Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Géopolitique
GEOPOLITIQUE

Enclavé dans la partie australe du continent africain, le territoire de l'actuel Zimbabwe correspond à une zone d'expansion britannique à la fin du XIXe siècle, devenue en 1923 colonie de la Couronne sous le nom de Rhodésie du Sud et rebaptisée en 1964 Rhodésie  tout court  du fait de l'indépendance, sous le nom de Zambie, de la Rhodésie du Nord. C'est seulement en 1980 que le nom de Zimbabwe devint la dénomination officielle de cet État dont l'accès à l'indépendance a été particulièrement long et compliqué. Il s'agit en effet d'un espace particulièrement convoité, à la fois pour lui-même et pour sa position stratégique, représentant un enjeu complexe qui nécessita un traitement spécial des institutions internationales et de l'ancienne métropole coloniale afin d'aboutir à une tardive décolonisation en 1980. Ce territoire suscite bien des discours contradictoires qui ont pour enjeu la domination politique. Il a ses mythes des origines, ses sagas des luttes héroïques qui opposèrent les uns et les autres, ses croyances relatives au droit à la terre.

Des terres de valeur inégale

Bordés par la Zambie au nord, le Mozambique à l'est, l'Afrique du Sud au sud et le Botswana à l'ouest, les deux tiers des 390 000 km² que compte le Zimbabwe sont situés au-dessus de 1 000 m d'altitude. Ce plateau aux paysages de savane est limité au nord par la vallée du Zambèze ¨ et au sud par celle du Limpopo. Ces fleuves n'étant pas navigables, le plus court accès à la mer traverse le Mozambique au niveau du corridor de Beira. Dans la mesure où les frontières est et ouest ne correspondent pas à des obstacles naturels, leur pénétration est aisée et leur défense coûteuse. Grâce à un climat relativement tempéré par l'altitude, une grande partie des terres est exempte de trypanosomiase et donc propice à l'élevage quand l'eau ne fait pas défaut. Celle-ci est inégalement répartie, certaines zones bénéficiant d'une pluviométrie régulière et prévisible tandis que d'autres sont soumises à un climat semi-aride. De plus, en certains endroits, la présence d'une nappe phréatique facilement accessible permet de pallier les aléas de la pluviosité. La valeur des terres (les bonnes terres étant par ailleurs souvent imbriquées dans les mauvaises) est donc très inégale.

De la colonisation à l'indépendance

Le nom de Zimbabwe vient d'un site archéologique célèbre pour ses immenses merveilles de pierre : ce site a été occupé et abandonné à plusieurs reprises depuis le IVe siècle jusqu'au XVIe, et la ville qui s'y développa au XIVe-XVe siècle est considérée comme la capitale du fameux empire du Monopotapa, dont la puissance tenait au travail du cuivre et au commerce de l'or et de l'ivoire. Ce fut d'ailleurs un des  États du plateau  qui se succédèrent dans l'histoire. Il est probable que les populations qu'ils contrôlèrent étaient déjà de langue  shona, la langue aujourd'hui parlée par 75 % des habitants du Zimbabwe (elle est également parlée dans la partie centrale du Mozambique). Dans la première moitié du XIXe  siècle, le sud-est du territoire de l'actuel Zimbabwe fut envahi par des populations dites ndébélé ou matabélé, venues du sud d'où elles avaient été chassées par les Boers parvenus au  Transvaal ¨.

A la fin du XIXe  siècle, la British South Africa Company de Cecil Rhodes, attirée notamment par les gisements miniers, établit son contrôle sur les territoires de l'actuel Zimbabwe. Le développement minier fut beaucoup moins important en Rhodésie du Sud qu'au nord (actuelle Zambie). En revanche, la colonisation agricole se développa largement en Rhodésie du Sud où les Européens s'emparèrent progressivement de la plus grande partie des terres, au point que le gouvernement de Londres dut dès 1898 limiter les prétentions des colons pour garantir aux Africains un certain nombre de  réserves

Des lois de répartition de la terre (Land Apportionment Acts) en 1930, en 1941 et en 1969 (Land Tenure Act) établirent au profit des Européens un régime foncier comparable à celui qui avait été institué en Afrique du Sud ¨, y compris en ville où la ségrégation était la règle et où les Africains ne pouvaient acquérir un terrain dans les quartiers  blancs . Aux abords des grandes villes furent créés, comme en Afrique du Sud, des townships réservées aux Africains détenteurs d'un contrat de travail, leurs familles étant maintenues  au village . Le développement de la colonisation agricole s'accompagna de l'augmentation du nombre des Européens : ce nombre atteignit les 250 000 en 1965, mais tomba aux alentours de 100 000 après l'indépendance du Zimbabwe.

Ladite indépendance fut obtenue après un long conflit de 1965 à 1980, et avec des péripéties géopolitiques tout à fait exceptionnelles en Afrique. En effet, en 1965, ce furent d'abord les colons blancs qui proclamèrent l'indépendance de la Rhodésie et rompirent avec le Royaume-Uni qui souhaitait, là comme dans ses autres colonies africaines, une décolonisation au profit des Africains.

Tandis qu'en 1964 la Zambie et le Malawi voisins devenaient indépendants, le règlement du cas rhodésien fut bloqué par les intérêts des colons qui trouvèrent en la personne du Premier ministre Ian Smith un défenseur obstiné de leurs privilèges. Lorsque Smith, en 1965, déclara unilatéralement l'indépendance du pays afin de maintenir un régime proche de l'apartheid ¨ dans lequel la majorité des Noirs n'aurait pas le droit de vote, le projet paraissait stratégiquement tenable. Malgré l'isolement puis les sanctions internationales, la Rhodésie put compter sur le soutien de l'Afrique du Sud, qui avait intérêt à maintenir un glacis entre sa frontière et l'Afrique indépendante. Le Mozambique, jusqu'en 1975, offrit l'accès à la mer par Beira. Assez paradoxalement, ce furent les  pays de la ligne de front  contre l'apartheid qui souffrirent économiquement le plus de l'isolement international de la Rhodésie, en particulier la Zambie qui perdit le débouché vers la mer pour son cuivre. L'enclavement de la Rhodésie ne devint un grave problème qu'après l'indépendance du Mozambique en 1975 qui, en plus de condamner le corridor de Beira, fournit des bases arrières très efficaces à la guérilla ; celle-ci bénéficia dès lors d'un terrain montagneux et boisé plus propice à ses actions que les zones plates et dénudées de la vallée du Zambèze d'où partaient les commandos venus de Zambie.

Union et dissension des mouvements nationalistes

Qu'est-ce qui, des pressions externes ¾ celles de la Grande-Bretagne, de l'Organisation des Nations unies (ONU), des États-Unis ou de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) ¾ et de leurs effets (embargo) ou de l'action interne des mouvements nationalistes, a causé, fin 1979, la chute du pouvoir blanc ? La réponse à cette question est lourde de sens dans la représentation que les Zimbabwéens ont aujourd'hui de leur pays.

Dès 1962, Joshua Nkomo, leader du principal parti nationaliste, la Zimbabwe African People's Union (ZAPU), avait installé ses quartiers en Tanzanie à Dar es-Salaam. L'année suivante, un groupe dissident créa un parti concurrent : la Zimbabwe African National Union (ZANU). Certains, dont Nkomo lui-même, interprétèrent cette scission en fonction de considérations ethniques. Des soutiens influents du mouvement nationaliste, en particulier le président tanzanien Julius Nyerere, auraient poussé de jeunes militants à se défaire de la tutelle de Nkomo sous prétexte que ce dernier, lié à la minorité ndébélé (17 % de la population), ne saurait diriger un mouvement représentant une population dont la grande majorité est shona. Mais le groupe shona ne constitue pas un bloc politiquement homogène. Non seulement les membres de ses différents sous-groupes (dont les principaux sont les Karanga et les Zezuru qui constituent respectivement 21 % et 17 % des Shona) ont une claire conscience de leurs différences, mais encore peut-on voir certains passer des accords séparés avec des Ndébélé. L'alliance Karanga-Ndébélé fut par exemple souvent invoquée après 1990 pour expliquer un front du refus à l'intérieur du parti unique  de fait  (ZANU-PF) qui serait contrôlé par le clan zezuru.

S'il est vrai que, par la suite, les deux partis ZAPU et  ZANU et leurs branches armées se sont progressivement différenciés sur le plan ethnique, cette scission apparaît surtout comme la conséquence d'une concurrence entre Moscou et Beijing (Pékin) qui inscrivait sur le terrain un clivage entre modérés et intransigeants, entre aînés et cadets, entre résistance extérieure et combattants de l'intérieur. Nkomo, premier entré en scène, avait bénéficié de l'aide de Moscou via Le Caire puis Berlin-Est et Cuba. Il demeura un modéré, souvent prêt à accepter la négociation séparée avec Ian Smith. La ZANU qui se leva en face de lui, dirigée par Ndabaningi Sithole puis par le socialiste Robert G. Mugabe, suivit jusqu'aux accords de Lancaster House (Londres, décembre 1979) une ligne beaucoup plus agressive et ne se rendit à la table des négociations que le jour où elle eut l'assurance de sa complète victoire et du soutien des pays occidentaux rassurés par les engagements qu'elle avait pris à l'égard des colons européens.

Les conceptions militaires respectives des deux partis étaient, elles aussi, significatives. La branche armée de la ZAPU, la (ZIPRA), disposait d'un armement lourd et sophistiqué (chars et missiles sol-air) et d'une structure de commandement classique. L'armée de la ZANU, la (ZANLA), était moins bien équipée ; ses premiers cadres furent formés en Chine, et elle s'installa dans une guerre populaire de type maoïste pratiquant la fusion des combattants dans les masses paysannes.

Les colons européens ont conservé pour le moment l'essentiel de leurs exploitations, qui réalisent la plus grande part de la production agricole. Si le régime foncier, très défavorable aux Africains, a été aboli en 1980, le problème agraire demeure entier puisque ni les paysans ni l'État ne sont en mesure de financer le rachat de terres aux fermiers blancs, de même que très rares sont les Zimbabwéens noirs qui ont les moyens d'acquérir un logement dans les anciens quartiers blancs encore appelés pudiquement low density suburbs, quartiers à faible densité. Le seul changement important est intervenu en ville, où le droit d'installation des familles a brutalement accru une population urbaine pour laquelle les facilités de logement sont très insuffisantes.

Des risques d'éclatement

L'indépendance du Zimbabwe n'a pas mis fin aux rivalités géopolitiques au sein de la population africaine. La victoire de Mugabe fut éclatante lors des premières élections en 1980, qui donnèrent la majorité absolue à la ZANU. Après une courte période placée sous le signe de la  réconciliation , le climat se dégrada à nouveau entre ZANU et ZAPU et dégénéra entre 1982 et 1987 dans les massacres de population ndébélé au Matabeleland, massacres perpétrés par des troupes gouvernementales issues de la ZANLA et entraînées par des experts nord-coréens. Par la suite, l' unité  devint plus que jamais le mot d'ordre du président Mugabe qui parvint à obtenir un accord de fusion entre les deux partis en 1987. Ce but étant atteint, il a proposé sans succès, en 1990, de transformer la Constitution pour légaliser le parti unique.

En réalité, depuis cette date, le Zimbabwe a vu s'estomper le rôle original qu'il tenait dans la région depuis son indépendance. La fin de l'apartheid en Afrique du Sud a libéré une puissance d'attraction qui l'a éclipsé. Sur le plan économique, le ralliement à l'économie de marché et la mise en place depuis 1991 d'un programme d'ajustement structurel ont permis de maintenir sur place des capitaux, mais la reprise est lente et le chômage élevé. La réforme agraire, argument sans cesse repris par le parti au pouvoir qui a obtenu une victoire écrasante aux élections de 1995, n'a pas abouti à des résultats significatifs alors que les populations rurales sont concentrées sur des territoires insuffisants et que les villes sont saturées. Ajoutés à une manipulation des identités régionales qui demeure à tout moment possible, ces facteurs constituent autant de risques d'éclatement.

Source :
Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier