Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
PRESSE INTERNATIONALE
ARTICLES PRESSE INTERNATIONALE

Points de repère

SUPERFICIE: 753 000 kilomètres carrés.

POPULATION: 6,7 millions (tous les chiffres sont de 1985).

PNB/Hab.: 390 dollars.

DETTE: 4,5 milliards de dollars.

SERVICE DE LA DETTE: 243 millions de dollars.

EXPORTATIONS: 829 millions de dollars.

ESPÉRANCE DE VIE: 52 ans.

TAUX DE MORTALITÉ INFANTILE: 84 pour mille.

1924: le territoire, administré jusque-là par le British South African Company, passe sous juridiction du Colonial Office à Londres

24 octobre 1964: accession à l'indépendance et instauration d'un régime de parti unique. M. Kenneth Kaunda devient président.

La Zambie dans le carcan de la politique d'austérité, 1988

MAFUNA BOKWE

DEPUIS l'été 1987, la présidence de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) est revenue à la Zambie, qui a pour chef d'Etat M. Kenneth Kaunda, l'un des vétérans de l'indépendance. Sa personnalité et ses initiatives sont de nature à encourager les efforts de l'Organisation pour mettre fin aux divisions du continent africain, aujourd'hui durement touché par les effets de la crise économique. Son pays en est une illustration frappante: réputé pour sa "modération", le vieux dirigeant avait été obligé, en mai 1987, de renoncer à la politique d'austérité poursuivie avec le concours du Fonds monétaire international, car elle n'aidait en rien à résoudre les graves problèmes de l'économie mais pesait, en revanche, de plus en plus lourd sur le sort des pauvres. Aujourd'hui, il est contraint de renégocier avec la Banque mondiale pour obtenir les capitaux indispensables au développement du pays.

"Nous devons nous fixer des objectifs novateurs et réalistes et nous employer à les atteindre. Nous ne pouvons plus chercher les solutions ailleurs qu'en nous-mêmes." S'adressant le 1er mai 1987 à la nation, le président zambien Kenneth Kaunda annonçait en ces termes l'abandon du programme d'austérité appuyé par le Fonds monétaire international (FMI). Il précisait que désormais les versements au titre du remboursement de la dette - estimée à près de 5 milliards de dollars -seraient limités à 10 % des recettes d'exportation. Le dirigeant africain invitait en même temps à une "approche nouvelle" pour résoudre les problèmes du pays.

Ce discours explosif venait soudainement remettre en cause des relations avec le FMI qui remontaient à 1973. Cette année-là avait été signé le premier accord stand-by pour faire face à la désorganisation des transports provoquée par la fermeture des frontières avec la Rhodésie. Depuis, cinq nouveaux accords avaient été ratifiés - dont le dernier en 1986, pour un montant de 229,8 millions de droits de tirage spéciaux (DTS) (1). La Zambie, comme la Côte-d'Ivoire, était considérée comme un élève modèle du FMI.

Mais la chute des recettes d'exportation - provenant pour l'essentiel du cuivre, - l'opposition croissante, jusqu'au sein du parti unique, l'United National Independance Party (UNIP), et les émeutes de la faim de décembre 1986, qui avaient provoqué la mort d'au moins quinze personnes, avaient émoussé la bonne volonté de Lusaka.

"Alors même que le gouvernement et le parti négociaient avec le FMI et la Banque mondiale, confirmait M. Kaunda, un profond scepticisme régnait quant à la possibilité de mettre en oeuvre des mesures d'austérité sans provoquer de profonds dérèglements dans l'économie." Aux émeutes de la faim avaient succédé au début de l'année 1987 une cascade de grèves dans le secteur public: enseignants, médecins, infirmiers, postiers, personnel des lignes aériennes... Les syndicats de mineurs rejetaient les augmentations de salaires proposées par la direction. Et, pour la première fois depuis l'indépendance en 1964, la puissante centrale syndicale, le Zambian Congress of Trade Unions (ZCTU), boycottait les cérémonies du 1er mai, où le président devait annoncer sa rupture avec le FMI.

La dégradation des conditions de vie avait atteint un seuil intolérable, le pouvoir d'achat ayant chuté de 40 % entre 1975 et 1986. Au cours d'une conférence prononcée le 13 février 1987 à l'université de Lusaka, le professeur Venkatesh Seshamani commentait ainsi les effets des mesures de libéralisation inaugurées en décembre 1982 avec la suppression du contrôle des prix: "Le coût de la vie a bien plus augmenté pour les groupes à faibles revenus que pour les autres." Il ajoutait: "Etant donnés les inégalités déjà existantes et le retard des salaires sur les hausses de prix, on peut imaginer la pression qui s'exerce sur les pauvres." Ces disparités, encore plus profondes à la campagne, ont provoqué une migration vers les villes qui a privé les zones rurales d'une main-d'oeuvre efficiente tout en multipliant le nombre de foyers abandonnés aux mains des femmes.

"Pourquoi nos fils doivent-ils mourir en grand nombre?"

SELON un rapport officiel sur la condition des femmes et enfants dans l'ensemble du pays, les cinq régions à prédominance paysanne sont à la traîne en termes de revenus, de possibilités d'emploi et d'infrastructures: une constatation qui confirme les conclusions d'une étude du Bureau international du travail (BIT), pour qui la Zambie est parmi les pays les plus inégalitaires (2).

Après la mort, à Ndola, en mai 1987, de deux cent quatre-vingt-seize enfants victimes de la malnutrition, un journaliste s'interrogeait "Pourquoi nos fils doivent-ils mourir en grand nombre en Zambie, sept années après l'introduction du programme de soins de santé primaires dont une composante - la vaccination universelle - a été lancée par le président Kaunda pour marquer cette année la Journée mondiale de la santé?... A qui sont destinés ces programmes, si les enfants des pauvres doivent mourir comme des mouches (3)." Lors de son allocution du 1er mai, le président avait été contraint d'admettre que "le taux de mortalité avait fortement augmenté, en particulier parmi les enfants, parce que les hôpitaux ne peuvent plus importer les médicaments nécessaires".

Selon le dernier recensement qui remonte à 1980, pour 72,6 % la force de travail est inemployée ou sous-employée, et près des deux tiers des chômeurs sont des jeunes entre quinze et trente-quatre ans, M. Mary Nguvu; ministre de la jeunesse et des sports, a reconnu toute la gravité du problème que pose l'emploi des jeunes, estimant que les ressources attribuées pour le résorber étaient si faibles qu'on pouvait dire que le gouvernement "se croisait les bras (4)".

Facteur d'inflation, la vente hebdomadaire de devises étrangères - introduite le 4 octobre 1985 à l'instigation du FMI - a été abandonnée. Le mécanisme visait à aligner les taux de change sur l'offre et la demande; jusque-là, le cours du kwacha, la monnaie nationale, était fixé à partir d'un panier de devises des principaux partenaires commerciaux de la Zambie. Or le nouveau système avait entraîné un "plongeon du kwacha" et "déclenché une spirale inflationniste où les prix s'ajustaient au climat économique ambiant (5)".

A l'origine de toutes ces difficultés, la baisse du cours du cuivre - malgré une certaine remontée en 1987 - (voir l'encadré ci-contre), qui, avec le cobalt, représente 90 % des recettes d'exportation. Dans son rapport de 1985, la Banque mondiale reconnaissait que l'ampleur et la persistance de ce déclin avaient été sous-estimées par tous, organisations internationales comprises, ajoutant que "l'étendue et la nature de la politique et des réformes institutionnelles qui furent mises en oeuvre n'ont jamais été à la mesure de la gravité de la crise (6)".

La rentabilité des mines de la ceinture du cuivre, au nord du pays, dans les quinze ou vingt prochaines années est considérée comme un facteur décisif pour la promotion des investissements dans de nouvelles industries et dans l'agriculture, de manière à diminuer la dépendance à l'égard du cuivre. Un passage-clé du discours du 1er mai invitait non seulement à relancer l'économie mais aussi "à changer notre modèle de consommation, à ne consommer que ce que nous produisons" et à utiliser les trop rares recettes en devises pour importer des machines et autres produits nécessaires à l'agriculture et aux industries exportatrices.

Mais les difficultés d'un tel programme semblent se révéler insurmontables. Les investissements privés, appelés à jouer un rôle très actif, n'ont pas répondu à l'appel. Quant à l'agriculture, très largement façonnée par l'histoire coloniale, elle demeure encore trop centrée autour des industries minières où de grandes fermes possédées par des Européens, et produisant une nourriture à bon marché pour les mineurs, attirent une main-d'oeuvre venue de régions qui pourraient être plus productives. Maintes fois réaffirmés depuis l'indépendance, les objectifs d'autosuffisance alimentaire, de diversification, de réduction des inégalités entre les zones rurales et urbaines, sont restés des voeux pieux. La Zambie a pris rang parmi les importateurs agricoles, achetant à l'Afrique du Sud, au Zimbabwe ou au Botswana.

C'est dans ce contexte qu'elle a dû reprendre ses négociations avec la Banque mondiale et proposé un plan d'austérité et de libéralisation en cinq points qui prévoit la réduction à 5 % du PIB du déficit budgétaire (30 % aujourd'hui). Ce programme, qui doit encore être approuvé par le gouvernement de Lusaka, sera bien difficile à faire appliquer et à faire accepter par la population (7).

Bien que l'agriculture se porte mieux aujourd'hui, elle dépend toujours des ressources en devises - et donc du cuivre - pour l'achat de machines et d'intrants. La question de savoir si elle sera capable de remplacer le cuivre devient cruciale, alors que les réserves de minerai s'amenuisent d'année en année et que les soixante-trois mille travailleurs des mines vont devoir être reclassés d'ici à la fin du siècle.

Emmurée dans les conflits de l'Afrique australe

PRODUIRE du cuivre est un problème, le faire parvenir à l'étranger en est un autre. Depuis que Lusaka a annoncé que ses exportations ne se feraient plus via l'Afrique du Sud, celui-ci est transporté soit par chemin de fer jusqu'au port de Dar-es-Salaam, soit par camion à destination de Harare, au Zimbabwe, d'où il est acheminé par train jusqu'au port de Beira, au Mozambique (voir la carte ci-dessous). Ces derniers mois, le Zaïre, l'Angola et la Zambie ont étudié de concert la possibilité de remettre en service le chemin de fer de Benguela, qui permettrait aux exportations zambiennes d'emprunter la voie la plus courte et la moins chère. Mais la voie ferrée est, depuis 1975, une cible favorite de l'UNITA, le mouvement d'opposition armée au pouvoir angolais, soutenu par l'Afrique du Sud. Et les tractations avec l'organisation de M. Savimbi pour que son organisation accepte la réouverture du chemin de fer n'ont pas abouti.

Ces initiatives coïncidaient avec les nouveaux efforts que font les Etats-Unis, appuyés par la Zambie, pour améliorer leurs relations avec l'Angola.

Le président Kaunda remporterait un succès diplomatique majeur s'il pouvait obtenir une réconciliation, même partielle, entre le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA), au pouvoir à Luanda, et l'UNITA, et créer ainsi un climat plus propice au règlement du problème namibien. D'autant que la présence en Zambie de l'Organisation populaire du Sud-Ouest africain (SWAPO) et du Congrès national africain (ANC) expose son pays aux attaques de l'armée sud-africaine.

La récente invasion par l'armée sud-africaine du sud angolais et la dégradation des relations entre M. Kaunda et l'UNITA ont largement anéanti ces espoirs.

La tradition d'hospitalité à l'égard des mouvements de libération de l'Afrique australe - dont le MPLA avait autrefois bénéficié également - vaut au président Kaunda une influence certaine dans la région, et notamment au sein de la Conférence de coordination du développement de l'Afrique australe (Southern African Development Coordination Conference, SADCC). Cependant, son propre pays rencontre bien des difficultés à s'affranchir de sa dépendance à l'égard de Pretoria. Cette position inconfortable, M. Grey Zulu, secrétaire général de l'UNIP, l'a confirmée récemment encore en affirmant que les sanctions obligatoires contre l'Afrique du Sud que préconisait son parti ne visaient pas à détruire l'économie de ce pays mais seulement l'apartheid: "S'il n'y avait pas l'apartheid, dit-il, les ressources sud-africaines seraient utilisées pour le bien de tous les hommes peuplant l'Afrique australe 1987 (8)."

Le 29 mai 1987, sur Radio France internationale, le président zambien attaquait l'Afrique du Sud et dénonçait un amendement du Sénat à Washington visant à bloquer toute nouvelle aide des Etats-Unis aux Etats de la ligne de front qui aideraient l'ANC. Son pays, répétait-il, ne se laisserait pas impressionner par des pressions économiques et militaires, il ne faiblirait pas dans sa condamnation de l'apartheid.

"L'Occident est en jugement, déclara au journal conservateur britannique Financial Times, un responsable zambien. Tous les leviers que nous utilisons pour redresser notre économie sont occidentaux. S'ils échouent, le reste de l'Afrique pourra s'interroger: quels bénéfices tire-t-on d'appartenir à l'orbite occidentale? (9)."

Notes:
(1) 1 DTS équivalait à 1,18 dollar le 30 juin 1986.
(2) International Labour Review, vol. 121, n° 2.
(3) Times of Zambia, 3 juin 1987.
(4) Marchés tropicaux, 20 février 1987.
(5) Le kwacha est passé, malgré la chute du billet vert, de 0,45 dollar en septembre 1985 à 0,12 dollar en juin 1987. La citation est tirée de First Quarterly Review, Bank of Zambia, 1986.
(6) Cité par le Financial Times, 3 décembre 1985.
(7) Financial Times, 3 décembre 1987.
(8) Times of Zambia, 3 juin 1987.
(9) Financial Times, 18 avril 1986.

L'AFRIQUE ANGLOPHONE GAGNÉE PAR LA CONTESTATION
Incertitudes en Zambie et en Tanzanie, 1990

BRITTAIN VICTORIA

ACCUSANT ses adversaires d'avoir "libéré les forces de la haine", le président zambien Kenneth Kaunda a reporté à août 1991 le référendum sur la légalisation des partis politiques. Tout en acceptant de libérer les prisonniers accusés d'avoir comploté contre lui, il a refusé de lever l'état d'urgence. En Tanzanie, les élections générales d'octobre devraient marquer une avancée sur la voie du pluripartisme. Mais le succès de la démocratisation dans ces deux pays dépendra aussi de leur capacité à résoudre leurs graves problèmes économiques et sociaux.

Après les régions d'expression française, les Etats de l'Afrique anglophone sont à leur tour confrontés à la contestation. De violentes manifestations secouent le Kenya où le président Daniel Arap Moi, incapable de résoudre les graves difficultés du pays, refuse toute ouverture vers le multipartisme et la démocratie (1). En Tanzanie et en Zambie, les élites au pouvoir depuis les indépendances sont mises en cause, alors que s'estompent les vieux rêves de justice et d'égalité, et que les deux pays se retrouvent à nouveau dépendants de décisions prises à l'extérieur de leurs frontières.

A l'aube du 30 juin 1990, après l'annonce par la radio du "renversement" du président zambien Kenneth Kaunda, des milliers de personnes manifestèrent leur joie dans les rues. Les portraits de M. Kaunda avaient déjà été lacérés et brûlés durant les émeutes qui avaient précédé la tentative avortée de coup d'Etat, et sa voiture de cérémonie - un cadeau offert par le Royaume-Uni à l'occasion de l'indépendance il y a vingt-cinq ans - fut lapidée par la foule. Quelques semaines auparavant, dans la métropole tanzanienne, Dar es-Salaam, une faculté fut rapidement fermée et les étudiants renvoyés dans leurs foyers après que des dizaines de caricatures insultantes pour le président Hassan Ali Mwinyi eurent été dessinées sur le "mur de la démocratie" de l'université.

Bien que de nature différente, ces incidents témoignent chacun à leur manière de la chute d'autorité des pouvoirs en place en Afrique et de la hardiesse de l'opposition, nourrie par le désespoir et les désillusions devant l'effondrement du niveau de vie durant la dernière décennie. Les deux cas illustrent aussi la violence de ces sociétés où la politique a été réduite à un rituel stérile dont la majorité s'est sentie de plus en plus exclue.

Pour la Zambie comme pour la Tanzanie, l'imposition par le Fonds monétaire international de ses programmes d'ajustement structurel et leurs conséquences sur la population ont été les détonateurs de l'effondrement de la crédibilité des gouvernements. Même si les racines de ces événements plongent profondément dans les échecs économiques et politiques, et dans les relations inégales entretenues avec les économies du Nord.

En Zambie, les émeutes de juin dernier, qui ont fait vingt-trois victimes, ont éclaté après l'annonce du doublement des prix de la farine de maïs. Elles furent une répétition des manifestations de 1986, déclenchées aussi à cause des augmentations de prix imposées dans le cadre d'un programme du FMI et qui avaient provoqué la mort de quinze personnes: le président Kaunda avait alors été obligé de rapporter les hausses, ce qui entraîna une suspension des prêts du FMI et donc de toute l'aide internationale (2).

Cette fois, le président a réagi de manière différente et a indiqué clairement qu'il ne dévierait pas de sa ligne. Mais le prix politique risque d'être lourd pour lui et son parti, l'United National Independance Party (UNIP), car les bailleurs de fonds occidentaux font désormais pression pour imposer le multipartisme. Mais le président Kaunda a reporté un référendum sur cette question prévu en octobre prochain et s'est prononcé vigoureusement contre le multipartisme qui suppose la disparition de l'UNIP, trop impopulaire.

En Tanzanie au contraire, où le parti Chama Cha Mapinazi est moins discrédité, l'ancien président Julius Nyerere, qui s'est démis de ses fonctions de secrétaire général, s'est déclaré favorable au multipartisme et à des élections libres dont il sortirait, vraisemblablement, vainqueur.

Ces évolutions se déroulent dans le cadre de la détérioration continue de la situation économique sur le continent, amorcée au début des années 80 et qui n'a pas été stoppée par les programmes d'ajustement structurel imposés par le FMI (3). Elles démontrent aussi le contrôle total que les organisations de Bretton Woods (Banque mondiale, FMI) exercent désormais sur les gouvernements africains - disposant de plus de pouvoir que les anciens maîtres coloniaux - comme le dit M. Adebayo Adedeji, le secrétaire général de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (4).

Presque sans débat, si ce n'est dans les coulisses du pouvoir, les gouvernements occidentaux et la Communauté économique européenne soumettent leur aide à l'acceptation par le FMI et la Banque mondiale des politiques des anciennes colonies. Le président zambien Kaunda n'avait pas le choix, ses précédentes tentatives, après 1986, d'élaborer son propre programme d'austérité ayant échoué devant le front uni des bailleurs de fonds occidentaux.

Solitaire, le président tanzanien Nyerere s'est battu six années durant, à partir de 1980, contre les projets du FMI car ils aboutiraient forcément, selon lui, à des soulèvements sociaux et à une inadmissible utilisation des forces de sécurité contre la population. Finalement, sous la pression des Occidentaux, en particulier de ses vieux amis scandinaves, la Tanzanie a dû secrètement accepter les conditions du FMI juste après la démission de M. Nyerere de la présidence en 1985.

Les sombres prévisions de M. Julius Nyerere ne se sont pas réalisées, mais le pays a connu des bouleversements sociaux dont le récent affrontement avec les étudiants n'est qu'un exemple. A l'instar du Ghana, la Tanzanie est présentée aujourd'hui par la Banque mondiale et le FMI comme un "succès éclatant" pour lequel ce pays est récompensé par une aide annuelle de 900 millions de dollars. Mais, également comme au Ghana, les investissements privés qui devaient servir à amorcer une croissance durable, n'ont pas été réalisés. Et le flux de l'aide extérieure ne continuera pas indéfiniment...

Avec, respectivement, 160 dollars et 290 dollars de produit national brut par habitant, la Tanzanie - qui fait partie des pays les moins avancés de la planète (lire les articles pages 6 et 7) - est classée septième, et la Zambie treizième sur la liste des Etats les plus pauvres d'Afrique. Ces deux pays ont été, depuis l'indépendance, il y a vingt-cinq ans, les symboles sur le continent des idéaux chrétiens et socialistes enracinés dans la tradition de la Fabian Society qui a longtemps influencé le Parti travailliste britannique. Ces idéaux ont été partagés par toute une génération dans cette partie de l'Afrique anglophone: un Etat providence assurant l'éducation, la santé, l'accès à l'eau, les routes et procurant un sens de l'identité nationale à la population paysanne. Ce rêve s'est en partie réalisé durant les premières années de l'indépendance. Mais très vite, il s'est dissipé.

Dans le cas de ces deux pays, comme dans le reste de l'Afrique, l'échec du développement rural est à l'origine du désastre économique. Le déclin de la production agricole, le recours accru aux importations alimentaires et l'incapacité de payer les importations à la suite de l'effondrement des prix des matières premières, ont accentué les distorsions de l'économie. Les deux gouvernements ont payé aussi le prix de leur appartenance au groupe des Etats de la ligne de front contre le régime raciste d'Afrique du Sud et subi les manoeuvres de déstabilisation sud-africaines - la Tanzanie ayant même envoyé des troupes au Mozambique pour défendre le gouvernement du FRELIMO. Enfin, les deux pays abritent des centaines de milliers de réfugiés sud-africains et mozambicains.

Lors de l'accession à l'indépendance, la sécurité économique de la Zambie était assurée par l'exploitation des mines de cuivre du Nord dont provenaient 90 % des recettes d'exportation; en 1964, les réserves du pays se montaient à 2 milliards de dollars. La crise pétrolière et la chute des prix du cuivre, au milieu des années 70, ont amoindri ces atouts. L'absence de devises a entraîné une pénurie de pièces de rechange et la chute de la production. Le déficit budgétaire, le recours à l'inflation, et les emprunts à l'étranger ont été des réponses à court terme choisies par le gouvernement, personne n'imaginant que la dépression des prix du cuivre durerait. Une décennie plus tard, alors que se redressaient les cours, la dette culminait à 6,5 milliards de dollars, l'inflation s'élevait à 100 % par an, la plupart des usines ne fonctionnaient qu'à 40 % de leurs capacités et les villes étaient submergées par des paysans déracinés, chassés de leurs terres par les faibles prix agricoles.

"Nous avons commis une énorme erreur, nous avons subventionné la consommation non la production (5)", a déclaré récemment le président Kaunda. S'adressant aux six cents membres du conseil national de son parti, l'UNIP, il a évoqué la pauvreté croissante, l'état lamentable des infrastructures, le taux croissant de criminalité, le marché noir et le chômage en expansion. Il a prévenu que l'ajustement structurel créerait "encore plus de difficultés et de souffrances pour le peuple", mais que, à l'horizon, se profile "le but envié de la prospérité".

Il y a dix ans, et même il y a encore cinq ans, la stature politique de M. Kaunda lui aurait permis de défendre un tel message. Aujourd'hui, l'explosion de joie qui a suivi l'annonce prématurée de sa chute montre combien son image s'est dégradée; même si chacun sait qu'il n'existe pas de solution de rechange à l'UNIP.

La Tanzanie a vécu une histoire similaire à celle de la Zambie avec ses infrastructures ruinées et le déclin du niveau de santé et d'éducation - l'une des fierté des premières années qui suivirent l'indépendance quand le pays occupait la première place en Afrique pour l'alphabétisation et la vaccination infantile (6). Entre 1980 et 1986, le niveau de scolarisation est tombé de 93 % à 69 %, avant de remonter à 74 % l'année dernière. L'administrateur du principal hôpital de la capitale, le professeur Sarungi, a déclaré que le déficit par rapport aux besoins minimaux avait été, dans les trois dernières années, de 23 %, 33 % et 43 %; les cliniques dans la capitale et surtout dans les zones rurales manquent souvent de médicaments. A Pemba, la seconde île de l'archipel de Zanzibar, 60 % des enfants souffrent de malnutrition.

Un "nouveau colonialisme"

LE changement des priorités est illustré par les statistiques officielles: entre 1972 et 1987, les crédits de la défense sont passées de 11,9 % à 15,8 % du budget, alors que ceux de l'éducation chutaient de 17,3 % à 8,3 %. En Zambie, le déclin des dépenses de santé a été du même ordre mais on ne connaît pas le budget de la défense. Ces faits et la baisse de 14 % des revenus réels par rapport à 1977 contredisent les statistiques de la Banque mondiale qui parlent de 4 % d'augmentation du PNB de la Tanzanie durant les trois dernières années.

La seule évolution visible depuis la mise en place des programmes d'ajustement structurel en 1986 est l'abondance des biens de consommation à Dares-Salaam: des vidéos et télécopieurs importés de pays du Golfe aux sucreries et à la levure pour gâteaux venant d'Europe. Ces marchandises représentent des rêves inaccessibles pour n'importe quel salarié mais en disent long sur le niveau de corruption, un sous-produit désormais admis des plans d'austérité appliqués sous l'égide du FMI.

Selon les calculs du président tanzanien, les émoluments d'un assistant de l'université couvrent six jours de besoins d'une famille moyenne (7). Comme d'autres salariés, professeurs, médecins ou hauts fonctionnaires, les universitaires recourent, pour nourrir leur famille, au double emploi: chauffeurs de taxi, travail dans les cliniques privées, trafics divers, etc. La corruption et le cynisme ont remplacé la probité et l'idéalisme qui marquaient la Tanzanie au lendemain des indépendances.

Pourtant, de nombreux cadres n'ont pas abandonné leurs idéaux socialistes et les élections du 28 octobre permettront d'apprécier les rapports de forces à l'intérieur même du parti et de savoir si la Tanzanie réussira à imposer sa propre philosophie du développement ou si, au contraire, elle succombera au "nouveau colonialisme" dénoncé par le professeur Adebayo Adedeji.

Notes:
(1) Lire Victoria Brittain, "Le Kenya dans toute sa fragilité", le Monde diplomatique, août 1987.
(2) Lire Bokwe Mafuna, "La Zambie dans le carcan de la politique d'austérité", le Monde diplomatique, janvier 1988.
(3) Lire l'Afrique subsaharienne: de la crise à la croissance durable, Banque mondiale, novembre 1989.
(4) Sur la critique des programmes d'ajustement structurel, lire Adebayo Adedeji, le Monde diplomatique, septembre 1989.
(5) The Guardian, Londres, 2 juillet 1990.
(6) Lire Bernard Joinet, "Le socialisme tanzanien et les contraintes du système financier international", le Monde diplomatique, octobre 1981.
(7) Academic Staff Assembly Newsletter, université de Dar es-Salaam, N° 10, février 1990.

Source :
Le Monde diplomatique, 1987-1997


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier