des sources centrales
du ciel, ruisselèrent sur le terre, étaient pures, claires
et bénéfiques. Actuellement, seule l’eau de pluie ruisselante
a conservé son caractère, notamment celle de la première
pluie qui tombe au début de l’hivernage.
Considérée comme purificatrice
par excellence, elle est dite « dane sandyi » ou eau qui ensemence,
car elle apporte leur âme aux céréales; la terre, stérile
et vide, devient pleine et féconde, les plantes renaissent, les
animaux et les insectes se reproduisent » (Germaine Dieterlen, essai
sur le religion bambara).
Toujours chez les Bambara et à
propos de Faro : « Lorsqu’il fit descendre sur terre les eaux ruisselantes,
il se manifesta longtemps seulement par sa voix. Il n’avait point de corps
et comme il lui fallait une matière propice à son achèvement,
il attendait son heure, dans les eaux de la mer »(Germaine Dieterlen)
Pour les Boschimans, Dieu créa
trois saisons : la saison froide (Xum), la saison chaude-sèche (Xa)
et la saison des pluies (Bara). Bara, la saison des pluies, est une belle
femme qui diffuse la beauté par l’excellence même des pluies
qu’elle répand. Xa, la saison chaude-sèche, est un homme
sec et cuisant. Xum, la saison froide, est la mère de Xa, vieille
femme qui n’enfante plus, froide comme la mort.
Pour les Bantous, le lieu de la
première création est un grand trou d’eau tourbillonnante
qu’ils situent vers l’Orient. Le deuxième jour de la création,
Wele créa les nuages, les étoiles et les eaux primordiales.
Pour les Falis du Cameroun, il existe
deux eaux préexistant à toutes choses, étendues d’eau
absolue contenant les germes des créations en attente.
III ) La parole
« L’image et la parole sont étroitement liés en Egypte ancienne, et les deux ne sont pas considérés comme des signes arbitraires, mais comme des éléments participant de l’essence même de l’objet qu’ils désignent ou représentent. Le signifiant a un lien essentiel avec le signifié. Les conceptions de la parole comme puissance et de la parole comme essence et réalité impliquent déjà celle de la parole créatrice. Evoquer une chose est l’appeler à l’existence » (Suzanne Bickel, La cosmogonie égyptienne)
Ptah est le dieu de Memphis, ancienne
capitale politique de l’Egypte. Memphis est la gardienne d’une tradition
intellectuelle d’une cosmogonie construite pour affirmer le rôle
de Ptah, la plus ancienne et la plus éminente de toute les divinités.
Les Textes des Sarcophages et des
documents datant de l’époque ramesside font référence
à Ptah comme responsable de la naissance des dieux et du soleil,
de l’émergence de la végétation. Dans le récit
memphite de la création, que l’on retrouve dans les textes de Shabaka,
on peut lire que Ptah engendra les autres dieux par son coeur et par sa
langue.
La présence de Ptah est universelle
dans le coeur et dans la bouche de « tout dieu, toute personne, toute
bête, tout ce qui rampe et qui vit ». En prononçant
le nom des choses, l’autorité des paroles de Ptah est telle qu’elle
donne vie à toute création : c’est par la parole que toute
chose émerge de la bouche de Ptah. Après avoir donné
vie aux dieux, Ptah leur a crée des villes, des sanctuaires, et
a institué le principe des offrandes permanentes.
Il est important de reconnaître
Ptah/Verbe comme intelligence créatrice possible.
Le papyrus de Leyde fournit une image d’Amon (mythe hermopolitain) entamant la création. Cela se passe dans le silence de mort du cosmos que traverse soudain la parole tonitruante du « grand cacardeur » : dès lors, le processus de la création est en bonne voie.
Dans les Textes des Sarcophages, la parole est associé à la création. Un grand nombre de textes présentent le fils de l’unique comme étant lui-même créateur et jouant un rôle important dans l’extension et le maintien de la création. Ce fils peut être, selon les Textes des Sarcophages, Chou, Ptah, Hâpi et Heka. Ce concept peut rencontrer la notion de la parole créatrice de plusieurs façons : le fils peut transmettre la parole de son père, il peut créer selon l’ordre de son père, et il peut posséder lui-même la capacité de générer par la parole. Citons un passage des Textes des Sarcophages :
« Je (Hâpi) suis celui
qui a crée ce qui est et fait venir à l’existence ce qui
n’est pas
je parle, et Hou(=Chou ?) vient
à l’existence
lui qui vient souvent, qui est prééminent
de manifestation,
qui est à la tête des
dieux, qui est dans le coeur du maître des dieux » (CT 80 II
43b-e)
Pour les théologiens d’Hermopolis,
la création s’est faite par la voix : la voix de Thot. Ils identifiaient
celui-ci à la langue de Ptah, le dieu égyptien dont l’aspect
est essentiellemtent humain, dieu créateur du monde.
Dans la cosmogonie Dogon, Amma engendre
par la parole l’infiniment petit qui s’accroît aux dimensions d’un
oeuf à deux placentas. Tout ce qui a été crée,
engendré, façonné, l’a été par les paroles
d’Amma. Chez les Dogon, le Nommo laissa trois révélations
par le verbe : « la première parole était un verbe
humide, la seconde un verbe lumineux, la troisième un langage à
la fois parlé et musical ». Les Dogons assimilent donc la
voix à l’eau, comme émission « d’une buée tiède
porteuse de verbe, verbe elle-même » (M. Griaule, Dieu d’eau).
Au début de la création, le Nommo avait reçu la parole
: « à partir du moment où Nommo est crée, c’est
à lui que son père va déléguer la maîtrise
de la parole. Car son règne est d’eau, élément prépondérant
dans la formation du verbe » (M.Griaule). On peut retenir l’équation
suivante chez les Dogons : parler =créer. L’intention créatrice
de Dieu par la pensée va se concrétiser grâce à
la parole sous l’aspect des êtres, éléments et sentiments.
On retrouve ici de façon
claire le mode de création imaginé par les théologiens
de Memphis : Ptah constitua le monde organisé par la seule action
de sa pensée et le concrétisa par l’action du verbe créateur.
Dans la tradition Bambara du Komo,
Maa Ngala, créateur de toute choses, a déposé en l’homme
les trois potentialités du pouvoir, du vouloir et du savoir. Mais
toutes ces forces dont il est héritier reposent en lui comme des
forces muettes. Elles sont dans un état statique avent que la parole
ne vienne les mettre en mouvement. Grâce à la vivification
de la parole divine, ces forces se mettent à vibrer. Dans un premier
stade, elles deviennent pensée, dans un second stade, son, et dans
un troisième, PAROLE. De ce fait, toute manifestation d’une force,
sous quelque forme que ce soit, sera considéré comme sa parole.
C’est pourquoi tout parle dans l’univers, tout est parole ayant pris corps
et forme.
A l’image de la parole divine de
Maa Ngala dont elle est un écho, la parole humaine met en mouvement
les forces latentes, les actionne et les suscite. Elle peut créer
la paix, comme la détruire. Plusieurs métiers sont liés
su symbolisme de la Parole créatrice en se déployant dans
le temps et dans l’espace (le forgeron, le tisserand .......).
En Afrique, tout procède
donc de la parole. De fait, si tout est force et si Dieu est le principe
créateur et engendreur des forces, Nommo, le verbe, à la
fois eau, chaleur, semence et parole, est l’impulsion efficiente qui met
en mouvement toutes les forces.
La création du monde procède
initialement du langage : ce pouvoir créateur du verbe constitue
l’objet d’une croyance à peu près générale
dans le monde africain.
La tradition africaine confère donc à la parole, tout comme la cosmogonie égyptienne, une puissance créatrice. La parole est homologable à la création en ce sens qu’elle tisse, féconde, articule, coule, comme tout être ou chose qui agit de même.
IV ) L’autogenèse
Dans la théogonie d’Héliopolis,
Atoum, dieu du soleil, se donne naissance à lui-même en tant
qu’être. L’Existant vint à l’existence de lui-même :
il est le Premier à exister, l’Ainé qui est antérieur
aux dieux (Les Egyptiens définissaient Atoum, né de Noun,
comme l’Unique qui s’est fait millions). Les eaux du Noun fournissent le
milieu de gestation du dieu créateur Atoum dans lequel il est immergé
en inertie jusqu’au moment où Noun le stimule et l’incite à
prendre conscience et par la même à inventer la forme d’existence
de la vie.
« .....Salut à toi
Atoum, salut à toi Khepri qui est venu à l’existence de lui-même
.... » (Texte des Pyramides 587, Pyr 1587 a-d)
On retrouve d’autres expressions
à propos d’Atoum telles que : « celui qui s’engendre »
« celui qui s’est mis au monde » « celui qui s’est fait
» .......
De même, le phénix
(l’oiseau bénou), né de lui-même, est le symbole de
la naissance du dieu du soleil.
Le nom d’Atoum évoque le
tout : la pensée égyptienne associe ce concept du tout d’une
part à une puissance positive, et d’autre part à une puissance
destructrice. Ce dualisme permettra la naissance d’une déesse constructrice,
Isis, et d’un dieu destructeur, Seth.
De l’unicité (Atoum) sortira
la multitude (les autres dieux) : il s’agit ici de la dialectique de l’Un
et du Multiple.
Amon, dans le mythe hermopolitain,
« s’est façonné lui-même », il s’est auto-engendré
avant l’existence de toute matière. Une fois né, Amon constitue
la matière originelle - les éléments de l’Ogdoade
dont il fait lui-même partie. Il devient ainsi le « Premier
qui donne naissance aux Premiers ».
Dans un texte initiatique recueilli
chez les Luba du Zaïre, on peut lire : « Au commencement de
toutes choses, l’Esprit Ainé, Maweja Nangila, le premier, l’ainé
et le grand seigneur de tous les Esprits qui apparurent par la suite, se
manifesta, seul, et de par soi-même ».
Amadou Hampaté Bâ
nous dévoile dans son livre « aspects de la civilisation africaine
» un des mythes de la création de l’homme dans la tradition
bambara : « Maa-Ngala (ou Dieu Maître) s’autocréa puis
il créa 20 êtres, qui constituèrent l’ensemble de l’univers
».
Les Akan ont pris le vautour pour
symbole de l’autocréation : on peut souligner les rapports entre
les dieux Ptah et Odomankoma (akan), qui ont crée le monde de leurs
propres mains après s’être crée eux-mêmes, et
qui sont tous deux bisexuels.
Dans l’Afrique traditionnelle, on retrouve également le principe de l’Un et du Tout. A.Hampaté Bâ nous apprend ceci : « pour contenir Maa (l’homme), l’être tout-en-un, Maa-Ngala conçut un corps spécial capable de contenir à la fois un brin de tous les êtres existants ». La tradition bambara considère le corps de l’homme comme le monde en miniature d’où l’expression « L’homme, c’est l’univers en miniature ».
Pour l’africain, l’être est à la fois un et total : l’individu en lui-même n’est qu’un être contingent, une apparence inessentielle si on le considère en dehors de la pluralité des groupes sociaux desquels il procède nécessairement. Si, en un sens, l’homme est dans le monde et du monde, d’un autre point de vue, il devient l’âme d’un monde construit à son image. Et si le monde est une société de vivants, d’êtres animés, inversement le corps social, organisateur de l’espace par excellence, devient un univers cosmique : tous deux parlent même langage et répondent à la même symbolique.
Cette conception du Un et du Tout nous permet également de mieux comprendre la relation intime existant entre l’homme et tout ce qui l’entoure : minéraux, végétaux et animaux. Des lois précises déterminent le comportement de l’homme vis-à-vis des êtres peuplant la partie vitale de la terre.
V ) Problème lié à la cosmogénèse égyptienne
Comment Atoum est-il passé
de la création de Shou « Air », Geb « Terre »
... à celle de la terre, de l’air, de l’eau, du soleil ....
de notre monde physique ?
Mubabinge Bilolo (Cosmo-théologie
phylosophique, 1986) pense à une notion de double dimensionalité
du processus de création et de développement du monde.
Cette double dimensionalité
du réel est un des postulats majeurs dans la vision du monde de
la plupart des peuples africains :
« C’est l’invisible qui fonde
et explique toute réalité du monde...Le négro-africain
perçoit le visible et va au-delà de ce visible. Il pense
à l’invisible.... A ses yeux, les réalités de ce monde
se révèlent profondément ambiguës. Elles sont
à la fois ce qu’elles apparaissent et ce qu’elles n’apparaissent
pas à l’homme.....De ce binôme, l’invisible est le signifié
tandis que le visible est le signifiant » (J-A Tese Nyeme, Ethique
en milieu africain, 1975)
Ce concept de la double dimensionalité
du réel est au coeur de la philosophie et de la vie en Egypte antique.
Non seulement la totalité du réel est constitué par
« ce qui est » et « ce qui n’est pas encore » ou
« ce qui n’est plus » mais le pays même de l’Egypte est
articulé grâce à une dualité foncière
: « Double-pays » « Double couronne » « Double
sanctuaire » « Double rivage »......
Enfin, les membres de l’Ennéade
sont choisis en fonction du rôle bio-physique de leurs corrélats
physiques :
« Ra, il te donnera la lumière
Shu, il te donnera l’air
agréable
Geb, il te donnera tous les
fruits qui sont sur lui, afin que tu vives
Osiris, il te donnera l’eau
»
VI ) L’oeuf initial
Dans le Livre des Morts (chapitre
54), l’Oeuf initial ou Oeuf-Mère, d’origine hermopolitaine, contient
le Souffle de Vie, à l’aurore du monde. Cet Oeuf cosmique d’essence
mystérieuse est le matin du monde en train de naître.
Amon, nous l’avons déja noté,
s’est auto-engendré. Sans donner de détails sur cet événement
mystérieux, l’atmosphère en est évoqué par
l’image du fluide qui se soude à son corps pour former l’Oeuf cosmique.
Voici à nouveau un autre mythe
Bambara : « Au ciel, dans l’oeuf primordial, on trouve deux
couples de jumeaux. Pemba, sorti avant terme dans l’intention de s’approprier
la création, s’empare d’un morceau de placenta et descend du ciel
». Dans la disposition en rond des candidats à l’initiation,
on retrouve chez les Bambaras la configuration, la géométrie
de l’oeuf initial.
Chez les Fali du Cameroun, on retrouve
également le mythe de l’oeuf primordial, celui-ci contenant les
germes des créations en attente. Chez ces tribus, l’habitation est
la reproduction authentique, à l’échelle humaine, d’un vaste
mythe d’origine, précisément le mythe de l’oeuf initial «
la seule pièce de la première demeure représente l’oeuf
initial d’où est issue la terre des hommes, carrée, forme
qui est figurée par la cour rectangulaire tandis que, par sa rotondité,
l’édifice lui-même suggère l’équilibre du monde
commençant mais déjà organisé ».
Chez les Abouré de Côte
d’Ivoire, l’oeuf de Vlohue (coq de pagode) était utilisé
pour déterminer l’heure : « On raconte que l’oeuf de cet oiseau,
plein vers six et sept heures, se vide de sa substance au fur et à
mesure que le soleil monte au firmament et devient complètement
vide à midi. Il est alors l’heure d’interrompre le travail pour
manger. Dans l’après-midi, l’oeuf se remplit de nouveau avec le
soleil déclinant pour être complètement rempli vers
dix-huit heures. Il est alors l’heure de cesser le travail pour rejoindre
la maison . »
Au Zaïre, en langue luba, l’oeuf (diyi), représente un être « déjà là et non encore là », une existence en devenir (on retrouve ici le concept égyptien de Noun, eau primordiale contenant les germes de la création en attente). L’oeuf est, en luba, un symbole de l’état d’enfance. Cet oeuf contient un liquide, l’eau, qui au bout d’un certain temps donne naissance à un être vivant.
VII ) La fin du monde
Dans les conceptions cosmogoniques
égyptiennes, un jour, le monde reviendra à son moment initial;
il ne restera que l’eau (Noun) comme avant le moment initial.
Atoum répondant à
une question concernant la durée de vie d’Osiris :
« Tu es destinée à
une durée de vie de millions d’années. Mais moi, je détruirai
tout ce que j’ai crée et ce pays reviendra à l’état
de
Noun, à l’état de flot comme son premier état »
(Livre des Morts)
Dans la prophétie de Nepherty,
l’état du pays est comparé à un état de «
non création » et Rê est invité à recommencer
son oeuvre « ce qui a été crée est dans l’état
de ce qui n’a pas été crée, puisse Rê recommencer
à fonder ».
Les Egyptiens semblaient croire
en un renouvellement permanent de l’univers (d’où l’existence du
symbole du serpent se mordant la queue : l’Ouroboros)
Le monde fini dans l’espace et inachevé
dans le temps
Parmi les images qui expriment la
finitude et par la même l’unité, la totalité du monde,
nous pouvons relever le panier (pour les Dogons, l’univers est un panier
d’argile renversé et à fond carré symbolisant le ciel)
et la calebasse qui, nantie de son couvercle, flotte sur les eaux invisibles
où plongent les quatre racines de la vie (chez les Yoruba).
Quant au caractère inachevé
du cosmos, il peut s’entendre de deux façons. Tantôt on affirme
que l’univers actuel devra laisser la place à un monde nouveau :
« Lorsque le premier ruissellement recouvrit le sol, affirment les
Bambaras, Faro ne permit qu’à l’eau primordiale de s’épandre;
douze eaux restèrent cachées qui surgiront pour submerger
la terre. Les paroles qu’elles contiennent seront révélées
et le monde à venir, pensé par Yo, réalisé
». Tantôt on se contente d’affirmer que le monde, dans
le cadre des lois immuables prévues par Dieu, est mouvement perpétuel,
échanges de forces, circulation de pouvoir et de parole. Dieu tient
en réserve l’infinité des âmes à naître
qui, unies aux âmes réincarnées, viendront renouveler
indéfiniment la surface de la terre (chez les Diola).
VIII) Notions physiologiques
Selon plusieurs spécialistes,
le monde égyptien a d’abord existé dans le coeur de Dieu
:
« J’ai trouvé la magie
dans mon coeur et du Nouveau en moi : j’ai conçu tous les êtres
au moment où j’étais seul ...; au moment où aucun
être n’existait ... » (Livre de connaître les modes d’existence
de Rê).
A partir de ce postulat, les auteurs
vont adopter deux langages différents : un langage biologique ou
un langage poétique. Le langage biologique utilisera des termes
comme « semence », « germe », car il considère
les idées de Dieu comme des « semences de vie ».
Selon l’hypothèse de M.Bilolo,
il faudrait, pour comprendre le rapport entre le phallus et le coeur (rappelons-nous
que l’un des moyens de création de dieu est la « masturbation
», utilisée par Atoum) commencer par l’examen de certaines
conceptions physiologiques relatives à l’origine de la semence vitale.
Ces conceptions se laissent grouper autour de deux traditions majeures
: l’une situant la conception du germe dans les os et l’autre, la situant
dans le coeur (première théorie étudiée par
Sauneron, Yoyotte et Grapow).
Une conception physiologique semblable
à la première théorie se retrouve chez certains peuples
d’Afrique noire contemporaine (Vendas,Héréros, Congolais,Achantis)
Chez les Luba du Zaïre, tout
comme chez la plupart des peuples d’Afrique centrale, l’impuissance d’un
homme est considéré comme « la mort ou le sommeil de
la colonne vertébrale » et une partie des techniques médicales
contre la stérilité masculine vise surtout l’épine
dorsale (cette conception ne méconnaît nullement la fonction
des vésicules séminales)
« L’examen d’un thème
aussi original et si largement réparti sur le continent africain
devrait être repris par des spécialistes. C’est alors qu’on
pourra chercher si nous avons à faire à un élément
du très vieux fonds culturel des pasteurs de boeufs africains qui
aurait été implanté en Egypte durant la préhistoire
» (Jean Yoyotte).
IX) L’expectoration divine
Parmi les moyens de création
autres que la masturbation divine, signalons « le crachat »
:
« Atoum-Khepri, tu t’es élevé
en tant que butte élevée,
tu as craché Chou, tu as
expectoré Tefnout
tu as tendu tes bras autour d’eux
en un geste de ka afin que ton ka soit en eux »
( PT 600, pyr 1652a-1653a)
« Je n’ai pas été
formé dans un corps, je n’ai pas été constitué
dans un oeuf, je n’ai pas été conçu par conception,
c’est en un crachat de sa bouche
que mon père Atoum m’a craché avec ma soeur Tefnout »
(CT 76 II 3f-4a, B1C).
La salive divine est souvent assimilé
à Maat qui symbolise l’ordre, la vérité et la justice.
Le crachat a une profonde valeur
symbolique en Afrique noire. Le prêtre-officiant, le devin, le sorcier,
le magicien, le chef, bref tous ceux qui ont un statut en vue dans la société
donnent la bénédiction ou la malédiction « au
crachat ». Le geste rituel est le suivant : on mâche quelques
graines ou noix que l’on crache sur le front, entre les mains d’un individu
ou en l’air, en proférant des paroles : la puissance des mots prononcés
est pour ainsi dire renforcée par le crachat mêlé à
des graines ou noix machés. Ainsi, le crachat est en lui-même
ambivalent : qu’il s’agisse de bénédiction ou de malédiction,
on l’emploie rituellement. C’est l’intention de celui qui crache qui seule
est déterminante.
Le crachat a donc une profonde valeur
symbolique, car c’est toute la puissance du verbe que l’officiant insuffle,
ainsi, à l’être ou à la chose, qu’il s’agisse d’une
formule incantatoire, de souhaits quelconque .....
Citons quelques bénédictions
où l’on utilise le crachat au Gabon :
- pour conjurer la carence en gibier, on crache, après avoir maché les tiges de mokosa, le suc acidulé sur le sol.
- Pour bénir une nouvelle mariée, tous ceux qui assistent crachent le jus du mokosa sur sa tête.
- Pour bénir ses enfants, on crache sur la tête ou dans la paume des deux mains de ceux-ci en disant « paix et bonne santé ».
- pour bénir une case, les Mitsogo de la Waka prépare un grand repas. A la fin de ceui-ci, le maître du logis procède à des incantations aux astres, aux mânes (âmes désincarnées) et aux parents, après quoi tout le monde crache sur la case.
Les Luba du Zaïre jurent
juridiquement par le crachat. Le geste de cracher accompagne le serment
de la vérité, de la sincérité et de la pureté
de ce qu’on dit ou de ce que l’on fait. Le geste de cracher est donc un
symbole de la vérité, de la droiture et de la sincérité/pureté.
Les Kuba habitent au Zaïre,
dans une région bornée au nord et à l’est par le Sankuru,
à l’ouest par le Kasai. En 1884, ils furent d’abord visité
par l’Allemand Wolf. Leurs ancêtres fondèrent autrefois un
puissant et célèbre royaume en cette région d’Afrique
centrale.
E.Torday a visité cette ethnie
en 1910 : « Si le Nyimi (chef suprême) éternue, toutes
les personnes présentes doivent exécuter trois séries
d’applaudissement en diminuant de force; s’il crache, l’homme qui est le
plus près de lui recueillera les expectorations et les enveloppera
avec grand soin dans un linge ».
On constate donc que le crachat
est bien un produit rituel puissant, quasi « surnaturel. L’impression
est que les mânes (âmes désincarnées) des ancêtres
confèrent ainsi au crachat sa toute puissance rituelle. Le crachat
est comme un produit sacré : sa force est due à la certitude
de l’existence des ancêtres, à leur omniprésence dans
la vie collective des vivants.
Le crachat n’est pas lui-même
une parole : il a pour fonction de reconstituer l’acte total du rite en
lui donnant une signification et une force qui viennent de loin, des ancêtres
eux-mêmes. Crachat et paroles forment un système, c’est à
dire totalité qui accueille ou accomplit la volonté des ancêtres
invoqués.
Le crachat est imminemment créateur,
promoteur de forces vivantes
X) Le Rite initiatique de « l’ouverture des yeux » selon Oscar Pfouma
Je reprendrai dans ce chapitre certains
passages du travail original fait par Oscar Pfouma dans « Histoire
culturelle de l’Afrique Noire » (page 122 à 124).
Oscar Pfouma identifie le python
dahoméen Dangbe à Atum.
Suivant les interprétations
modernes de la théologie héliopolitaine, le genre humain
est né des larmes de Shu et Tefnut : « Atum put his arms around
Shu and Tefnut, weeping tears which were to become the ancestrors of mankind
». Il ne s’agit pas là d’autre chose que de l’acte prototype
de « l’ouverture des yeux », rite initiatique.
Atoum est le dieu qui « désilla
»les jumeaux primordiaux. Parce que Shu et Tefnut furent désillés
au début des temps, les dieux nés postérieurement,
notamment Osiris, Isis, Seth et Nephtys (« les enfants de Nut »),
mais également les humains, devaient avoir les yeux désillés.
Dangbe est réputé
avoir irrégulièrement désillé les yeux aux
hommes : « les hommes avaient les yeux complétement fermés.
Dangbe les leur ouvrit sans la permission de Mahu, créateur des
Vodu-n (dieux), des hommes et de l’univers; ces hommes virent alors ces
vodun sous leur forme monstrueuse : l’un avait une tête énorme,
celui-ci ne possédait qu’un bras et qu’une jambe, celui-là
montrait une façe sans nez; ils s’en moquèrent ou s’en effrayèrent;
humiliés et irrités, les vodun portèrent plainte devant
Mahu, qui les enleva aux regards des profanes, les rendant invisibles,
sauf Dangbe qu’il accabla de reproches et maudit. Cependant, Mahu prit
sous sa protection ce vodun paisible et bienvaillant, en punissant rigoureusement
ceux qui auraient la méchanceté de la maltraiter »
(E.Amélineau : « Du rôle des serpents dans les croyances
religieuses de l’Egypte »).
Commentaire à ce sujet de
C.Merlo et P.Vidaud : « On aura remarqué qu’en dépit
du mauvais usage que le hommes firent de la connaissance, elle ne leur
fut pas ôtée et ils ne fuernt pas punis. Il apparaît
même que Dangbe fut châtié moins pour avoir ouvert les
yeux aux hommes sans la permission de Mahu- qui reconnaît son caractère
paisible et bienvaillant et le protège- que pour avoir été
la cause indirecte du désordre parmi les vodun. Dangbe n’est pas
le Tentateur pervers, et son châtiment lui a été valu
par l’abus que les hommes ont fait de la connaissance ».
En Egypte, c’est la déesse
Hathor, prototype de la potière et symbole de l’utérus gravide
primordial, qui « ouvre les yeux » à Horus « aveuglé
» par Seth.
Le désordre naquit dans le
monde des dieux et dans celui des hommes parce que la Connaissance avait
été octroyée de manière indue, irrégulière.
Dans le récit du chapitre 175 du Livre des Morts, Atoum menace de
faire châtier les « Enfants de Nut » par Thot et d’annihiler
le genre humain et le monde, pour se retrouver transformé en Serpent,
seul avec Noun, comme dans leur état premier.
Il y a sans contexte isomorphisme
entre les récits mythiques pharaoniques et négro-africains
modernes et l’on doit pouvoir, en s’en tenant à la seule objectivité
des faits, admettre sans réserve que Atoum et Dangbe sont le seul
et même personnage.
Oscar Pfouma a fait le rapprochement
entre le rite « d’ouverture des yeux » en Egypte ancienne et
en Afrique, il serait intéréssant de faire de même
pour le rite de « l’ouverture de la bouche et des oreilles ».
Citons pour terminer ce chapitre
A.Moret : « Ce rite (ouverture des yeux, de la bouche et des oreilles
dans l’Egypte ancienne) était peut-être le plus important
du culte funéraire, puisqu’il rendait au corps momifié et
emmailloté l’usage de la langue et la puissance créatrice
que possède la parole, puis la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher
.... ».
XI) La conception de la mort
L’anthropologie égyptienne
nous présente l’homme comme une unité constitué de
différents éléments, dont les plus importants sont
: Ht « corps visible », 3h « corps spirituel/lumineux
», Ba « âme ou esprit » (figuré comme un
oiseau à tête humaine), Ka « esprit/intellect
» (certains ont voulu voir dans cette notion un reflet immatériel
du corps, un double, et d’autres un génie protecteur, naissant avec
l’homme et prenant soin de lui après la mort), S3y « destin
» .......
Les Egyptiens distinguaient «
un corps matériel, visible » et « un corps de l’au-delà
». La mort était conçu comme la séparation de
l’élément corporel et des éléments spirituels.
La croyance la plus ancienne fut que, bien que séparée de
lui, l’âme continuait à avoir besoin du corps pour subsister,
et que, le corps détruit, l’âme devait périr infailliblement
(de là le soin apporté à l’ensevelissement des cadavres,
afin que le corps et l’âme demeurent impérissables). Pour
les anciens Egyptiens, la mort n’existait pas; chacun pouvait être
assuré de retrouver de l’autre coté de la terre une existence
nouvelle assez semblable à celle qu’il avait connu ici-bas.
Le mort devait également
être nourri par les soins des vivants, faute de quoi, celui-ci pourrait
se venger. En résumé, la croyance fondamentale de la survie
de l’âme auprès du cadavre dans le tombeau inspira et développa
les mesures de protection du corps, d’où le grand soin apporté
à la momification.
« Après la mort, cependant,
l’homme subit un changement de nature qui s’exprime par la notion d’akh
(lumineux) et qui désigne aussi toutes sortes d’êtres surnaturels
tels que les démons ou les fantômes, appartenant donc exclusivement
au monde imaginaire qui peuple l’inconnu. L’Akh est la forme du défunt
qui possède une puissance supérieure, que l’on invoque au
besoin, mais qui peut aussi se manifester spontannément et de façon
désagréable aux vivants » (Ph.Derchain, Anthropologie
de l’Egypte pharaonique)
Le premier « Livre des Morts
» que nous connaissions est le texte gravé des Pyramides qui
ne comprend pas moins de 453 chapitres, lesquels ne furent codifiés
en 165 chapitres que beaucoup plus tard, au VII ème siècle
av.J-C, sous le règne de Psammétique. Le meilleur exemplaire
de cette recension est un papyrus long de 20 mètres, actuellement
conservé au Musée égyptologique de Turin, publié
pour la première fois par Lepsius. A cela s’ajoute les « Textes
des Sarcophages » qui ornaient les parois intérieures des
cercueils. Le « Livre des Morts » comprend près de 200
incantations, quelques unes fort longues et très anciennes, dont
la connaissance permettra au défunt de se diriger dans le monde
inférieur qu’il devra parcourir au cours de son aventureux voyage
dans les douze régions de la Douat.
Il serai bien entendu fastidieux,
dans ce travail, de résumer tous ces chapitres dont la complexité
semble sans borne. Reprenons cependant certains thèmes, utiles pour
la compréhension de notre étude.
Les premiers chapitres du «
Livre des Morts » préparent les défunts aux cérémonies
funéraires pendant lesquelles les momies illuminées pénètreront
dans l’autre monde. Il faut souligner que les nourritures ont leur importance
dans l’au-delà. Dans le tombeau de Puyemré à Thèbes,
on peut avoir un aperçu de tout ce qui pouvait se trouver dans une
tombe : gibiers, vin, pains, huiles, onguents, parfums, amulettes....Il
fallait que le défunt puisse s’alimenter et se désaltérer
en présence d’Osiris. A cette époque, les vivants, si facilement
oublieux et influençables, appréhendaient plus que tout le
retour des défunts et leur courroux (retour obligé si le
défunt n’était pas satisfait des soins matériels et
spirituels prodigués par les vivants). Les défunts mécontents
pouvaient même revenir dans la maison des vivants pour les tourmenter.
Il nous faut parler brièvement
de la notion de ka, si souvent citée dans les Textes égyptiens.
Les Egyptiens nommaient le ka, élément étranger à
notre nature, symbole du moi éternel, que tout être vivant
reçoit en dépot dès avant sa naissance, parce que
son nom est comme imprimé dans l’éternité avant même
qu’il ne soit prononcé par sa mère. Grâce au «
Livre des Morts », répertoire de sentences, les défunts,
ou plus justement leur double, leur ka qui était déja en
eux avant leur naissance et qui les a quittés aussitôt après
leur mort, avaient à leur disposition des formules magiques pour
déjouer les ruses des esprits malfaisants.
Avant d’être dirigé
vers l’enfer ou vers le paradis, le coeur du défunt, c’est à
dire sa conscience, était déposé dans la balance des
dieux, pesé et jugé : c’est la fameuse scène de la
psychostasie et de la confession négative. Un monstre à gueule
de crocodile et à ventre d’hippopotame, nommé par les textes
« le Mangeur d’âmes », attendait goulûment près
de la balance. 42 dieux justiciers, accroupis sur leurs talons, représentant
chacun l’un des 42 péchés canoniques que commettent les hommes,
interrogeaient le mort qui devait se justifier devant le tribunal. Le défunt
devait alors prononcé la Confession négative devant Thot
et Anubis : il devait se justifier de « ne pas avoir commis de péché
contre les hommes, de n’avoir jamais rien fait qui pût déplaire
aux dieux, d’avoir respecté les hiérarchies, de n’avoir point
tué ni ordonné de tuer, ni causé de souffrance à
personne, ni d’avoir forniqué dans les lieux de pureté .....
» Après avoir écouté la Confession négative
du défunt, Thot et Anubis interrogent la balance des dieux. Et si
Thot peut écrire sur sa tablette que les deux plateaux de la balance
s’équilibrent - sur l’un des plateaux il y a le coeur du mort, le
coeur qui est le siège de sa volonté lucide et celui de sa
conscience morale, et sur l’autre plateau il y a la plume de Maât,
la plume de vérité - alors Thot à tête d’Ibis
se tourne vers Osiris le dieu des Morts il lui dit : « Son
coeur est juste car il n’est pas plus lourd que celui d’une plume ».
Alors le mort devenait Maâ kherou, juste et justifié. Il pouvait
alors se rendre partout où il voudrait et pour l’éternité
: sur la terre des vivants, dans les 12 régions du monde inférieur
ou tout au fond des voies lactées. Il pourra avoir accès
à toutes les informations concernant l’univers, la création,
la vie ....il sera devenu Osiris, dieu tout puissant ! Le Justifié
connaitra ces paradis dont il avait souvent rêvé.
« Le corps « mubidi »
est pour les Luba, l’enveloppe ou l’habitat de « l’homme même
». Celui-ci n’est pas prisonnier de son corps, il peut moyennant
un pouvoir magique prendre plusieurs corps -faculté de trans-somatose-.
Sur la terre, « l’homme même » possède le corps
terrestre et dans l’au-delà, il possédera un corps céleste
ou corps immatériel (corps d’air ou de vent). Ce corps céleste
a la faculté de pouvoir entrer et passer partout. Le corps terrestre
forme un tout avec « l’homme même ». C’est pourquoi,
on ne peut prétendre respecter « l’homme même »,
quand on méprise son corps. Ce qui précède, présente
une analogie certaine avec la conception égyptienne. Les égyptiens
distinguaient un « corps matériel, visible » et un «
corps de l’au-delà ». Ils croyaient aussi qu’un être
qui possède le Hike : Puissance magique, par exemple Dieu, pouvait
prendre le corps qu’il voulait et quand il voulait » (M.Bilolo).
En Afrique noire traditionnelle, « les vivants invisibles » (les trépassés), surtout s’ils sont parvenus à l’état d’ancêtres, côtoient « les vivants visibles » (qui souvent les sollicitent) et interviennent fréquemment, sous des formes variées, dans leur existence.
Parfois, en Afrique, la société
se livre à des actes de maternage à l’endroit du mort : cadavre
lavé, huilé, soigné de mille manières, enveloppé
dans un pagne ou entouré de bandelettes comme chez les Sara par
exemple.
En Afrique, un type de relation
privilégiée entre les vivants et les morts procède
de l’échange de nourriture. C’est une croyance générale
de toute l’Afrique noire que la vie ne cesse pas après la mort.
Non seulement celle-ci n’est qu’un état provisoire mais le mort
n’est qu’un vivant d’une autre espèce qui a besoin de se nourrir
pour entreprendre le grand voyage (l’âme du défunt se nourrit
de l’âme de l’aliment). Soulignons qu’en Egypte ancienne, la mort
n’était pas une fin mais un commencement, une naissance ; les morts
ne quittaient pas la terre comme des morts mais comme des vivants (c’est
l’exemple de la célèbre résurrection du corps de Séthi
Ier : à l’image d’Osiris, ces membres seront réajustés
et il prendra à nouveau l’aspect humain).
Souvent, en Afrique, les défunts
exigent de la nourriture en échange des services qu’ils peuvent
rendre à la communauté des vivants (Akamba du Kenya, Ila
de Rhodésie ...).
A noter encore que dans l’Egypte
pharaonique, une prévoyance pieuse cherchait à installer
commodément le mort pour sa vie posthume dans son tombeau : en posture
de repos, la tête tournée vers le village et la hutte qu’il
avait aimé, et trouvant à portée de main les vases
nécessaires à ses repas.
En Afrique, la façon dont
un mort est traité n’est pas sans corrélation avec ce qui
peut se passer dans la nature; un mort, imprudemment béni par un
oncle utérin, peut occasionner une perturbation dans la santé
biologique du peuple, de même que la mauvaise orientation d’un gisant
dans sa tombe risque d’entrainer des désordres météorologiques.
XII) Thème original de la circoncision
En Egypte, on retrouve plusieurs
scènes de circoncision dont une dans le tombeau de Ankhmâhor
à Saqqara (VI ème dynastie). C’est Hérodote dans son
« Enquête » qui nous révèle que la pratique
de la circoncision était d’usage en Egypte :
« Les Egyptiens, les Colchidiens
et les Ethiopiens sont les seuls peuples qui aient de tout temps pratiqué
la circoncision. Les Phéniciens et les Syriens de Palestine reconnaissent
qu’ils tiennent cet usage des Egyptiens. Des Egyptiens et des Ethiopiens,
je ne saurai dire quel est le peuple qui a pris cette coutume à
l’autre, car elle est, de toute évidence, des plus anciennes »
(Hérodote, Livre II, 104).
Strabon, géographe grec,
confirme ce fait : « Les Egyptiens observent surtout, avec le plus
grand soin, d’élever tous les enfants qui leur naissent, et de circoncire
les garçons et aussi d’exciser les filles » (Strabon, Géographie,
livre XVII, I, 24).
Nous pouvons lire au chapitre XVII
du Livre des Morts : « Du sang coula du phallus de Rê, après
qu’il eut achevé de se circoncire lui-même; il en résulta
les dieux Hu et Sia ».
« Les anciens Egyptiens préféraient
à tous les autres modes de transmission de la Connaissance l’initiation
rituelle. La circoncision, rite religieux, était obligatoire à
tout candidat à la fonction de prêtre ou aux études
académiques. Les Egyptiens refusaient, à en croire Origène,
Porphyre et Théodoret, d’enseigner l’écriture hiéroglyphique
à ceux, parmi les Grecs, qui ne voulaient pas se soumettre à
la circoncision. Il est instructif de savoir que le Soleil est androgyne
pour les Egyptiens antiques comme pour les Mossi modernes. Le dieu Soleil
Wende des Mossi est « Roi Soleil mâle » le matin et «
Roi Soleil femelle » le soir » (Oscar Pfouma, Histoire Culturelle
de l’Afrique Noire).
J.Zwernemann écrit dans «
Les notions du dieu-ciel chez quelques tribus voltaïques » :
« On offre de l’eau au dieu soleil en se tournant d’abord à
l’Est et en appelant le « Roi Soleil mâle », et après
à l’Ouest, appelant le « Roi Soleil femelle ».
Citons l’explication de Théophile
Obenga (« L’Afrique dans l’Antiquité ») à propos
de cette pratique : « Le fait que, dans l’ancienne Egypte, la circoncision
soit pour ansi dire complétée, couronnée par l’excision,
indique que la circoncision égyptienne correspond à un rite
et, comme telle, s’intègre dans la vision du monde. La circoncision
égyptienne s’explique par un mythe cosmogonique : l’androgynie divine
d’Amon (c’est lui et lui seul qui donne naissance aux autres dieux). Amon
est
à la fois mâle et femelle. De ce principe générateur
unique découle toute la création, ce qu’il y a de mâle
et de femelle dans l’ordre cosmique.
L’individu qui a un sexe précis
(mâle ou femelle) est une espèce de dieu qui s’ignore, et
ne possède que l’un des sexes de l’Être absolu (Amon) : circoncire
ou exciser, c’est déterminer ce sexe. En effet, circoncire, c’est
retirer à l’homme ce qu’il a d’équivoque, c’est à
dire de femelle; exciser, c’est également retirer à la femme
ce qu’elle a d’équivoque, d’indéterminé, c’est à
dire de mâle (d’érectile). L’union de deux sexes relatifs,
déterminés- l’un circoncis, l’autre excisé- rapproche
de l’Être absolu, parce que, dans une telle union, les deux sexes
ne constituent, dans leur opposition même, qu’un seul et même
sexe, à la fois véritablement mâle et véritablement
femelle, comme l’Être suprême et primordial ».
En Afrique noire, les initiations
de puberté s’accompagnent généralement de mutilations
sexuelles : circoncision ou excision.
Circoncision ou excision, dans les
sociétés traditionnelles africaines, ne sont fondamentalement
qu’une seule opération, commandée par un rite. Ces deux opérations
rituelles s’intègrent dans des cosmogénèses : «
Il faut que l’homme ou la femme verse définitivement dans un sexe
» (Marcel Griaule, Dieu d’eau). C’est parce que l’androgynie divine
est la cause réelle de la circoncision que « le nouveau circoncis
est une sorte de dieu » (Charles Le Coeur).
« L’initiation a pour but
principal de supprimer l’androgynie première de l’être humain,
le prépuce symbolisant la féminité (d’où la
circoncision) et le clitoris la masculinité (d’où l’excison)
» (Louis Vincent Thomas, La terre africaine et ses religions).
On constate donc que ce n’est pas
le rite lui-même qui rapproche l’Egypte ancienne de l’Afrique traditionelle
(car on sait que ce rite est pratiqué par d’autres peuples), mais
la raison pour laquelle on le pratique.
Etudions la cérémonie de la circoncision chez les Bambaras :
Chez les Bambaras : un enfant mâle
est né, mais il conserve encore (en raison de la gémelléité
primordiale) le support physique de sexe féminin qu’est le prépuce.
Il n’en sera libéré que par la circoncision : c’est cette
opération qui détermine définitivement sa qualification
sexuelle et le rend apte à contracter mariage. La société
du n’Domo a pour tâche de préparer les enfants à la
circoncision : c’est dans le masque du n’Domo que va le wanzo de l’enfant
libéré par l’opération.
Autrefois, la circoncision se pratiquait
entre 18 et 20 ans. Actuellement, les enfants sont circoncis entre 8 et
16 ans, et tous ceux d’une même promotion sont considérés
comme appartenant à une même classe d’âge et seront
jumeaux toute la vie.
La cérémonie a lieu
pendant la période sèche : quelques jours avant la cérémonie,
l’enfant entre dans une période de retraite; il est placé
sous
la protection de la lumière purificatrice de Faro.
C’est le forgeron qui s’occupe de
l’opération : il lave le manche du couteau et symboliquement le
pénis, puis il trace sur le lame avec le charbon ou la bouillie
de mil des dessins rituels. Ensuite, il lie le prépuce par une cordelette
et le place sur le pembelé : le couteau tranchant est frappé
par une petite masse de bois. Les circoncis saignent en rond sur le sol,
dans un trou individuel creusé entre leurs jambes : ils rendent
ainsi le wanzo à la terre impure, tandis que le circonciseur récite
ses prières. Puis avec de la terre sanglante, il applique un pansement
sur le plaie et le sexe est maintenu par une tige de mil fendue. On enterre
les rpépuces et on coiffe les circoncis de leur bonnet blanc.
Après la cérémonie,
les enfants suivent une retraite de trois mois sous la direction d’un prêtre
du Komo : ils reçoivent alors une éducation religieuse. Le
Komo est une société hiérarchisée comprenant
des obligations et des interdits tels que l’initiation pour les futurs
dignitaires de la société politique et religieuse, l’étude
des traditions et pratiques du culte ..... Son autorité morale est
très étendue.
On voit alors à quel point
la cérémonie de la circoncision est importante : elle offre
la possibilité au jeune homme de se marier et d’être initié,
après l’éducation reçue par le prêtre du Komo,
à d’autres cultes (l’initié entre alors dans une puissante
famille spirituelle unissant tous ses membres par des liens de fraternité).
L’excision des filles a un sens
équivalent à celui de la circoncision des garçons.
Elle les libère du support physique mâle résidant dans
le clitoris. L’opération est effectuée par la potière,
femme du forgeron, en plein jour, devant la parenté réunie.
CONCLUSION :
« Il est impossible, même à un profane, de ne pas évoquer l’Egypte ancienne, et plus exactement Hermopolis, en Moyenne Egypte, dont les spécialistes nous disent que sa cosmogonie faisait intervenir certains éléments, bien proches de ceux que nous venons d’avoir la surprise de rencontrer chez les Falis (Cameroun) : un oeuf primordial ou oeuf mère, deux eaux prééxistantes à toutes choses, « étendues d’eau absolue contenant les germes des créations en attente, seul trait absolument commun à toutes les cosmogonies égyptiennes », « Existence de Deux terres et de quatre fleuves », intervention d’une Ogdoade dont les membres, organisateurs du monde qui ont travaillé à une mise en place plus ou moins complète du monde actuel, formaient une seule divinité mais représentaient quatre entités et se répartissaient finalement en quatre couples, chaque paire représentant les aspects masculins et féminins d’une des autres entités. L’imagerie classique figure les huit comme d’étranges personnages anthropomorphes, hommes à tête de grenouille, femmes à têtes de serpents....Il n’est pas jusqu’au singe noir dont nous parle Lebeuf qui ne puisse évoquer Thot, le dieu-cynocéphale d’Hermopolis » (M.Maubert, Coutumes du Gurma, 1928).
On pourrait encore insister sur le
symbole que représente le chiffre 8 dans la cosmo-théologie
hermopolitaine et dans la cosmogonie Dogon.
En effet, l’ogdoade égyptienne
consistait en huit dieux primordiaux, quatre grenouilles pour les mâles
et quatre serpents pour les femelles, groupés par paires et respectivement
nommés Noun et Naunet, Heh et Hehet, Kek et Keket, Amon et Amaunet.
Ils étaient moins des divinités de la terre au temps de la
création que la personnification des éléments du chaos
qui la précédait, à savoir, pour le premier couple,
l’eau primitive, pour le second, l’espace infini, pour le troisième,
l’obscurité primordiale, pour le quatrième, l’invisibilité
ou le Vide. C’est seulement après eux qu’émergea le premier
tertre, sur lequel fut déposé l’oeuf d’un oiseau, le premier
oeuf que le monde ait connu, dont sortit le soleil.
L’ogdoade égyptienne répond
exactement à celle des huit ancêtres primordiaux des Dogons
que le Nommo avait amenés avec lui - ce qui donne une ennéade
- sur son arche descendue du ciel. C’étaient huit jumeaux qu’Amma,
le grand dieu Dogon, avait à partir d’une pensée originelle
incluse dans son oeuf, l’oeuf du monde, crées en quatre mâles
et quatre femelles, bien séparés quoique dotés chacun
des principes des deux sexes.
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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier