Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
THESE
QUELQUES CONCEPTIONS COSMOGONIQUES ET SYMBOLIQUES DE L'EGYPTE ANCIENNE ET DE L'AFRIQUE TRADITIONNELLE
HOMMAGE A CHEIKH ANTA DIOP

« A partir de l’Ancien Empire, la civilisation pharaonique va se révéler dans sa pleine originalité. Fidèle à ses antécédents préhistoriques, la mentalité égyptienne reste pétrie de conceptions qui sont bien proches de celles que partagent encore les populations traditionnelles de l’Afrique noire. Le Divin jouant comme une force vitale immanente, les croyances religieuses constituent une véritable physique de la nature, plutôt qu’une métaphysique. Les rites, l’architecture sacrée, les arts figuratifs sont des techniques aussi nécessaires, matériellement, que l’agriculture, la poterie ou la médecine. La monarchie n’est pas un régime, un accident politique: Pharaon, dieu entre les dieux, est, par essence, l’artisan indispensable de la vie de son peuple » (La Pléiade, Histoire Universelle)

« Tous les aspects de la vie culturelle de l’Afrique Noire renvoient à l’Egypte et c’est le manque d’initiation qui empêche de percevoir cela » (Cheikh Anta Diop, L’Antiquité africaine par l’image, 1975)
 

Avant de commencer ce travail, je tiens à signaler que la compréhension de la mythologie africaine est complexe. A cela deux raisons :
- il existe une quantité importante de versions expliquant un même mythe chez une même tribu.
- il est difficile pour un européen de saisir en profondeur la pensée africaine, tant celle-ci aborde des thèmes totalement méconnues dans notre société (rapport étroit entre l’homme et la nature, toute puissance des esprits et des ancêtres, approche de la mort totalement différente ..........)
Parmi les textes égyptiens cités, il y a les Textes des Pyramides (environ 2460 av.J-C) et les Textes des Sarcophages (entre 2200 et 1750 av.J-C).
Dans les citations des textes, les abréviations PT et CT renverront au numéro de spell des corpus des Pyramides et des Sarcophages respectivement.
Pour les passages des Textes des Pyramides, le sigle pyr. introduit le numéro du paragraphe de l’édition de K.Sethe.
Pour les passages des Textes des Sarcophages, le numéro du spell est suivi du chiffre romain du volume et de la pagination de A. De Buck.

Au début de ce travail, il est bon de localiser l’origine de quelques grandes divinités dans l’Egypte antique :

 L’ensemble de ces 9 divinités forme l’ennéade héliopolitaine.      Quatre couples divins symbolisant les éléments primordiaux : ogdoade hermopolitaine.


I) Le Symbolisme
 


Les enseignes traditionnelles des grandes provinces, le culte rendu aux arbres et aux animaux sacrés, les reliques de certains temples, sont autant de survivances de la dévotion que les Egyptiens préhistoriques (période du Néolithique, 7000-5500 av.J-C) adressaient aux forces incarnées dans les plantes, dans les minéraux et surtout dans les animaux. Il n’est à peu près pas de divinités qui ne puisse revêtir l’aspect de quelque bête, utile ou redoutable, prestigieuse ou singulière :
ce sont des taureaux (Apis...), des vaches (Hathor...), des béliers (Khnoum, Bouc de Mendès...), des crocodiles, des serpents (Ouadjyt...), des faucons (Horus...), des singes (Thôt...), des vautours (Mout...), des félins (Tefnout et Chou), des chiens (Anubis...), bref, toute la faune qui vivait sur le cours inférieur du Nil aux temps archaïques.
Jusqu’à la fin du paganisme égyptien, chacun des dieux fut défini comme le maître suprême d’une ville déterminée et on peut dire qu’ils étaient à l’origine, les totems des nombreux groupes sédentaires qui formèrent plus tard la nation égyptienne.
Un principe parait avoir été commun à tous les systèmes cosmologiques égyptiens : antérieurement à la création, la nature aurait été une immense masse liquide, le Noun; le démiurge s’y serait manifesté de lui-même sur un tertre qui aurait émergé des eaux (j’aborderai ce sujet en profondeur dans les chapitres suivants).
La conception selon laquelle la plate-forme terrestre aurait été  prise entre un ciel liquide où les astres circulaient en bateau, et un ciel des abîmes dont l’inondation était une résurgence, fut admise dans tout le pays; l’océan du firmament fut couramment assimilé à une vache gigantesque, laquelle, d’après une conception très répandue dans le delta, avalait le soleil du soir pour enfanter au matin un astre rajeuni.

A cette époque (environ 3000 av.J-C), les conceptions relatives à la création initiale étaient aussi variées que les visions cosmologiques : Ptah et Khnoum avaient façonné un monde d’argile sur un tour de potier; Thôt, le dieu singe d’Hermopolis avait évoqué le démiurge solaire, avec l’assistance d’une ogdoade de serpents et de grenouilles, nés des eaux primordiales. Ailleurs, un soleil anthropomorphe (Atoum) s’était servi de sa main et de son sexe, pour semer les créatures....
Avant l’an 3000, le pays se retrouve divisé entre les mains de deux monarchies parallèles : le centre du royaume du Nord se trouvait dans le delta occidental, son chef arborait comme emblème distinctif la « couronne rouge », parure de Neith, patronne de Saïs, et de la déesse-serpent Ouadjyt, dame de Bouto; les rois du Sud, qui partageaient la « couronne blanche » avec Nékhabit, la déesse-vautour de Nékheb, tenaient pour leurs métropoles les villes jumelles d’Hiérakonpolis et de Eleïthya.

Comme nous venons de la voir, le culte d’animaux vivants, considérés comme des incarnations de la divinité, et proposés à l’adoration des fidèles dans les temples, était une caractéristique de la religion égyptienne. De leur temps, chaque nome vénérait une espèce animale particulière et la considérait tout entière comme divine sur l’étendue de son territoire.
Pour renforcer l’idée du totémisme en Egypte ancienne, citons quelques dieux qui furent adorés à l’époque historique (époque des dynasties) :

  - ses animaux sacrés étaient le lion, le serpent et l’ichneumon.
  - dans la mythologie, il est plaçé à la tête de l’énnéade d’Héliopolis    (aux périodes ultérieures, il est vénéré comme la manifestation du soir   du dieu solaire universel ).
    - son animal sacré, dans lequel il s’incarnait, était le taureau Apis.
  - dieu créateur, patron des artisans et des forgerons.
    - son animal sacré était le bélier.
  - dieu créateur (ogdoade hermopolitaine); de 2000 à 1360, il combine   en une seule figure toutes les caractéristiques du créateur et du    protecteur du monde.
    - dieu créateur et protecteur « soleil du midi ».
    - dieu créateur, « soleil du matin » (manifestation matinale du dieu   solaire)
    - dieu des funérails et de l’embaumement.
    - déesse de l’amour et de la joie, cause la ruine des ennemis en tant   qu’oeil de Rê.
    - dieu créateur ayant modelé le monde sur son tour de potier.

On pourrait citer encore beaucoup d’autres divinités, dont le nom est associé à un animal sacré.

Prenons quelques animaux et voyons ce qu’ils symbolisaient :

- le serpent : Les artisans égyptiens représentèrent souvent le serpent en Egypte comme une déesse protectrice, symbole de la vie divine et de l’ordre octroyé par le dieu créateur, et maintenu par son fils, Horus, qui unifia la Haute et la Basse Egypte.
Prenons quelques exemples de représentations de serpents dans les iconographies égyptiennes (à noter que ces représentations s’étalent de 3000 à 30 av.J-C) : - avec des éléphants sur le manche d’un poignard (3200 av.J.C) ; - sortant des deux cotés du disque solaire, symbole du dieu Ra (Vème dynastie, sur une colonne de granite) ; - avec deux faucons se trouvant au-dessus du nom d’Horus (IVème dynastie, Chephren, 2540-2215 av.J-C) ; - sur les tablettes de Nagada (3000 av.J-C) : - à coté d’un sphinx en bronze (XIXème dynastie) .......
La signification symbolique du cobra dans l’art égyptien est associé de façon très forte à la religion.
En tant que Ouadjet, le cobra est la déesse de Bouto, l’ancien sanctuaire du Delta. Sa « contrepartie » est le vautour, symbole de Nekhbet, déesse de Nekhen ou Hierakonpolis, ancien sanctuaire de la Haute Egypte (le vautour et le cobra deviendront les symboles de l’unification du pays). Ces deux déesses furent considérées comme des protectrices et des gardiennes des peuples des deux « contrées ».
A travers les temps, le cobra restera en Egypte un symbole puissant de protection royale et divine.
L’importance du cobra est en fait expliqué dans le fameux « Papyrus Bremner-Rhind », texte remontant au 4ème siècle av.J-C. Ce texte contient deux versions du mythe de la création « héliopolitaine ». Dans les deux versions, Atoum créa Shou (l’air) et Tefnout (l’humidité) en « expectorant » ou en « se masturbant » à l’intérieur des eaux primordiales. Puis il envoya son oeil pour récupérer Shou et Tefnout. Quand son oeil retrouva et ramena « l’air » et « l’humidité », l’unité primordiale de la puissance divine fut atteinte. Cependant, l’oeil du démiurge devint enragé quand il s’apperçut qu’il avait été remplaçé par « un objet plus brillant que lui » : le soleil.
L’oeil se transforma de façon magique en cobra, puissance féminine (le hiéroglyphe utilisé pour décrire le serpent se terminant par un t, déterminatif féminin) servant à protéger les dieux et les rois contre les puissances des ténèbres dans le monde crée. Le dieu de la création appesa l’oeil, devenu cobra, en le plaçant sur son front. La pacification du cobra marqua ainsi l’établissement de la monarchie, et le serpent devint le symbole de la protection et de l’unité de la royauté légitime.
Plus tard, Apopis sera l’ennemi serpent du dieu solaire qui incarne la menace continue de désordre pour le monde organisé.
Le serpent apparait donc à l’origine de la mythologie expliquant la création du monde.
Sur une fresque de la XXIème dynastie (Papyrus « De Herub »), on voit un serpent qui se mord la queue : c’est l’Ouroboros. Que signifie ce symbole ?
Le serpent qui se mord la queue est l’emblème du monde, ou plus exactement de la perpétuelle rénovation de la nature. On trouve dans le premier livre des hiéroglyphes d’Horapollon : « Quand les Egyptiens veulent représenter le monde, ils peignent un serpent qui mord sa queue. Chaque année cet animal se dépouille et perd sa vieillesse; de même, dans le monde, chaque période annuelle rajeunit en opérant un changement ».
On peut lire dans un texte égyptien traduit par G.Maspéro ceci : « le dieu Râ avec sa barque passe à travers le corps et les entrailles de ce serpent.... Le serpent qui fait peau neuve, chaque année, et semble ainsi renaître de lui-même, est indiqué pour jouer le rôle d’entrepôt de la vie divine ».

Oscar Pfouma dans « Histoire culturelle de l’Afrique » nous apprend qu’Atoum a été représenté en une forme particulière d’Ouroboros : un serpent à cinq têtes se mordant la queue. L’image sert à illustrer la multiplicité d’essences du dieu. Puis il cite un texte égyptien : « Je suis Tum, celui qui a fait le ciel, le créateur des choses qui y sont, qui sortent de terre; qui fait venir à l’existence les graines ensemencées, le seigneur des choses qui seront; qui donne naissance aux dieux; je suis le grand dieu qui se fait lui-même.... Je suis dans le ciel, dans la terre, dans l’eau, dans l’air, je suis dans les animaux, dans les plantes; dans le ventre, avant le ventre, après le ventre, partout ».

Prenons le chapitre 175 du Livre des Morts qui décrit la fin du monde : « Cette terre retournera à l’eau primordiale, au flux infini qui fut son premier état. Je (Atoum) demeurerai avec Osiris après m’être transformé en un autre serpent que les hommes ne connaissent pas et que les dieux ne voient pas ». Prenons l’explication de Erik Hornung : « seul Atoum et Osiris sont capables de reprendre la forme durable, originale du serpent, c’est à dire la même forme-ou plûtot absence de forme-que l’ennemi éternel des dieux, Apopis, puissance du chaos; on retrouve ce symbole dans l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, la non-existence régénérante qui encercle le monde. Ici, le serpent demeure, mais le monde qu’il enserre s’enfouit dans l’eau primordiale et disparait avec les dieux et tous les êtres vivants : retour à la situation d’avant la création ». (On retrouve le symbole du serpent original en Afrique également).
Citons un autre passage du Livre des Morts : « L’âme pénétrera dans le corps du serpent par la queue, qui est dirigée du côté des ténèbres et sortira par sa gueule, qui est toujours du côté de la lumière ». Selon Albert Champdor, l’âme, après avoir traversé le Serpent, symbole de l’éternité et de la réincarnation, acquiert de nouveaux pouvoirs magiques.
Terminons ce chapitre en disant que des momies de serpents ont été trouvées dans les nécropoles thébaines; il s’agit de serpents divinisés, nommés Pa-neb-ânkh « les maîtres de la vie ».

- le crocodile : il est avant tout le « Dévorateur » (dans l’épreuve de la pesée de l’âme, Amenuit, le monstre à gueule de crocodile, attend patiemment de dévorer l’âme de celui pour qui la balance aura penché du mauvais côté) mais un dévorateur respecté en tant que dépositaire des forces mystérieuses de l’eau, de l’eau liée à la fertilité et à l’abondance. L’Egypte ancienne avait ses crocodiles sacrés, que l’on ornait de bijoux (on leur dressait également des temples). Pour satisfaire le dieu Râ, on leur donnait à dévorer des poissons, considérés comme ennemis de la divinité solaire.
Médinet el-Fayoum, l’actuel centre administratif de la région, fut la capitale du Fayoum dès l’antiquité sous le nom de Crocodilopolis, ou « ville des crocodiles ».
« Nous arrivons à présent dans la ville d’Arsinoé, anciennement « Crocodilopolis » parce que les habitants de cette province tiennent le crocodile en grand honneur. Il s’appelle « Souchous » et est nourri de blé,  de morceaux de viande et de vin par les nombreux visiteurs venus le voir » (Strabon,17;1;38).
Citons le dieu Sobek, seigneur des étendues d’eau, vénéré sous forme d’un crocodile ou d’un être humain à tête de crocodile.
Voyons ce que Hérodote peut nous apprendre sur les crocodiles : « Pour certains des Egyptiens, les crocodiles sont sacrés; les autres, au contraire, les traitent en ennemis. Autour de Thèbes et du lac Moéris, leur caractère sacré est tout particulièrement reconnu. Chaque région choisit un crocodile et le nourrit; la bête a été apprivoisée, on lui met des pendants d’oreilles de pâte de verre et d’or, des bracelets aux pattes de devant, on lui offre une nourriture spéciale et des victimes et, de son vivant, on l’entoure de tous les soins possibles; mort, on l’embaume et on le dépose dans une sépulture sacrée » (livre II, 69).

- l’abeille : « Les Egyptiens représentent par l’abeille un peuple obéissant à un roi. En effet seule de tous les animaux, elle a un roi, auquel le reste de la foule des abeilles est soumis, comme les hommes le sont à un monarque » (Hopapollon, 1762).
Oscar Pfouma pense que l’Afrique Noire actuelle présente l’abeille dans la même perspective symbolique : « Au sommet de la hiérarchie banyarwanda aussi bien que barundi, se trouve le mwami, le roi. Considéré comme « la mère » de son peuple, il représente l’abondance, la fertilité du sol et la fécondité en général. Aussi, lorsque, devenu vieux, il perd ses forces, doit-il se suicider pour que le pays entier ne devienne pas stérile. L’organisation de la société humaine est comparée à celle des abeilles où se trouve le même principe d’inégalité, les dominateurs et les dominés. La reine est dite femelle quand elle engendre une nombreuse descendance, lorsque l’essaim est stable, ne déserte pas la ruche et s’il produit beaucoup de miel. Ces trois caractères attachés à la féminité : fécondité, stabilité et productivité sont des qualités s’appliquant non seulement à la reine mais à toute la ruche. On comprend ainsi qu’un mauvais essaim soit considéré comme mâle. De même, dans l’esprit des Banyarwanda, le mwami (le roi) est « une mère » dont dépend la fertilité du pays » (D.Zahan « L’Abeille et le miel en Afrique », 1968).

Le professeur J.Leclant nous apprend « qu’il existait à Saïs un temple de l’abeille...
Faut-il voir dans ce nom la trace du culte d’une déesse mère qui aurait été adorée sous cette forme à très haute époque dans le Delta ? Ceci impliquerait que les Anciens aient connus que les abeilles étaient régies par une reine et non pas un roi » ou encore de la part du même auteur « Le Delta comportait un lieu sacré célèbre dénommé akh-bi.t « le fourré de l’abeille »; la déesse Isis s’était réfugiée là après le meurtre d’Osiris, pour y élever son fils Horus à l’abri de Seth » puis « Des déesses de l’époque historique peuvent recevoir la désignation de bi.t (terme pour désigner abeille en égyptien ancien), par exemple Nut ».
Citons encore E.Deonna « Neith est une des déesses de la Basse-Egypte, contrée dont l’abeille est le symbole de royauté; on peut la lui assimiler, et un de ces sanctuaires s’appelle « La Demeure de l’Abeille ».

Personne ne connait exactement le symbolisme égyptien de l’abeille, mais celle-ci est représenté sous les premières dynasties (Panneau du trône de Mykérinos, IVème Dynastie)

- la vache et le taureau : Dominant les deux compositions de la palette de Narmer (recto et verso), on peut à loisir contempler deux têtes de vache, vue de façe, aux cornes symétriquement recourbées vers l’intérieur. Il ne faut pas oublier que cette palette remonte à la première dynastie : la vache joue donc un rôle primordial dès le début de l’histoire de l’Egypte ancienne.
Dès l’Ancien Empire, on trouve dans les Textes des Pyramides le cheminement du roi défunt qui, avant de gagner une place auprès du Dieu, se dirigeait d’abord vers Hathor (symbolisé par la vache), régnant sur l’Océan primordial : c’est le chemin de la renaissance.
Vers le second millénaire avant notre ère, au Moyen Empire, apparaît dans certains temples le chapiteau hathorique orné de deux têtes féminines, mais toujours munies d’oreilles de vaches, allusion à la nature même de cette dispensatrice de « l’eau de vie » (ânkh-ouas = le lait). Son nom, Hat (château)-Hor (d’Horus) résume son essence même, à savoir : giron (ayant abrité le germe d’Horus). Hathor est bien connue comme illustrant la mort et l’amour, prenant possession des trépassés.
On retrouve l’image de la vache sacrée tout au long de l’histoire de l’Egypte ancienne : recto et verso de la palette de Narmer, grande statue de la vache Hathor retrouvé à Deir-el-Bahari (XVIIIème dynastie), vignette illustrant le dernier chapitre du Livre des Morts (Hathor surgit de la montagne thébaine pour remettre au monde le défunt dans le cycle de l’Eternité), du Livre de la Vache du Ciel (allusion au départ du Démiurge désireux de s’éloigner du monde des hommes) ...........


Les animaux jouent un rôle considérable pour l’Afrique resté, plus que tout autre, en contact avec les réalités de la nature, avec le monde animal omniprésent. A l’occasion de l’initiation de l’adolescent, à la suite d’une vision ou d’une révélation survenue pendant la retraite dans le bois sacré, s’instituera un lien de parenté avec un animal choisi comme protecteur et comme homologue: c’est le principe du totem.
Donnons quelques exemples d’ordre général :


Parfois, le symbolisme combine plusieurs animaux dans certaines sculptures, telle la divinité minianka, à la tête de calao, au corps de singe et à la queue de crocodile, assise sur un disque solaire: statue symbolisant le ciel (l’oiseau), la terre (le singe) et l’eau (crocodile).
- les cinq formes animales primordiales (au temps du chaos d’avant la création de l’homme) qui représentent les ancêtres fondateurs des Sénoufos (tribus du Soudan, Côte d’Ivoire et Haute Volta) sont les suivantes :
le caméléon, le serpent, le crocodile, la tortue et l’oiseau calao. Chaque animal est un symbole dont le nom n’est explicité qu’au cours du poro, initiation sénoufo. Ainsi, le serpent symbolise le membre viril; la forme ronde de la tortue rappelle la matrice de la femme, qui n’est autre que la matrice céleste; tandis que le calao, avec son long bec et son ventre proéminent, est associé à la femme fécondée, donc prête à donner la vie.

Bien qu’il soit difficile de généraliser, voyons les symbolismes généraux auquelles sont rattachés certains animaux :

- les serpents : ils sont l’objet d’un riche et puissant symbolisme dans les traditions africaines. Certains, présentés comme agent du bonheur, sont apprivoisés, d’autres pris pour agent de malheur, sont crains et repoussés. Dans tous les cas, ils sont le véhicule d’une énergie active reçue aux temps de la première création. Le serpent le plus représentatif est le python, royal ou géant selon les régions. Animal symbolique par excellence, le python inspire une attitude religieuse non seulement à ceux qui l’ont adopté comme totem, mais aussi à tous ceux dans les croyances de qui il intervient d’une manière ou d’une autre.
Par exemple, chez les Venda, c’est le python qui, par vomissement, procéda à la création de toutes les créatures. Il est le symbole du créateur, et, à ce titre, il intervient dans de nombreuses cérémonies rituelles et religieuses, notamment dans l’initiation féminine, où les jeunes initiées miment ses mouvements en dansant, rappelant les circonvolutions originelles.
Les Peda qui habitent dans le Sud-Togo et au Bénin vénèrent le python et le considèrent comme leur totem et comme le symbole de leurs ancêtres. Pour se mettre sous sa protection et être reliés à lui, ils se font marquer dès la plus tendre enfance des scarifications faciales composées de deux traits tracés sur le front, sur les pommettes et sur les extrémités des yeux. Par ce symbole, on reconnait les personnes vouées au python. L’explication de cette attitude remonte à un mythe dans lequel cet animal joue le rôle de protecteur auprès d’un enfant endormi.
Pour les Baluba, le python participe de la nature divine, car il fut, sous la forme d’une créature de nature ambiguë, le maitre des créatures avant que ce pouvoir ne fut confié à l’homme. En effet, dans le mythe de la création, il est dit qu’ayant été à l’origine de la chute de l’homme, la créature à la nature ambiguë fut métamorphosée en deux serpents, l’un mâle, l’autre femelle, qui furent chassés du ciel en même temps que la terre. Lorsque la terre fut éloignée du ciel et leurs eaux séparées, une pluie diluvienne tomba sur le terre, perturbant tout ce qui vivait. Les deux serpents, qui vivaient dans l’eau, émirent chacun un souffle dans l’air. Les deux souffles se rencontrèrent et formèrent un arc-en-ciel. Celui-ci fit arrêter la pluie et tout rentra dans l’ordre. Depuis ce temps, par sa nature d’arc-en-ciel, le python est pour les Baluba le symbole de l’alliance entre les forces du ciel et celles de l’eau, de la paix et de l’union cosmique.
Chez les Bayaka, Kyanza Ngombi, le serpent originel, est le symbole de l’Être créateur qui, de la profondeur d’une masse inerte où il était tapi, se sentit enfermé et se mit à se mouvoir. Chaque mouvement provoqua une fissure dans la masse, et de ces fissures sortirent les créatures qui remplissent l’univers :
« Ce fut alors que surgirent des fentes béantes un être du nom de Kyanza Ngombi, ce qui signifie « La Parole première » ou « La Parole qui précède ». Cet être était un serpent immense à double tête qui, se déroulant lentement de ses spires onduleuses, diriga l’une de ses têtes vers l’Occident, et l’autre, vers l’Orient ». De par sa transpiration naîtront le fleuve Kwango et la rivière Wamba.
« Du Kwango nous avons le poisson et tout le peuple sous-marin qui nous est offert pour apaiser notre faim. De la Wamba, nous avons la nature et la végétation qui abritent les esprits de nos morts et les remèdes qui adoucissent nos angoisses ».
(Remarquons que l’Être original signifie « La Parole première », notion au combien importante dans les cosmogonies égyptiennes et africaines : voir le chapitre III).
Le caractère négatif, ambigu et équivoque du serpent apparaît également très marqué dans son utilisation symbolique. Il peut être le symbole du danger, de la sorcellerie, de la malveillance. Par exemple, il existe chez les Batomba et les Bayansi du Zaïre un rite qui consiste à rendre un serpent agressif. Chez les premiers, il est pratiqué par un chef mécontent de ses sujets qu’il veut ainsi punir en les faisant attaquer par le serpent. Tandis que chez les derniers, c’est le serpent-totem, gardien des biens de la communauté qui est rendu agressif à l’égard de tout intrus qui veut introduire le désordre.
Signalons également qu’il existe un peu partout dans l’Ouest africain un culte appelé « culte de l’arc-en-ciel » ou « culte du serpent » qui est né de la croyance selon laquelle l’arc-en-ciel est le python géant qui, ayant atteint la plénitude de ses longues années de vie, s’étend entre la terre et le soleil.
Un peu partout en zone Bantu, le python symbolise la fertilité, la fécondité, la richesse et l’abondance. Pour les Venda, la danse du python est un rite de fertilité, renouvellant le royaume, installant le roi, assurant la fertilité des femmes et des champs. Chez les Mbochi du Congo septentrional, le python symbolise : 1) la richesse ( la mentalité collective attribue les bonnes récoltes au python; il est difficile d’être riche sans posséder le talisman du python et celui-ci s’acquiert au cours d’une initiation spéciale, fort complexe et fort redoutée). 2) la force juvénile, la grâce et la beauté. 3) la tranquilité dans les contes et les fables.
Chez les Bantus du Gabon, le serpent est le symbole de l’éternité, de l’infini, du contenant et du contenu.
Chez les Daggara du Burkina Fasso, parmi les scarifications pratiquées pour des raisons curatives et religieuses, il en existe une, large et plate, qui se fait sur les joues. Les enfants la reçoivent généralement en bas-âge : c’est le signe du python, serpent mythique sous la protection duquel on place les enfants. Il est fréquent qu’un bébé venant au monde après un ainé décédé en bas-âge recoive cette scarification. Dans ce cas, c’est une marque du retour de l’enfant dans la famille. En effet, étant donné la forte mortalité enfantine, les Daggara considèrent tout enfant en bas-âge comme un voyageur de l’au-delà, quelqu’un qui peut faire des va-et-vient selon son gré entre les deux mondes. On le marque ainsi pour qu’au cas où il mourrait, on puisse le reconnaître s’il revenait.
Dans la mythologie dogon, le serpent joue un rôle important. Arou, un des fils du grand ancêtre de tous les Dogon, ressuscita sous forme d'un serpent pour les accompagner dans leur migration depuis le Mandé jusque dans la falaise de Bandiagara. Ce Dieu serpent est vénéré à travers le grand masque dont on sculpte un nouvel exemplaire tous les 60 ans, à la fête de Sigui.
La fondation exacte de ces vases reste mystérieuse, mais on peut la rapprocher de celle d'une statuette creuse, en forme de personnage couvert de pustules et de serpents, datée du XVIème siècle.
La fréquence du motif du serpent rappelle l'histoire de l'empire de Ouagadou, dans la mythologie des Soninké. Cet empire fut fondé par un python appelé Ouagadou Bida, le premier occupant du sol, auquel il fallait sacrifier chaque année une vierge pour assurer la continuité du royaume.
Dans la légende de la disparition de Ouagadou, le culte au Bida, le serpent protecteur de l’Empire et l’existence encore aujourd’hui de faiseur de pluies et de clans aptes à communiquer avec les forces invisibles de l’eau et avec les esprits de la forêt sont autant de traces de croyances anciennes et de pratiques religieuses.
Les Bidansi ou Marega (noms de famille toujours en circulation) dans le Ghana ancien, étaient les serviteurs du culte du Bida. En résumé, le système religieux ancien soninké était fondé sur le culte du serpent et de l’hommage aux morts.
Un jour, un Soninké, fou de douleur à l'idée que sa fiancée allait être sacrifiée, tua le serpent. Une terrible sécheresse provoqua alors la ruine de l'empire et la dispersion des Soninké. Et c'est de cette époque que date la fondation de Djenné. Aujourd'hui encore, le serpent est tabou chez les Soninké; celui qui en tue un s'attire les pires malheurs.

L'auteur arabe El-Bekri signale, au XIème siècle, l'adoration d'un énorme boa dans une région du Soudan, le Zafcou. L'ethnologue Germaine Dieterlen décrit de son coté une cérémonie commémorative de Ouagadou Bida au Mali, en 1954, avec un serpent en tissu de 12 m, qui évoquait le mythe des Soninké. On peut l'interpréter de différentes façons, et expliquer la mort de Bida comme le symbole de l'islamisation du royaume de Ouagadou après l'invasion des Almoravides, ou comme la transgression sacrilège de la religion ancestrale.
Citons pour terminer E.Mveng dans « L’Art d’Afrique Noire » : « Le serpent, en Afrique, est symbole de la force royale... il est gémelléité universelle : corps et esprit, monde des vivants et monde des morts, force vitale et forces occultes ».

On retrouve également en Afrique « l’Ouroboros », le fameux serpent qui se mord la queue. M.J. Kerskovits (« Dahomey, An Ancient West African Kingdom, 1938) a recueilli le mythe suivant de Aido Hwedo, le serpent arc-en-ciel dahoméen : « Quand le créateur commença à former le monde comme il existe aujourd’hui, le (Le Créateur) fut transporté partout dans la bouche d’Aido Hwedo, le Serpent qui était son serviteur. Quand la tâche de faire la terre fut finie, le Créateur vit qu’il y avait mis dessus un poids trop lourd pour qu’elle puisse le supporter. Car il y avait trop de montagnes, trop d’arbres, trop de gros animaux. Il fallait faire quelquechose pour empêcher la terre de tomber dans la mer, et c’est ainsi que Aido Hwedo, le serpent mâle fut prié de s’enrouler sur lui-même queue en bouche et de se coucher sous la terre comme les coussinets dont se servent les hommes et les femmes pour  soutenir les charges qu’ils portent sur le tête. Mais, parce que Aido Hwedo n’aime pas la chaleur, le Créateur lui donna la mer pour vivre dedans »

- le crocodile : en Afrique, il y a eu, de tout temps, des crocodiles sacrés qui vivent et se reproduisent dans des marigots, situés à quelques distances des villages. Ils sont l’objet du respect absolu de la population, car ils sont liés aux origines (ou associés à certains hauts faits) d’une ethnie. Comme en Egypte ancienne, on leur apporte des poissons, qu’ils ne dévorent souvent qu’après les avoir laissés quelque peu pourrir dans la vase. Rien d’étonnant alors que nous retrouvions un peu partout en Afrique le crocodile : sculpté sur les montants des cases des Bamilékés du Cameroun, sur les portes des greniers à mil des Sénoufos, en relief et d’un rendu très réaliste sur les plaques de bronze du Bénin. Rien d’étonnant que nous les retrouvions encore, très schématisé, dans ces grandes superstructures des masques dogons, pour les danses de fécondité.
Dans plusieurs mythes cosmogoniques, le crocodile figure comme l’un des animaux primordiaux qui aidèrent le Créateur à ordonner l’univers (le crocodile détient le pouvoir magique qui permet de transformer les choses, pouvoir propre aux animaux ayant aidé à la construction du monde) ; dans d’autres, comme l’animal par qui la mort est introduite chez les hommes. Son corps contient des puissances magiques qui en font un animal royal. Certaines parties sont utilisées par beaucoup pour fabriquer des charmes qui protègent de la foudre.
Les Baluba l’utilisent également comme muvu, animal tutélaire ou double répondant de l’homme. Il peut protéger celui-ci en faisant de son corps le refuge de ses principes vitaux actifs.
Les Venda voient en lui le symbole de la royauté et de l’union de l’homme et de la femme, union régénératrice de « la rivière qui féconde la terre ». La succession au trône ryal était marquée par une cérémonie dite de l’ouverture de la porte : « Par rang d’âge, et à partir de l’ainé, les princes essayent l’un après l’autre d’ouvrir la porte que seul réussira à ouvrir le prétendant légitime, choisi et désigné ainsi par Dieu. Or les initiés royaux savent que la porte de la case royale est en fait le crocodile ».
Enfin, dans son aspect négatif, le crocodile figure le sorcier et symbolise les forces maléfiques. C’est le cas par exemple des crocodiles-sorciers qui terrorisent les passeurs et les pêcheurs Bayansi et Basakata et dont la principale activité est d’essayer à tout prix de s’emparer de l’ombre, c’est à dire de l’âme des voyageurs afin d’en faire des serviteurs. De nombreus rites sont mis en place pour cacher son ombre de la vue d’un tel crocodile.

- l’arbre : le symbolisme de l’arbre rejoint le symbolisme universel : jonction du ciel et de la terre, ses racines cohabitent sous terre avec les ancêtres, son tronc partage les soucis des vivants, renforçant leur entente en les réunissant autour de lui à l’occasion de certains rituels, tandis que ses branches se balançent dans la demeure des esprits d’En-Haut. Un peu partout en Afrique, l’arbre est considéré comme le siège des puissances supérieures redoutables. Il joue le rôle de gardien de village et met en garde toute personne étrangère qui s’y aventure avec une mauvaise intention.
 

Il est presque impossible de parcourir les ouvrages d’égyptologie consacrés à l’iconographie des tombes royales ou des temples sans tomber sur des scènes d’insufflation du souffle vital ou du principe de vie (symbolisé par le célèbre signe ankh).
En Egypte, ce signe servait à écrire les mots « vivre » et « la vie » : on le trouve représenté sur les murs de temples ou de tombes, ou bien encore de statues, dans la main des dieux uniquement. Ce signe ne représente pas en effet la vie terrestre, mais plutôt une puissance supérieure à la mort, une vie éternelle que les dieux possèdent par nature. Ces derniers la communiquent au pharaon : ils tendent le signe ankh près des narines du roi, qui reçoit alors cette propriété merveilleuse par l’air qu’il respire, le souffle de la vie.
La signification de ankh comme principe de vie n’est pas un fait isolé en Afrique. Elle est confirmée de façon très nette chez les Dogons où nous avons la chance de retrouver aussi bien le symbole que son sens. Le symbole est strictement identique.
Quant au sens, voyons ce que Germaine Dieterlen et Marcel Griaule  nous disent dans « Signes graphiques soudanais » : « Le signe est dit adinya kini = vie (littéralement nez) du monde. Lorsqu’un membre de la famille est atteint d’une maladie grave et qu’une issue mortelle est envisagée, les vieillards de la parenté le traçent sur une surface de terre meuble. Cette terre est placée ensuite sur la tête du malade. L’image de la création est ainsi reproduite pour tenter de recréer le malade et de le remettre dans la vie normale ».
Citons encore Oscar Pfouma qui nous dit que le signe dogon (identique au signe ankh), exécuté à la fin de la période du sigui (60ans) représente Dieu après qu’il eût crée le monde. Les Egyptiens célébraient eux aussi à intervalle de 60 ans une cérémonie correspondant au renouvellement du monde.
En Afrique, l’analogie qui existe entre le nez ou les narines et la vie est très poussée.
 

II ) Eau primordiale égyptienne et africaine :

A l’origine de la cosmogonie égyptienne, il y a Nou ou Noun : c’est  l’être originel, un océan sans fin d’eaux inertes emplissant les ténèbres. Il est présent dans de nombreux lieux de culte sous la forme du lac sacré qui symbolise la non-existence d’avant la création. Au commencement, il y a la matière, une eau faible, obscure, mais puissante, dynamique, créatrice puisque c’est de cet eau que va émerger la vie sur la terre. Après la création, Noun ne cesse d’exister : elle entoure le firmament, devient la gardienne du soleil, de la lune, des étoiles, de la terre et des frontières de l’autre monde. Les Egyptiens ont donc posé la matière, sous forme liquide, à l’origine de toutes choses (notion tout à fait original puisque c’est à partir de cette eau première que va émerger le démiurge).
Atoum, dieu d’Héliopolis, est le créateur du monde qui émergea de Noun au début des temps pour créer les éléments de l’univers :
« ....... le jour où Atoum est venue à l’existence dans le flot-Hehout, dans le Noun, dans les ténèbres et dans le trouble » (spells 76, 77 et 80 : Textes des Sarcophages)
« ....... les eaux qui sont dans le Noun se fendent à la voix plaintive de sa mère Nout lorsqu’elle le met au monde » (CT 682 VI 309 d-f)
Selon Sauneron et Yoyotte : « La présence, comme seul aspect descriptible du chaos, d’une étendue d’eau absolue contenant les germes en attente, le Noun, est le seul trait absolument commun à toutes les cosmogonies égyptiennes ».
Noun est ainsi celui qui provoqua la création du monde. Il n’est pas un dieu créateur, mais il est aussi bien la source d’énergie que le facteur déterminant le début de la création.
On se rend compte ici de l’importance de l’eau, élément préexistant à la création de toutes choses.

Citons Marcel Griaule et Germaine Dieterlen dans « La conception du monde et de la matière au Soudan » : « Le dieu Amma des Dogon se confond dès l’origine avec le monde lui-même en tant qu’entité pensée dans son ensemble. Ce monde est unique et il est d’autre part, fini. L’univers Dogon paraît donc limité, mais à l’intérieur de ses frontières il est en expansion constante (notons le rapprochement avec les théories actuellement développé par l’astrophysique). Dogon et Bambara conçoivent un néant préexistant au monde et dans lequel se trouvait, en solitude, abstraction, immobilité, indétermination et invisibilité, le penser - ce penser-Esprit qui va exploser pour créer l’univers actuel ... Les Dogons conçoivent un état néant où la matière n’en est pas encore réduite à sa plus simple expression qui sera un centre ou, mieux encore, unpoint de départ, un lieu géométrique destiné à se transformer en particule infinitésimale. La matière n’est donc pas une donnée primordiale; préalablement, n’existe qu’un tourbillon, c’est à dire un mouvement en spirale conique, lequel n’affecte que le vide ».
Germaine Dieterlen écrit dans « Essai sur la religion Bambara » : « Les Mythes de la création, chez les Bambara, impliquent une philosophie de l’être et de l’univers qui s’est développée à partir du Vide, de Rien, Fu. Le mot gla qui désigne le vide originel connote en même temps les idées de mouvement, d’éveil, de résurrection : gla est le principe du mouvement universel du cosmos et de tout ce qui le compose. Le terme implique l’idée que la création est continue dès le moment de son élaboration et perpétuellement entrtenue dans toutes choses en même temps que dans l’univers considéré comme un tout. La création du gla est dans l’invisible, l’inconnu, le non réalisé. Gla émit une voix de vide qui créa d’abord son double, dya; gla fut deux, marquant ainsi le caractère primordial de la géméllité, principe existentiel ».

Dans la cosmogonie des Dogon du Mali, l’eau est une semence divine, de couleur verte, qui féconde la terre pour donner des héros jumeaux. Dans la version simple de la création, Amma engendra la terre puis la féconda de sa semence divine, la pluie, celle-ci enfanta le(s) Nommo, un couple de jumeaux mâle et femelle. Dans la version ésotérique de la création, un des Nommo façonna avec de l’argile humide le premier homme et la première femme : ils eurent huit enfants qui représentent les ancêtres mythiques du peuple Dogon. Ceux-ci descendirent sur terre dans une arche : le développement de la terre fut alors accru grâce à une pluie fécondante. Les huit ancêtres reçurent alors les connaissances des Nommo qui leur permirent de survivre sur la terre.
Les Dogon assimilent l’eau, semence fécondante, à la lumière et à la parole, au Verbe générateur. Les rites qui entourent la naissance sont étroitement associés à l’eau, principe de vie.
 

Pour les Bambaras du Mali, c’est Yo qui créa la terre comme une « chose lourde », Pemba, et le ciel, Faro, comme une « chose légère et vibrante ». Pemba reçut de Faro l’eau fécondante qui lui permit d’animer la terre . Voici un autre mythe développé par les Bambaras : « Aux origines, les eaux, qui, venues des sources centrales du ciel, ruisselèrent sur le terre, étaient pures, claires et bénéfiques. Actuellement, seule l’eau de pluie ruisselante a conservé son caractère, notamment celle de la première pluie qui tombe au début de l’hivernage.
Considérée comme purificatrice par excellence, elle est dite « dane sandyi » ou eau qui ensemence, car elle apporte leur âme aux céréales; la terre, stérile et vide, devient pleine et féconde, les plantes renaissent, les animaux et les insectes se reproduisent » (Germaine Dieterlen, essai sur le religion bambara).
Toujours chez les Bambara et à propos de Faro : « Lorsqu’il fit descendre sur terre les eaux ruisselantes, il se manifesta longtemps seulement par sa voix. Il n’avait point de corps et comme il lui fallait une matière propice à son achèvement, il attendait son heure, dans les eaux de la mer »(Germaine Dieterlen)
Pour les Boschimans, Dieu créa trois saisons : la saison froide (Xum), la saison chaude-sèche (Xa) et la saison des pluies (Bara). Bara, la saison des pluies, est une belle femme qui diffuse la beauté par l’excellence même des pluies qu’elle répand. Xa, la saison chaude-sèche, est un homme sec et cuisant. Xum, la saison froide, est la mère de Xa, vieille femme qui n’enfante plus, froide comme la mort.
Pour les Bantous, le lieu de la première création est un grand trou d’eau tourbillonnante qu’ils situent vers l’Orient. Le deuxième jour de la création, Wele créa les nuages, les étoiles et les eaux primordiales.
Pour les Falis du Cameroun, il existe deux eaux préexistant à toutes choses, étendues d’eau absolue contenant les germes des créations en attente.

III ) La parole

« L’image et la parole sont étroitement liés en Egypte ancienne, et les deux ne sont pas considérés comme des signes arbitraires, mais comme des éléments participant de l’essence même de l’objet qu’ils désignent ou représentent. Le signifiant a un lien essentiel avec le signifié. Les conceptions de la parole comme puissance et de la parole comme essence et réalité impliquent déjà celle de la parole créatrice. Evoquer une chose est l’appeler à l’existence  » (Suzanne Bickel, La cosmogonie égyptienne)

Ptah est le dieu de Memphis, ancienne capitale politique de l’Egypte. Memphis est la gardienne d’une tradition intellectuelle d’une cosmogonie construite pour affirmer le rôle de Ptah, la plus ancienne et la plus éminente de toute les divinités.
Les Textes des Sarcophages et des documents datant de l’époque ramesside font référence à Ptah comme responsable de la naissance des dieux et du soleil, de l’émergence de la végétation. Dans le récit memphite de la création, que l’on retrouve dans les textes de Shabaka, on peut lire que Ptah engendra les autres dieux par son coeur et par sa langue.
La présence de Ptah est universelle dans le coeur et dans la bouche de « tout dieu, toute personne, toute bête, tout ce qui rampe et qui vit ». En prononçant le nom des choses, l’autorité des paroles de Ptah est telle qu’elle donne vie à toute création : c’est par la parole que toute chose émerge de la bouche de Ptah. Après avoir donné vie aux dieux, Ptah leur a crée des villes, des sanctuaires, et a institué le principe des offrandes permanentes.
Il est important de reconnaître Ptah/Verbe comme intelligence créatrice possible.

Le papyrus de Leyde fournit une image d’Amon (mythe hermopolitain) entamant la création. Cela se passe dans le silence de mort du cosmos que traverse soudain la parole tonitruante du « grand cacardeur » : dès lors, le processus de la création est en bonne voie.

Dans les Textes des Sarcophages, la parole est  associé à la création. Un grand nombre de textes présentent le fils de l’unique comme étant lui-même créateur et jouant un rôle important dans l’extension et le maintien de la création. Ce fils peut être, selon les Textes des Sarcophages, Chou, Ptah, Hâpi et Heka. Ce concept peut rencontrer la notion de la parole créatrice de plusieurs façons : le fils peut transmettre la parole de son père, il peut créer selon l’ordre de son père, et il peut posséder lui-même la capacité de générer par la parole. Citons un passage des Textes des Sarcophages :

« Je (Hâpi) suis celui qui a crée ce qui est et fait venir à l’existence ce qui n’est pas
je parle, et Hou(=Chou ?) vient à l’existence
lui qui vient souvent, qui est prééminent de manifestation,
qui est à la tête des dieux, qui est dans le coeur du maître des dieux » (CT 80 II 43b-e)
Pour les théologiens d’Hermopolis, la création s’est faite par la voix : la voix de Thot. Ils identifiaient celui-ci à la langue de Ptah, le dieu égyptien dont l’aspect est essentiellemtent humain, dieu créateur du monde.

Dans la cosmogonie Dogon, Amma engendre par la parole l’infiniment petit qui s’accroît aux dimensions d’un oeuf à deux placentas. Tout ce qui a été crée, engendré, façonné, l’a été par les paroles d’Amma. Chez les Dogon, le Nommo laissa trois révélations par le verbe : « la première parole était un verbe humide, la seconde un verbe lumineux, la troisième un langage à la fois parlé et musical ». Les Dogons assimilent donc la voix à l’eau, comme émission « d’une buée tiède porteuse de verbe, verbe elle-même » (M. Griaule, Dieu d’eau). Au début de la création, le Nommo avait reçu la parole : « à partir du moment où Nommo est crée, c’est à lui que son père va déléguer la maîtrise de la parole. Car son règne est d’eau, élément prépondérant dans la formation du verbe » (M.Griaule). On peut retenir l’équation suivante chez les Dogons :  parler =créer. L’intention créatrice de Dieu par la pensée va se concrétiser grâce à la parole sous l’aspect des êtres, éléments et sentiments.
On retrouve ici de façon claire le mode de création imaginé par les théologiens de Memphis : Ptah constitua le monde organisé par la seule action de sa pensée et le concrétisa par l’action du verbe créateur.

Dans la tradition Bambara du Komo, Maa Ngala, créateur de toute choses, a déposé en l’homme les trois potentialités du pouvoir, du vouloir et du savoir. Mais toutes ces forces dont il est héritier reposent en lui comme des forces muettes. Elles sont dans un état statique avent que la parole ne vienne les mettre en mouvement. Grâce à la vivification de la parole divine, ces forces se mettent à vibrer. Dans un premier stade, elles deviennent pensée, dans un second stade, son, et dans un troisième, PAROLE. De ce fait, toute manifestation d’une force, sous quelque forme que ce soit, sera considéré comme sa parole. C’est pourquoi tout parle dans l’univers, tout est parole ayant pris corps et forme.
A l’image de la parole divine de Maa Ngala dont elle est un écho, la parole humaine met en mouvement les forces latentes, les actionne et les suscite. Elle peut créer la paix, comme la détruire. Plusieurs métiers sont liés su symbolisme de la Parole créatrice en se déployant dans le temps et dans l’espace (le forgeron, le tisserand .......).
En Afrique, tout procède donc de la parole. De fait, si tout est force et si Dieu est le principe créateur et engendreur des forces, Nommo, le verbe, à la fois eau, chaleur, semence et parole, est l’impulsion efficiente qui met en mouvement toutes les forces.
La création du monde procède initialement du langage : ce pouvoir créateur du verbe constitue l’objet d’une croyance à peu près générale dans le monde africain.

La tradition africaine confère donc à la parole, tout comme la cosmogonie égyptienne, une puissance créatrice. La parole est homologable à la création en ce sens qu’elle tisse, féconde, articule, coule, comme tout être ou chose qui agit de même.

IV ) L’autogenèse

Dans la théogonie d’Héliopolis, Atoum, dieu du soleil, se donne naissance à lui-même en tant qu’être. L’Existant vint à l’existence de lui-même : il est le Premier à exister, l’Ainé qui est antérieur aux dieux (Les Egyptiens définissaient Atoum, né de Noun, comme l’Unique qui s’est fait millions). Les eaux du Noun fournissent le milieu de gestation du dieu créateur Atoum dans lequel il est immergé en inertie jusqu’au moment où Noun le stimule et l’incite à prendre conscience et par la même à inventer la forme d’existence de la vie.
« .....Salut à toi Atoum, salut à toi Khepri qui est venu à l’existence de lui-même .... » (Texte des Pyramides 587, Pyr 1587 a-d)

On retrouve d’autres expressions à propos d’Atoum telles que : « celui qui s’engendre » « celui qui s’est mis au monde » « celui qui s’est fait » .......
De même, le phénix (l’oiseau bénou), né de lui-même, est le symbole de la naissance du dieu du soleil.
Le nom d’Atoum évoque le tout : la pensée égyptienne associe ce concept du tout d’une part à une puissance positive, et d’autre part à une puissance destructrice. Ce dualisme permettra la naissance d’une déesse constructrice, Isis, et d’un dieu destructeur, Seth.
De l’unicité (Atoum) sortira la multitude (les autres dieux) : il s’agit ici de la dialectique de l’Un et du Multiple.
Amon, dans le mythe hermopolitain, « s’est façonné lui-même », il s’est auto-engendré avant l’existence de toute matière. Une fois né, Amon constitue la matière originelle - les éléments de l’Ogdoade dont il fait lui-même partie. Il devient ainsi le « Premier qui donne naissance aux Premiers ».

Dans un texte initiatique recueilli chez les Luba du Zaïre, on peut lire : « Au commencement de toutes choses, l’Esprit Ainé, Maweja Nangila, le premier, l’ainé et le grand seigneur de tous les Esprits qui apparurent par la suite, se manifesta, seul, et de par soi-même ».
Amadou Hampaté Bâ  nous dévoile dans son livre « aspects de la civilisation africaine » un des mythes de la création de l’homme dans la tradition bambara : « Maa-Ngala (ou Dieu Maître) s’autocréa puis il créa 20 êtres, qui constituèrent l’ensemble de l’univers ».
Les Akan ont pris le vautour pour symbole de l’autocréation : on peut souligner les rapports entre les dieux Ptah et Odomankoma (akan), qui ont crée le monde de leurs propres mains après s’être crée eux-mêmes, et qui sont tous deux bisexuels.

Dans l’Afrique traditionnelle, on retrouve également le principe de l’Un et du Tout. A.Hampaté Bâ nous apprend ceci : « pour contenir Maa (l’homme), l’être tout-en-un, Maa-Ngala conçut un corps spécial capable de contenir à la fois un brin de tous les êtres existants ». La tradition bambara considère le corps de l’homme comme le monde en miniature d’où l’expression « L’homme, c’est l’univers en miniature ».

Pour l’africain, l’être est à la fois un et total : l’individu en lui-même n’est qu’un être contingent, une apparence inessentielle si on le considère en dehors de la pluralité des groupes sociaux desquels il procède nécessairement. Si, en un sens, l’homme est dans le monde et du monde, d’un autre point de vue, il devient l’âme d’un monde construit à son image. Et si le monde est une société de vivants, d’êtres animés, inversement le corps social, organisateur de l’espace par excellence, devient un univers cosmique : tous deux parlent même langage et répondent à la même symbolique.

Cette conception du Un et du Tout nous permet également de mieux comprendre la relation intime existant entre l’homme et tout ce qui l’entoure : minéraux, végétaux et animaux. Des lois précises déterminent le comportement de l’homme vis-à-vis des êtres peuplant la partie vitale de la terre.

V ) Problème lié à la cosmogénèse égyptienne

Comment Atoum est-il passé de la création de Shou « Air », Geb « Terre » ...  à celle de la terre, de l’air, de l’eau, du soleil .... de notre monde physique ?
Mubabinge Bilolo (Cosmo-théologie phylosophique, 1986) pense à une notion de double dimensionalité du processus de création et de développement du monde.
Cette double dimensionalité du réel est un des postulats majeurs dans la vision du monde de la plupart des peuples africains :
« C’est l’invisible qui fonde et explique toute réalité du monde...Le négro-africain perçoit le visible et va au-delà de ce visible. Il pense à l’invisible.... A ses yeux, les réalités de ce monde se révèlent profondément ambiguës. Elles sont à la fois ce qu’elles apparaissent et ce qu’elles n’apparaissent pas à l’homme.....De ce binôme, l’invisible est le signifié tandis que le visible est le signifiant » (J-A Tese Nyeme, Ethique en milieu africain, 1975)

Ce concept de la double dimensionalité du réel est au coeur de la philosophie et de la vie en Egypte antique. Non seulement la totalité du réel est constitué par « ce qui est » et « ce qui n’est pas encore » ou « ce qui n’est plus » mais le pays même de l’Egypte est articulé grâce à une dualité foncière : « Double-pays » « Double couronne » « Double sanctuaire » « Double rivage »......
Enfin, les membres de l’Ennéade sont choisis en fonction du rôle bio-physique de leurs corrélats physiques :
« Ra, il te donnera la lumière
  Shu, il te donnera l’air agréable
  Geb, il te donnera tous les fruits qui sont sur lui, afin que tu vives
  Osiris, il te donnera l’eau »

VI ) L’oeuf initial

Dans le Livre des Morts (chapitre 54), l’Oeuf initial ou Oeuf-Mère, d’origine hermopolitaine, contient le Souffle de Vie, à l’aurore du monde. Cet Oeuf cosmique d’essence mystérieuse est le matin du monde en train de naître.
Amon, nous l’avons déja noté, s’est auto-engendré. Sans donner de détails sur cet événement mystérieux, l’atmosphère en est évoqué par l’image du fluide qui se soude à son corps pour former l’Oeuf cosmique.

Voici à nouveau un autre mythe Bambara : «  Au ciel, dans l’oeuf primordial, on trouve deux couples de jumeaux. Pemba, sorti avant terme dans l’intention de s’approprier la création, s’empare d’un morceau de placenta et descend du ciel  ». Dans la disposition en rond des candidats à l’initiation, on retrouve chez les Bambaras la configuration, la géométrie de l’oeuf initial.
Chez les Fali du Cameroun, on retrouve également le mythe de l’oeuf primordial, celui-ci contenant les germes des créations en attente. Chez ces tribus, l’habitation est la reproduction authentique, à l’échelle humaine, d’un vaste mythe d’origine, précisément le mythe de l’oeuf initial « la seule pièce de la première demeure représente l’oeuf initial d’où est issue la terre des hommes, carrée, forme qui est figurée par la cour rectangulaire tandis que, par sa rotondité, l’édifice lui-même suggère l’équilibre du monde commençant mais déjà organisé ».
Chez les Abouré de Côte d’Ivoire, l’oeuf de Vlohue (coq de pagode) était utilisé pour déterminer l’heure : « On raconte que l’oeuf de cet oiseau, plein vers six et sept heures, se vide de sa substance au fur et à mesure que le soleil monte au firmament et devient complètement vide à midi. Il est alors l’heure d’interrompre le travail pour manger. Dans l’après-midi, l’oeuf se remplit de nouveau avec le soleil déclinant pour être complètement rempli vers dix-huit heures. Il est alors l’heure de cesser le travail pour rejoindre la maison . »

Au Zaïre, en langue luba, l’oeuf (diyi), représente un être « déjà là et non encore là », une existence en devenir (on retrouve ici le concept égyptien de Noun, eau primordiale contenant les germes de la création en attente). L’oeuf est, en luba, un symbole de l’état d’enfance. Cet oeuf contient un liquide, l’eau, qui au bout d’un certain temps donne naissance à un être vivant.

VII ) La fin du monde

Dans les conceptions cosmogoniques égyptiennes, un jour, le monde reviendra à son moment initial; il ne restera que l’eau (Noun) comme avant le moment initial.
Atoum répondant à une question concernant la durée de vie d’Osiris :
« Tu es destinée à une durée de vie de millions d’années. Mais moi, je détruirai tout ce que j’ai crée et ce pays reviendra à l’état de Noun, à l’état de flot comme son premier état » (Livre des Morts)

Dans la prophétie de Nepherty, l’état du pays est comparé à un état de « non création » et Rê est invité à recommencer son oeuvre « ce qui a été crée est dans l’état de ce qui n’a pas été crée, puisse Rê recommencer à fonder ».
Les Egyptiens semblaient croire en un renouvellement permanent de l’univers (d’où l’existence du symbole du serpent se mordant la queue : l’Ouroboros)

Le monde fini dans l’espace et inachevé dans le temps
Parmi les images qui expriment la finitude et par la même l’unité, la totalité du monde, nous pouvons relever le panier (pour les Dogons, l’univers est un panier d’argile renversé et à fond carré symbolisant le ciel) et la calebasse qui, nantie de son couvercle, flotte sur les eaux invisibles où plongent les quatre racines de la vie (chez les Yoruba).
Quant au caractère inachevé du cosmos, il peut s’entendre de deux façons. Tantôt on affirme que l’univers actuel devra laisser la place à un monde nouveau : « Lorsque le premier ruissellement recouvrit le sol, affirment les Bambaras, Faro ne permit qu’à l’eau primordiale de s’épandre; douze eaux restèrent cachées qui surgiront pour submerger la terre. Les paroles qu’elles contiennent seront révélées et le monde à venir, pensé par Yo, réalisé ».  Tantôt on se contente d’affirmer que le monde, dans le cadre des lois immuables prévues par Dieu, est mouvement perpétuel, échanges de forces, circulation de pouvoir et de parole. Dieu tient en réserve l’infinité des âmes à naître qui, unies aux âmes réincarnées, viendront renouveler indéfiniment la surface de la terre (chez les Diola).

VIII) Notions physiologiques

Selon plusieurs spécialistes, le monde égyptien a d’abord existé dans le coeur de Dieu :
« J’ai trouvé la magie dans mon coeur et du Nouveau en moi : j’ai conçu tous les êtres au moment où j’étais seul ...; au moment où aucun être n’existait ... » (Livre de connaître les modes d’existence de Rê).
A partir de ce postulat, les auteurs vont adopter deux langages différents : un langage biologique ou un langage poétique. Le langage biologique utilisera des termes comme « semence », « germe », car il considère les idées de Dieu comme des « semences de vie ».

Selon l’hypothèse de M.Bilolo, il faudrait, pour comprendre le rapport entre le phallus et le coeur (rappelons-nous que l’un des moyens de création de dieu est la « masturbation », utilisée par Atoum) commencer par l’examen de certaines conceptions physiologiques relatives à l’origine de la semence vitale. Ces conceptions se laissent grouper autour de deux traditions majeures : l’une situant la conception du germe dans les os et l’autre, la situant dans le coeur (première théorie étudiée par Sauneron, Yoyotte et Grapow).
 

Une conception physiologique semblable à la première théorie se retrouve chez certains peuples d’Afrique noire contemporaine (Vendas,Héréros, Congolais,Achantis)
Chez les Luba du Zaïre, tout comme chez la plupart des peuples d’Afrique centrale, l’impuissance d’un homme est considéré comme « la mort ou le sommeil de la colonne vertébrale » et une partie des techniques médicales contre la stérilité masculine vise surtout l’épine dorsale (cette conception ne méconnaît nullement la fonction des vésicules séminales)
« L’examen d’un thème aussi original et si largement réparti sur le continent africain devrait être repris par des spécialistes. C’est alors qu’on pourra chercher si nous avons à faire à un élément du très vieux fonds culturel des pasteurs de boeufs africains qui aurait été implanté en Egypte durant la préhistoire » (Jean Yoyotte).

IX) L’expectoration divine

Parmi les moyens de création autres que la masturbation divine, signalons « le crachat  » :
« Atoum-Khepri, tu t’es élevé en tant que butte élevée,
tu as craché Chou, tu as expectoré Tefnout
tu as tendu tes bras autour d’eux en un geste de ka afin que ton ka soit en eux »
( PT 600, pyr 1652a-1653a)
« Je n’ai pas été formé dans un corps, je n’ai pas été constitué dans un oeuf, je n’ai pas été conçu par conception,
c’est en un crachat de sa bouche que mon père Atoum m’a craché avec ma soeur Tefnout » (CT 76 II 3f-4a, B1C).
La salive divine est souvent assimilé à Maat qui symbolise l’ordre, la vérité et la justice.

Le crachat a une profonde valeur symbolique en Afrique noire. Le prêtre-officiant, le devin, le sorcier, le magicien, le chef, bref tous ceux qui ont un statut en vue dans la société donnent la bénédiction ou la malédiction « au crachat ». Le geste rituel est le suivant : on mâche quelques graines ou noix que l’on crache sur le front, entre les mains d’un individu ou en l’air, en proférant des paroles : la puissance des mots prononcés est pour ainsi dire renforcée par le crachat mêlé à des graines ou noix machés. Ainsi, le crachat est en lui-même ambivalent : qu’il s’agisse de bénédiction ou de malédiction, on l’emploie rituellement. C’est l’intention de celui qui crache qui seule est déterminante.
Le crachat a donc une profonde valeur symbolique, car c’est toute la puissance du verbe que l’officiant insuffle, ainsi, à l’être ou à la chose, qu’il s’agisse d’une formule incantatoire, de souhaits quelconque .....
Citons quelques bénédictions où l’on utilise le crachat au Gabon :


Les Luba du Zaïre jurent juridiquement par le crachat. Le geste de cracher accompagne le serment de la vérité, de la sincérité et de la pureté de ce qu’on dit ou de ce que l’on fait. Le geste de cracher est donc un symbole de la vérité, de la droiture et de la sincérité/pureté.
Les Kuba habitent au Zaïre, dans une région bornée au nord et à l’est par le Sankuru, à l’ouest par le Kasai. En 1884, ils furent d’abord visité par l’Allemand Wolf. Leurs ancêtres fondèrent autrefois un puissant et célèbre royaume en cette région d’Afrique centrale.
E.Torday a visité cette ethnie en 1910 : « Si le Nyimi (chef suprême) éternue, toutes les personnes présentes doivent exécuter trois séries d’applaudissement en diminuant de force; s’il crache, l’homme qui est le plus près de lui recueillera les expectorations et les enveloppera avec grand soin dans un linge ».
On constate donc que le crachat est bien un produit rituel puissant, quasi « surnaturel. L’impression est que les mânes (âmes désincarnées) des ancêtres confèrent ainsi au crachat sa toute puissance rituelle. Le crachat est comme un produit sacré : sa force est due à la certitude de l’existence des ancêtres, à leur omniprésence dans la vie collective des vivants.
Le crachat n’est pas lui-même une parole : il a pour fonction de reconstituer l’acte total du rite en lui donnant une signification et une force qui viennent de loin, des ancêtres eux-mêmes. Crachat et paroles forment un système, c’est à dire totalité qui accueille ou accomplit la volonté des ancêtres invoqués.
Le crachat est imminemment créateur, promoteur de forces vivantes

X) Le Rite initiatique de « l’ouverture des yeux » selon Oscar Pfouma

Je reprendrai dans ce chapitre certains passages du travail original fait par Oscar Pfouma dans « Histoire culturelle de l’Afrique Noire » (page 122 à 124).
Oscar Pfouma identifie le python dahoméen Dangbe à Atum.

Suivant les interprétations modernes de la théologie héliopolitaine, le genre humain est né des larmes de Shu et Tefnut : « Atum put his arms around Shu and Tefnut, weeping tears which were to become the ancestrors of mankind ». Il ne s’agit pas là d’autre chose que de l’acte prototype de « l’ouverture des yeux », rite initiatique.
Atoum est le dieu qui « désilla »les jumeaux primordiaux. Parce que Shu et Tefnut furent désillés au début des temps, les dieux nés postérieurement, notamment Osiris, Isis, Seth et Nephtys (« les enfants de Nut »), mais également les humains, devaient avoir les yeux désillés.
Dangbe est réputé avoir irrégulièrement désillé les yeux aux hommes : « les hommes avaient les yeux complétement fermés. Dangbe les leur ouvrit sans la permission de Mahu, créateur des Vodu-n (dieux), des hommes et de l’univers; ces hommes virent alors ces vodun sous leur forme monstrueuse : l’un avait une tête énorme, celui-ci ne possédait qu’un bras et qu’une jambe, celui-là montrait une façe sans nez; ils s’en moquèrent ou s’en effrayèrent; humiliés et irrités, les vodun portèrent plainte devant Mahu, qui les enleva aux regards des profanes, les rendant invisibles, sauf Dangbe qu’il accabla de reproches et maudit. Cependant, Mahu prit sous sa protection ce vodun paisible et bienvaillant, en punissant rigoureusement ceux qui auraient la méchanceté de la maltraiter » (E.Amélineau : « Du rôle des serpents dans les croyances religieuses de l’Egypte »).
Commentaire à ce sujet de C.Merlo et P.Vidaud : « On aura remarqué qu’en dépit du mauvais usage que le hommes firent de la connaissance, elle ne leur fut pas ôtée et ils ne fuernt pas punis. Il apparaît même que Dangbe fut châtié moins pour avoir ouvert les yeux aux hommes sans la permission de Mahu- qui reconnaît son caractère paisible et bienvaillant et le protège- que pour avoir été la cause indirecte du désordre parmi les vodun. Dangbe n’est pas le Tentateur pervers, et son châtiment lui a été valu par l’abus que les hommes ont fait de la connaissance ».
En Egypte, c’est la déesse Hathor, prototype de la potière et symbole de l’utérus gravide primordial, qui « ouvre les yeux » à Horus « aveuglé » par Seth.

Le désordre naquit dans le monde des dieux et dans celui des hommes parce que la Connaissance avait été octroyée de manière indue, irrégulière. Dans le récit du chapitre 175 du Livre des Morts, Atoum menace de faire châtier les « Enfants de Nut » par Thot et d’annihiler le genre humain et le monde, pour se retrouver transformé en Serpent, seul avec Noun, comme dans leur état premier.
Il y a sans contexte isomorphisme entre les récits mythiques pharaoniques et négro-africains modernes et l’on doit pouvoir, en s’en tenant à la seule objectivité des faits, admettre sans réserve que Atoum et Dangbe sont le seul et même personnage.

Oscar Pfouma a fait le rapprochement entre le rite « d’ouverture des yeux » en Egypte ancienne et en Afrique, il serait intéréssant de faire de même pour le rite de « l’ouverture de la bouche et des oreilles ».
Citons pour terminer ce chapitre A.Moret : « Ce rite (ouverture des yeux, de la bouche et des oreilles dans l’Egypte ancienne) était peut-être le plus important du culte funéraire, puisqu’il rendait au corps momifié et emmailloté l’usage de la langue et la puissance créatrice que possède la parole, puis la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher .... ».

XI) La conception de la mort

L’anthropologie égyptienne nous présente l’homme comme une unité constitué de différents éléments, dont les plus importants sont : Ht « corps visible », 3h « corps spirituel/lumineux », Ba « âme ou esprit » (figuré comme un oiseau à tête humaine), Ka  « esprit/intellect » (certains ont voulu voir dans cette notion un reflet immatériel du corps, un double, et d’autres un génie protecteur, naissant avec l’homme et prenant soin de lui après la mort), S3y « destin » .......
Les Egyptiens distinguaient « un corps matériel, visible » et « un corps de l’au-delà ». La mort était conçu comme la séparation de l’élément corporel et des éléments spirituels. La croyance la plus ancienne fut que, bien que séparée de lui, l’âme continuait à avoir besoin du corps pour subsister, et que, le corps détruit, l’âme devait périr infailliblement (de là le soin apporté à l’ensevelissement des cadavres, afin que le corps et l’âme demeurent impérissables). Pour les anciens Egyptiens, la mort n’existait pas; chacun pouvait être assuré de retrouver de l’autre coté de la terre une existence nouvelle assez semblable à celle qu’il avait connu ici-bas.
Le mort devait également être nourri par les soins des vivants, faute de quoi, celui-ci pourrait se venger. En résumé, la croyance fondamentale de la survie de l’âme auprès du cadavre dans le tombeau inspira et développa les mesures de protection du corps, d’où le grand soin apporté à la momification.

« Après la mort, cependant, l’homme subit un changement de nature qui s’exprime par la notion d’akh (lumineux) et qui désigne aussi toutes sortes d’êtres surnaturels tels que les démons ou les fantômes, appartenant donc exclusivement au monde imaginaire qui peuple l’inconnu. L’Akh est la forme du défunt qui possède une puissance supérieure, que l’on invoque au besoin, mais qui peut aussi se manifester spontannément et de façon désagréable aux vivants » (Ph.Derchain, Anthropologie de l’Egypte pharaonique)
Le premier « Livre des Morts » que nous connaissions est le texte gravé des Pyramides qui ne comprend pas moins de 453 chapitres, lesquels ne furent codifiés en 165 chapitres que beaucoup plus tard, au VII ème siècle av.J-C, sous le règne de Psammétique. Le meilleur exemplaire de cette recension est un papyrus long de 20 mètres, actuellement conservé au Musée égyptologique de Turin, publié pour la première fois par Lepsius. A cela s’ajoute les « Textes des Sarcophages » qui ornaient les parois intérieures des cercueils. Le « Livre des Morts » comprend près de 200 incantations, quelques unes fort longues et très anciennes, dont la connaissance permettra au défunt de se diriger dans le monde inférieur qu’il devra parcourir au cours de son aventureux voyage dans les douze régions de la Douat.
Il serai bien entendu fastidieux, dans ce travail, de résumer tous ces chapitres dont la complexité semble sans borne. Reprenons cependant certains thèmes, utiles pour la compréhension de notre étude.
Les premiers chapitres du « Livre des Morts » préparent les défunts aux cérémonies funéraires pendant lesquelles les momies illuminées pénètreront dans l’autre monde. Il faut souligner que les nourritures ont leur importance dans l’au-delà. Dans le tombeau de Puyemré à Thèbes, on peut avoir un aperçu de tout ce qui pouvait se trouver dans une tombe : gibiers, vin, pains, huiles, onguents, parfums, amulettes....Il fallait que le défunt puisse s’alimenter et se désaltérer en présence d’Osiris. A cette époque, les vivants, si facilement oublieux et influençables, appréhendaient plus que tout le retour des défunts et leur courroux (retour obligé si le défunt n’était pas satisfait des soins matériels et spirituels prodigués par les vivants). Les défunts mécontents pouvaient même revenir dans la maison des vivants pour les tourmenter.
Il nous faut parler brièvement de la notion de ka, si souvent citée dans les Textes égyptiens. Les Egyptiens nommaient le ka, élément étranger à notre nature, symbole du moi éternel, que tout être vivant reçoit en dépot dès avant sa naissance, parce que son nom est comme imprimé dans l’éternité avant même qu’il ne soit prononcé par sa mère. Grâce au « Livre des Morts », répertoire de sentences, les défunts, ou plus justement leur double, leur ka qui était déja en eux avant leur naissance et qui les a quittés aussitôt après leur mort, avaient à leur disposition des formules magiques pour déjouer les ruses des esprits malfaisants.
Avant d’être dirigé vers l’enfer ou vers le paradis, le coeur du défunt, c’est à dire sa conscience, était déposé dans la balance des dieux, pesé et jugé : c’est la fameuse scène de la psychostasie et de la confession négative. Un monstre à gueule de crocodile et à ventre d’hippopotame, nommé par les textes « le Mangeur d’âmes », attendait goulûment près de la balance. 42 dieux justiciers, accroupis sur leurs talons, représentant chacun l’un des 42 péchés canoniques que commettent les hommes, interrogeaient le mort qui devait se justifier devant le tribunal. Le défunt devait alors prononcé la Confession négative devant Thot et Anubis : il devait se justifier de « ne pas avoir commis de péché contre les hommes, de n’avoir jamais rien fait qui pût déplaire aux dieux, d’avoir respecté les hiérarchies, de n’avoir point tué ni ordonné de tuer, ni causé de souffrance à personne, ni d’avoir forniqué dans les lieux de pureté ..... » Après avoir écouté la Confession négative du défunt, Thot et Anubis interrogent la balance des dieux. Et si Thot peut écrire sur sa tablette que les deux plateaux de la balance s’équilibrent - sur l’un des plateaux il y a le coeur du mort, le coeur qui est le siège de sa volonté lucide et celui de sa conscience morale, et sur l’autre plateau il y a la plume de Maât, la plume de vérité - alors Thot à tête d’Ibis se tourne vers Osiris le dieu des Morts il lui dit :  « Son coeur est juste car il n’est pas plus lourd que celui d’une plume ». Alors le mort devenait Maâ kherou, juste et justifié. Il pouvait alors se rendre partout où il voudrait et pour l’éternité : sur la terre des vivants, dans les 12 régions du monde inférieur ou tout au fond des voies lactées. Il pourra avoir accès à toutes les informations concernant l’univers, la création, la vie ....il sera devenu Osiris, dieu tout puissant ! Le Justifié connaitra ces paradis dont il avait souvent rêvé.
 

« Le corps « mubidi » est pour les Luba, l’enveloppe ou l’habitat de « l’homme même ». Celui-ci n’est pas prisonnier de son corps, il peut moyennant un pouvoir magique prendre plusieurs corps -faculté de trans-somatose-. Sur la terre, « l’homme même » possède le corps terrestre et dans l’au-delà, il possédera un corps céleste ou corps immatériel (corps d’air ou de vent). Ce corps céleste a la faculté de pouvoir entrer et passer partout. Le corps terrestre forme un tout avec « l’homme même ». C’est pourquoi, on ne peut prétendre respecter « l’homme même », quand on méprise son corps. Ce qui précède, présente une analogie certaine avec la conception égyptienne. Les égyptiens distinguaient un « corps matériel, visible » et un « corps de l’au-delà ». Ils croyaient aussi qu’un être qui possède le Hike : Puissance magique, par exemple Dieu, pouvait prendre le corps qu’il voulait et quand il voulait » (M.Bilolo).
 

En Afrique noire traditionnelle, « les vivants invisibles » (les trépassés), surtout s’ils sont parvenus à l’état d’ancêtres, côtoient « les vivants visibles » (qui souvent les sollicitent) et interviennent fréquemment, sous des formes variées, dans leur existence.

Parfois, en Afrique, la société se livre à des actes de maternage à l’endroit du mort : cadavre lavé, huilé, soigné de mille manières, enveloppé dans un pagne ou entouré de bandelettes comme chez les Sara par exemple.
En Afrique, un type de relation privilégiée entre les vivants et les morts procède de l’échange de nourriture. C’est une croyance générale de toute l’Afrique noire que la vie ne cesse pas après la mort. Non seulement celle-ci n’est qu’un état provisoire mais le mort n’est qu’un vivant d’une autre espèce qui a besoin de se nourrir pour entreprendre le grand voyage (l’âme du défunt se nourrit de l’âme de l’aliment). Soulignons qu’en Egypte ancienne, la mort n’était pas une fin mais un commencement, une naissance ; les morts ne quittaient pas la terre comme des morts mais comme des vivants (c’est l’exemple de la célèbre résurrection du corps de Séthi Ier : à l’image d’Osiris, ces membres seront réajustés et il prendra à nouveau l’aspect humain).
Souvent, en Afrique, les défunts exigent de la nourriture en échange des services qu’ils peuvent rendre à la communauté des vivants (Akamba du Kenya, Ila de Rhodésie ...).

A noter encore que dans l’Egypte pharaonique, une prévoyance pieuse cherchait à installer commodément le mort pour sa vie posthume dans son tombeau : en posture de repos, la tête tournée vers le village et la hutte qu’il avait aimé, et trouvant à portée de main les vases nécessaires à ses repas.
En Afrique, la façon dont un mort est traité n’est pas sans corrélation avec ce qui peut se passer dans la nature; un mort, imprudemment béni par un oncle utérin, peut occasionner une perturbation dans la santé biologique du peuple, de même que la mauvaise orientation d’un gisant dans sa tombe risque d’entrainer des désordres météorologiques.

XII) Thème original de la circoncision

En Egypte, on retrouve plusieurs scènes de circoncision dont une dans le tombeau de Ankhmâhor à Saqqara (VI ème dynastie). C’est Hérodote dans son « Enquête » qui nous révèle que la pratique de la circoncision était d’usage en Egypte :
« Les Egyptiens, les Colchidiens et les Ethiopiens sont les seuls peuples qui aient de tout temps pratiqué la circoncision. Les Phéniciens et les Syriens de Palestine reconnaissent qu’ils tiennent cet usage des Egyptiens. Des Egyptiens et des Ethiopiens, je ne saurai dire quel est le peuple qui a pris cette coutume à l’autre, car elle est, de toute évidence, des plus anciennes » (Hérodote, Livre II, 104).
Strabon, géographe grec, confirme ce fait : « Les Egyptiens observent surtout, avec le plus grand soin, d’élever tous les enfants qui leur naissent, et de circoncire les garçons et aussi d’exciser les filles » (Strabon, Géographie, livre XVII, I, 24).
Nous pouvons lire au chapitre XVII du Livre des Morts : « Du sang coula du phallus de Rê, après qu’il eut achevé de se circoncire lui-même; il en résulta les dieux Hu et Sia ».
« Les anciens Egyptiens préféraient à tous les autres modes de transmission de la Connaissance l’initiation rituelle. La circoncision, rite religieux, était obligatoire à tout candidat à la fonction de prêtre ou aux études académiques. Les Egyptiens refusaient, à en croire Origène, Porphyre et Théodoret, d’enseigner l’écriture hiéroglyphique à ceux, parmi les Grecs, qui ne voulaient pas se soumettre à la circoncision. Il est instructif de savoir que le Soleil est androgyne pour les Egyptiens antiques comme pour les Mossi modernes. Le dieu Soleil Wende des Mossi est « Roi Soleil mâle » le matin et « Roi Soleil femelle » le soir » (Oscar Pfouma, Histoire Culturelle de l’Afrique Noire).
J.Zwernemann écrit dans « Les notions du dieu-ciel chez quelques tribus voltaïques » : « On offre de l’eau au dieu soleil en se tournant d’abord à l’Est et en appelant le « Roi Soleil mâle », et après à l’Ouest, appelant le « Roi Soleil femelle ».

Citons l’explication de Théophile Obenga (« L’Afrique dans l’Antiquité ») à propos de cette pratique : « Le fait que, dans l’ancienne Egypte, la circoncision soit pour ansi dire complétée, couronnée par l’excision, indique que la circoncision égyptienne correspond à un rite et, comme telle, s’intègre dans la vision du monde. La circoncision égyptienne s’explique par un mythe cosmogonique : l’androgynie divine d’Amon (c’est lui et lui seul qui donne naissance aux autres dieux). Amon est à la fois mâle et femelle. De ce principe générateur unique découle toute la création, ce qu’il y a de mâle et de femelle dans l’ordre cosmique.
L’individu qui a un sexe précis (mâle ou femelle) est une espèce de dieu qui s’ignore, et ne possède que l’un des sexes de l’Être absolu (Amon) : circoncire ou exciser, c’est déterminer ce sexe. En effet, circoncire, c’est retirer à l’homme ce qu’il a d’équivoque, c’est à dire de femelle; exciser, c’est également retirer à la femme ce qu’elle a d’équivoque, d’indéterminé, c’est à dire de mâle (d’érectile). L’union de deux sexes relatifs, déterminés- l’un circoncis, l’autre excisé- rapproche de l’Être absolu, parce que, dans une telle union, les deux sexes ne constituent, dans leur opposition même, qu’un seul et même sexe, à la fois véritablement mâle et véritablement femelle, comme l’Être suprême et primordial ».
 

En Afrique noire, les initiations de puberté s’accompagnent généralement de mutilations sexuelles : circoncision ou excision.
Circoncision ou excision, dans les sociétés traditionnelles africaines, ne sont fondamentalement qu’une seule opération, commandée par un rite. Ces deux opérations rituelles s’intègrent dans des cosmogénèses : « Il faut que l’homme ou la femme verse définitivement dans un sexe » (Marcel Griaule, Dieu d’eau). C’est parce que l’androgynie divine est la cause réelle de la circoncision que « le nouveau circoncis est une sorte de dieu » (Charles Le Coeur).
« L’initiation a pour but principal de supprimer l’androgynie première de l’être humain, le prépuce symbolisant la féminité (d’où la circoncision) et le clitoris la masculinité (d’où l’excison) » (Louis Vincent Thomas, La terre africaine et ses religions).
On constate donc que ce n’est pas le rite lui-même qui rapproche l’Egypte ancienne de l’Afrique traditionelle (car on sait que ce rite est pratiqué par d’autres peuples), mais la raison pour laquelle on le pratique.

Etudions la cérémonie de la circoncision chez les Bambaras :

Chez les Bambaras : un enfant mâle est né, mais il conserve encore (en raison de la gémelléité primordiale) le support physique de sexe féminin qu’est le prépuce. Il n’en sera libéré que par la circoncision : c’est cette opération qui détermine définitivement sa qualification sexuelle et le rend apte à contracter mariage. La société du n’Domo a pour tâche de préparer les enfants à la circoncision : c’est dans le masque du n’Domo que va le wanzo de l’enfant libéré par l’opération.
Autrefois, la circoncision se pratiquait entre 18 et 20 ans. Actuellement, les enfants sont circoncis entre 8 et 16 ans, et tous ceux d’une même promotion sont considérés comme appartenant à une même classe d’âge et seront jumeaux toute la vie.
La cérémonie a lieu pendant la période sèche : quelques jours avant la cérémonie, l’enfant entre dans une période de retraite; il est placé sous la protection de la lumière purificatrice de Faro.
C’est le forgeron qui s’occupe de l’opération : il lave le manche du couteau et symboliquement le pénis, puis il trace sur le lame avec le charbon ou la bouillie de mil des dessins rituels. Ensuite, il lie le prépuce par une cordelette et le place sur le pembelé : le couteau tranchant est frappé par une petite masse de bois. Les circoncis saignent en rond sur le sol, dans un trou individuel creusé entre leurs jambes : ils rendent ainsi le wanzo à la terre impure, tandis que le circonciseur récite ses prières. Puis avec de la terre sanglante, il applique un pansement sur le plaie et le sexe est maintenu par une tige de mil fendue. On enterre les rpépuces et on coiffe les circoncis de leur bonnet blanc.
Après la cérémonie, les enfants suivent une retraite de trois mois sous la direction d’un prêtre du Komo : ils reçoivent alors une éducation religieuse. Le Komo est une société hiérarchisée comprenant des obligations et des interdits tels que l’initiation pour les futurs dignitaires de la société politique et religieuse, l’étude des traditions et pratiques du culte ..... Son autorité morale est très étendue.
On voit alors à quel point la cérémonie de la circoncision est importante : elle offre la possibilité au jeune homme de se marier et d’être initié, après l’éducation reçue par le prêtre du Komo, à d’autres cultes (l’initié entre alors dans une puissante famille spirituelle unissant tous ses membres par des liens de fraternité).
L’excision des filles a un sens équivalent à celui de la circoncision des garçons. Elle les libère du support physique mâle résidant dans le clitoris. L’opération est effectuée par la potière, femme du forgeron, en plein jour, devant la parenté réunie.

CONCLUSION :

« Il est impossible, même à un profane, de ne pas évoquer l’Egypte ancienne, et plus exactement Hermopolis, en Moyenne Egypte, dont les spécialistes nous disent que sa cosmogonie faisait intervenir certains éléments, bien proches de ceux que nous venons d’avoir la surprise de rencontrer chez les Falis (Cameroun) : un oeuf primordial ou oeuf mère, deux eaux prééxistantes à toutes choses, « étendues d’eau absolue contenant les germes des créations en attente, seul trait absolument commun à toutes les cosmogonies égyptiennes », « Existence de Deux terres et de quatre fleuves », intervention d’une Ogdoade dont les membres, organisateurs du monde qui ont travaillé à une mise en place plus ou moins complète du monde actuel, formaient une seule divinité mais représentaient quatre entités et se répartissaient finalement en quatre couples, chaque paire représentant les aspects masculins et féminins d’une des autres entités. L’imagerie classique figure les huit comme d’étranges personnages anthropomorphes, hommes à tête de grenouille, femmes à têtes de serpents....Il n’est pas jusqu’au singe noir dont nous parle Lebeuf qui ne puisse évoquer Thot, le dieu-cynocéphale d’Hermopolis » (M.Maubert, Coutumes du Gurma, 1928).

On pourrait encore insister sur le symbole que représente le chiffre 8 dans la cosmo-théologie hermopolitaine et dans la cosmogonie Dogon.
En effet, l’ogdoade égyptienne consistait en huit dieux primordiaux, quatre grenouilles pour les mâles et quatre serpents pour les femelles, groupés par paires et respectivement nommés Noun et Naunet, Heh et Hehet, Kek et Keket, Amon et Amaunet. Ils étaient moins des divinités de la terre au temps de la création que la personnification des éléments du chaos qui la précédait, à savoir, pour le premier couple, l’eau primitive, pour le second, l’espace infini, pour le troisième, l’obscurité primordiale, pour le quatrième, l’invisibilité ou le Vide. C’est seulement après eux qu’émergea le premier tertre, sur lequel fut déposé l’oeuf d’un oiseau, le premier oeuf que le monde ait connu, dont sortit le soleil.
L’ogdoade égyptienne répond exactement à celle des huit ancêtres primordiaux des Dogons que le Nommo avait amenés avec lui - ce qui donne une ennéade - sur son arche descendue du ciel. C’étaient huit jumeaux qu’Amma, le grand dieu Dogon, avait à partir d’une pensée originelle incluse dans son oeuf, l’oeuf du monde, crées en quatre mâles et quatre femelles, bien séparés quoique dotés chacun des principes des deux sexes.

BIBLIOGRAPHIE GENERALE :

- Théophile Obenga : “ La philosophie africaine de la période pharaonique ”, 1990.
- La Pléiade : “ Ethnologie régionale : Afrique-Océanie ”.
- André Raponda Walker et Roger Sillans : “ Rites et Croyances des peuples du Gabon ”, 1962.
- Jean Mazel : “ Présence du monde noir ”,1975.
- Jacques N.Lambert : “ Hermopolis, Memphis,Latopolis et les Dogons dans la Revue de l’histoire des religions ”,1988.
- Alain Anselin : “ Samba ”,1992.
- Nomade, revue culturelle : “ Les Dieux et l’Afrique ”, 1993.
- Marcel Griaule : “ Dieu d’eau ”, 1966.
- Aboubacry Moussa Lam : “ De l’origine égyptienne des Peuls ”
- Mubabinge Bilolo : “ Les cosmo-théologies phylosophiques d’Heliopolis et d’Hermopolis ”, 1986 (sujet de thèse).
- Suzanne Bickel : “ Cosmogonie égyptienne avant le Nouvel Empire ”, 1984 (sujet de thèse).
- Albert Champdor : “ Le Livre des Morts ”, 1963.
- Erik Hornung : “ Les Dieux de l’Egypte ”, 1986.
- George Hart : “ Mythes égyptiens ”, 1993.
- Christiane Desroches Noblecourt : “ Amours et fureurs de La Lointaine ”,1995.
- Oscar Pfouma : “ Histoire culturelle de l’Afrique Noire ”, 1993.
- Peuples du Sénégal, éditions Sépia, 1996.


 
 
 
 
 
 

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