Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
LE ZIMBABWE 1982-1997
LE ZIMBABWE DE 1982 A 1997

Au Zimbabwé (7,6 millions d'habitants), le plan de développement triennal 1982-1985, placé sous le signe de la "croissance dans la justice", a été publié, avec plus d'un an de retard à la fin de 1982. Ce retard considérable, pour un État qui a une majorité politique noire seulement depuis avril 1980, illustre, tout comme d'ailleurs le report de la tenue du Congrès de la ZANU-PF, (Zimbabwe African National Union-Patriotic Front), l'un des débats qui ont marqué l'année 1982 au Zimbabwé.

L'un des conflits les plus connus à l'étranger est celui qui oppose le pouvoir central à la dissidence des ex-guérilleros de l'ex-ZIPRA qui depuis février 1982 contrôlent, en multipliant les enlèvements et les attentats, le sud et le sud-ouest du Zimbabwé et créent un climat d'insécurité permanente dans le "pays Matabélé", autour de Bulawayo, premier centre industriel du pays. La lutte engagée par la ZANU-PF contre la dissidence vise à mettre au pas l'ensemble de la ZAPU, dirigée par Joshua Nkomo, qui s'est réfugié à Londres en mars 1983, et dont l'assise régionale correspond à l'aire occupée par les ethnies Ndébélé et Kalanga. Nkomo lui-même n'est pas Ndébélé, mais Kalanga, groupe ethnique de la famille Shona assimilée à l'ethnie Ndébélé. Les groupes ethniques parlant shona forment près de 80% de la population.

L'opposition très ancienne entre Shona et Ndébélé, se double de la rivalité personnelle entre Robert Mugabe et Joshua Nkomo, les deux leaders de l'indépendance noire, mais la situation politique est infiniment plus complexe. Le Premier ministre Mugabe est confronté à deux problèmes majeurs: la création, d'une part, d'un parti unique, à orientation socialiste (mais sera-t-il ouvert aux ex-ZANU et aux Blancs ou bien limité au seul noyau dur de la ZAPU-PF?) ; concilier, d'autre part, "la croissance" et "la justice". Cela impose de réorganiser complètement l'appareil productif et l'espace, encore conçus pour les besoins des 250 000 Blancs, et basés sur des liens d'intégration économique poussée avec le voisin sud-africain. L'économie reste en effet encore largement fondée sur une base privée et blanche.

La croissance, rapide en 1980 (PIB: +14%) et en 1981 (PIB: +12%) s'est nettement ralentie en 1982 (+3%), du fait de la mévente des produits miniers et de l'inflation due à l'ouverture sur l'extérieur. Elle reste soutenue par une importante aide financière internationale (2 milliards de dollars sur trois ans), attribuée lors de la conférence ZIMCORD de mars 1981. L'Afrique du Sud reste cependant le premier investisseur, en montants cumulés, avec le Royaume-Uni: 20% des exportations ont pour destination finale l'Afrique du Sud. Celle-ci dispose encore du quart du marché, tandis que 90% des échanges transitent par les voies ferrées, les routes et les ports sud-africains.

A l'intérieur du pays, le problème fondamental reste celui du rythme de redistribution des terres permettant de réinstaller les ex-guérilleros, les réfugiés, les squatters, et d'alléger la charge démographique des anciennes réserves ou terres tribales appelées désormais "terres communales" (42% de la superficie, 70% des ruraux). Le Zimbabwé dispose de la meilleure agriculture d'Afrique, mais les 5 200 exploitations blanches contrôlent 40% de la surface et assurent, avec 320 000 familles de travailleurs noirs, 86% de la production commercialisée. L'objectif de réinstallation de 162 000 familles sur les deux tiers des "terres commerciales" a été réaffirmé en 1982, mais seules 26 000 familles étaient réinstallées début de 1983.

Cette lenteur, qui obéit à un souci de réalisme économique visant à ménager les Blancs dont l'État a besoin pour nourrir la population noire et exporter, suscite de vifs débats au sein de la ZANU-PF, où certains rappellent que "la guerre a été faite pour la terre". La question des terres semble pour l'avenir plus déterminante que le conflit avec la ZAPU (sauf si l'on considère que l'assise de la ZAPU est au Sud, à la frontière de l'Afrique du Sud). Enfin, le Plan prévoit d'élargir le contrôle de l'État sur l'économie en créant une Banque de développement des mines, des agences régionales.

Au Zimbabwé (7,8 millions d'habitants), la période 1983-84 a été marquée par deux événements politiques majeurs: en mars 1983, le départ pour un exil de cinq mois de Josuah Nkomo, leader de la ZAPU et des groupes minoritaires Ndébélé-Kalanga ; et en août 1984, la tenue du deuxième Congrès de la ZANU, parti majoritaire mais peu homogène, dirigé par le Premier ministre Robert Mugabe, et expression politique des divers groupes ethniques Shona. Ce Congrès devait préparer les élections de 1985, qui marqueront le milieu de la période de transition de dix ans ménagée par les accords de Lancaster House, auxquels chacun - Blancs et Noirs - continue de se référer. Mais l'enjeu de ce Congrès n'était pas qu'électoral. Robert Mugabe et bon nombre de dirigeants de la ZANU semblaient en effet de plus en plus hostiles au multipartisme (déclaration de mars 1984) et souhaitaient la transformation de la ZANU en parti unique à orientation socialiste. Dans cette perspective, le gouvernement s'affrontait aux diverses oppositions: Front républicain de Ian Smith ; partisans de l'évêque Muzorewa, arrêté en octobre 1983 ; partisans de Sithole ; et surtout militants de la ZAPU.

Depuis décembre 1982, une lutte armée a ainsi été engagée par le gouvernement contre la "dissidence". Sous ce vocable se cachait une réalité mal connue, mais certainement complexe. Implantée dans le Sud du pays, elle était composée d'au moins cinq groupes aux intérêts distincts. Outre les groupes exprimant les options de la ZAPU, dont le fief est Bulawayo - capitale économique du Sud -, on trouvait d'anciens éléments de l'ex-ZIPRA (aile militaire de la ZAPU) et un groupe armé, via la Zambie, par l'URSS. Le rôle de l'Afrique du Sud était peu clair, d'autant que l'ex-ZIPRA conservait des liens avec l'African National Congress (ANC) sud-africaine. Dans ce conflit meurtrier, l'enjeu était d'abord politique, puisqu'il s'agissait pour la ZANU de s'implanter en pays Ndébélé-Kalanga, aire d'influence ZAPU. L'enjeu était politico-militaire ensuite, car ce qu'on appelle en termes de gestion des troupes "l'amalgame" (ici entre les deux armées d'ex-guérilleros, ZIPRA-ZAPU et ZANLA-ZANU) était très fragile, une partie de l'armée étant potentiellement dissidente. Allait-on vers une armée "nationale" à base mono-ethnique?

L'enjeu était enfin ethnique, car les tensions traditionnelles entre Shona et Ndébélé se sont ravivées. La commission Justice et Paix, composée de catholiques (9% de la population), a, par la voix des sept évêques du pays, dénoncé en mars 1983 les exactions commises par les 4 500 soldats de la cinquième brigade en pays Ndébélé. L'Église catholique fait de plus en plus figure de force d'opposition ou du moins de témoignage, face au Premier ministre catholique Robert Mugabe, ancien élève des missions. En tout état de cause, la rivalité personnelle entre Mugabe et Nkomo, rentré en août 1983, n'est que la partie visible des tensions profondes qui traversent le nouvel État.

Or elles se combinent à une situation économique et sociale plus difficile que dans la période 1980-83. On estime que 10% seulement de l'aide financière promise lors de la conférence Zimcord de mars 1981 (2 milliards de dollars) a été effectivement fournie par les pays occidentaux (États-Unis, RFA, Royaume-Uni, Suède, France). En outre, la relative prospérité agricole d'un des rares États africains autosuffisants et exportateurs de céréales a été remise en cause par trois années consécutives de sécheresse. Le Zimbabwé vit sur ses stocks de maïs depuis 1983. Le départ des fermiers blancs de Mataleland a participé à ce début de crise agricole, tandis que sur les terres communales, ex-réserves africaines, l'insatisfaction montait devant le rythme très lent de redistribution des terres. Les occupations "illégales", dans les campagnes comme dans les villes, se sont multipliées. L'engagement accru de l'État dans l'économie a mal compensé le fait que le Zimbabwé - dont la puissante industrie avait prospéré dans un cadre protectionniste depuis 1965 - se trouve désormais touché, comme d'autres, par la récession mondiale. Mais l'ampleur des ressources (mines, agriculture, énergie) et des équipements permettait d'envisager une reprise économique à partir de 1984. Mais la question centrale restait de savoir s'il serait possible de concilier de manière équilibrée et durable le développement d'une économie de marché et l'organisation d'un système politique socialiste de parti unique.

Le Zimbabwé (7,95 millions d'habitants). Pour la première fois depuis l'indépendance en 1980, les Zimbabwéens ont dû élire, en 1985, leurs nouveaux représentants au Parlement. Les élections ont longuement été préparées par le président Robert Mugabe et son parti, la ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwé). Objectif: obtenir une participation aussi importante qu'au moment de l'indépendance, mais surtout, assurer au moins le même nombre de sièges, soit cinquante-sept sur les quatre-vingts revenant aux Noirs (la ZAPU - Union du peuple africain du Zimbabwé, de Joshua Nkomo, en possède vingt et le mouvement de l'évêque Muzorewa trois). Vingt sièges sont réservés aux Blancs selon la Constitution rédigée lors de la conférence de Lancaster House en 1979.

L'année 1984 a été marquée par le congrès de la ZANU (du 8 au 12 août), au cours duquel un projet de Constitution a été adopté, donnant de larges pouvoirs au président Mugabe et à son vice-président, M. Simon Muzenda. Conformément à la Constitution, ceux-ci peuvent désigner les membres du bureau politique, au nombre de quinze. Cette centralisation du pouvoir, présentée comme un moyen de résoudre les différends ethniques, devrait permettre au passage de régler les problèmes de minorités de tendances au sein du parti.

Il a beaucoup été question d'un parti unique lors du Congrès.

M. Mugabe n'a d'ailleurs jamais caché que pour lui, le multipartisme était une perte de temps. Le projet se heurte toutefois aux textes de Lancaster House selon lesquels la Constitution ne peut être modifiée avant 1990 sauf à l'unanimité des cent députés. Au début de 1985, cette solution semblait peu probable, non seulement à cause de la minorité blanche (représentée par le Front républicain de Ian Smith), mais aussi à cause de la minorité Ndebele massivement acquise au mouvement de Joshua Nkomo.

On a également beaucoup parlé, pendant ce Congrès, de marxisme-léninisme et de socialisme scientifique, mais là aussi l'idéologie risque de se heurter à la réalité économique et il faudra certainement plusieurs années pour que la théorie colle à la pratique. De sérieuses difficultés économiques obligent le gouvernement à définir avec rigueur ses priorités.

Le Zimbabwé possède de réels atouts. Il figure parmi les pays d'Afrique noire dont l'économie est la plus diversifiée. L'industrie est très développée. En effet, à la suite des sanctions économiques dont elle était l'objet, la Rhodésie rebelle de Ian Smith avait dû s'orienter vers la production de biens de consommation et d'équipements (sidérurgie, textile, papier...). Son sous-sol est riche. Il renferme des réserves d'environ 50 milliards de tonnes de charbon, ainsi que du cuivre, du zinc et probablement de l'or. Le pays s'étendant sur des zones tempérée et subtropicale, le climat permet une agriculture variée (tabac, coton, canne à sucre, maïs, blé, thé, café...). Enfin, le Zimbabwé jouit de réseaux routier et ferroviaire exceptionnels même s'ils ont eu à souffrir de la guerre.

Depuis 1982, le pays a connu des difficultés économiques dues à plusieurs facteurs: la sécheresse ; les difficultés de la mise en route du pays après la longue période de guérilla qui a mené à l'indépendance ; les affrontements réguliers entre l'armée et des dissidents de la ZAPU ou d'autres groupes difficilement étiquettables ; l'afflux de réfugiés venant du Mozambique ou de l'Afrique du Sud (environ 100 000). A cela s'ajoute le départ des fermiers blancs acceptant difficilement les options du gouvernement en place qui, dès son accession au pouvoir, a tenu à mettre en oeuvre une politique sociale plus égalitaire en faveur des petits fermiers noirs et de l'éducation. Une politique juste mais coûteuse pour le pays, au moment où il devrait prendre un nouveau départ.

En 1984, le produit intérieur brut (PIB) a diminué de 3% et le revenu par habitant a chuté de 20% depuis 1981. Il a fallu importer 450 000 tonnes de blé et de maïs. Mais, en examinant de plus près la situation, celle-ci apparaît moins dramatique. On constate, en effet, une augmentation de la production de tabac, de coton et de café. Quant au déficit de maïs, il a été moins important que prévu. Dans le secteur minier, le pays a bénéficié de facteurs internationaux favorables qui ont agi sur la demande de ferrochrome, sur le prix du nickel, et qui ont permis le maintien du prix de l'or et de l'amiante.

L'inflation a légèrement baissé (17% au lieu de 20% en 1983) et la balance commerciale à la fin de 1984 était en excédent de 200 millions de dollars zimbabwéens. Il a fallu cependant, pour parvenir à ce résultat, que le gouvernement impose un contrôle des changes rigoureux et que la Banque mondiale intervienne.

Plusieurs fois reculées, les élections législatives ont enfin pu avoir lieu en 1985 au Zimbabwé. Conformément à la constitution, Blancs et Noirs ont élu séparément leurs représentants. Seulement 34 000 blancs (sur les 100 000 que compte la communauté) s'étaient inscrits et ont choisi leurs 20 représentants en juin. En juillet, les 3 millions d'électeurs noirs (sur une population de 8 millions) ont voté pour leurs 80 députés. Chez ces derniers, la ZANU, parti du Premier ministre Robert Mugabe, a obtenu 64 sièges contre 58 sortants. La ZAPU de Joshua Nkomo, rivale de la ZANU depuis la guerre pour l'indépendance, n'a eu que 15 députés élus (20 sortants). La ZANU dissidente de Ndaba Ningi Sithole, qui vit en exil, a obtenu un siège, tandis que l'UANC (Conseil national africain unifié) de l'évêque Abel Muzorewa a disparu.

Du côté des Blancs, à la surprise de beaucoup, l'Alliance conservatrice de Ian Smith (CAZ), avec 15 députés, a regagné les sièges qu'elle avait perdus au cours du mandat précédent, tandis que le parti de Bill Irvine, l'IZG (Groupe indépendant du Zimbabwé), qui veut être un soutien critique du gouvernement, n'a pu obtenir que 4 sièges. Le dernier siège à pourvoir a été donné à un indépendant, Chris Andersen.

Parmi les membres du nouveau gouvernement, un seul n'appartient pas à la ZANU: Chris Andersen, qui a eu le portefeuille de ministre d'État chargé de la Fonction publique.

Les mois qui ont précédé les élections ont été particulièrement tendus. Les rebelles, aidés par la ZAPU, selon la ZANU, armés en réalité par l'Afrique du Sud, ont multiplié leurs exactions, meurtres et vols dans le Matabeleland, où l'armée a instauré le couvre-feu en mars. Deux membres de la ZANU et cinq de l'UANC ont été tués. Prenant les violences comme prétexte, le gouvernement a interdit à M. Nkomo d'intervenir dans la campagne. Après les élections, la situation n'a fait qu'empirer. Amnesty International a dénoncé les arrestations arbitraires et de très nombreux cas de torture. Devant les intimidations, des militants de la ZAPU et surtout de l'UANC ont rejoint les rangs de la ZANU. Abel Muzorewa a annoncé son retrait définitif de la politique.

Pour M. Nkomo, le choix était entre rechercher un terrain de "conciliation" avec la ZANU ou bien s'enterrer dans le rôle de contestataire d'un régime promis au parti unique. Des discussions en vue d'une fusion ont été ouvertes en octobre 1985. En mars 1986, il a déclaré que les deux partis formeraient un parti unique "fondé sur les principes socialistes", mais aucune précision n'a été donnée sur les modalités.

En décembre 1985, tous ceux qui possédaient la double nationalité ont dû définitivement choisir l'une d'entre elles: 20 000 personnes ont opté pour la nationalité zimbabwéenne. Cette mesure a été ressentie par les Blancs comme une mise en demeure de se prononcer définitivement ou non en faveur du pays. En 1986, 4 300 fermiers blancs vivent au Zimbabwé et contrôlent le secteur clé de l'agriculture qui procure des devises au pays (maïs, coton, tabac, etc.). Mais les paysans noirs (850 000) occupent une place grandissante et en 1985 ils ont produit 45% du maïs, ce qui constitue un véritable succès pour le gouvernement. Cette même année, le Zimbabwé a pu dégager un excédent de 176 millions de dollars (145 en 1984) sur sa balance des paiements. Le taux d'inflation a été maintenu à 10%, mais il risquait de remonter à cause d'une politique d'incitation à la hausse des salaires et d'une augmentation des prix. Enfin, faisant fi des recommandations du FMI, le Zimbabwé a augmenté ses dépenses de 19% et son budget militaire de 16% pour assurer les opérations de maintien de l'ordre en Matabeleland et aider le Mozambique à rétablir la paix.

M. Mugabe, qui pour la première fois depuis l'indépendance (1979) s'est rendu à Moscou en décembre 1985, a été nommé président de la Conférence des pays non alignés, qui s'est réunie à Hararé en septembre 1986.

Au pouvoir depuis 1980, et confirmés à la tête du Zimbabwé par les élections législatives de 1985, le Premier ministre Robert Mugabe et son parti la ZANU-PF (Union nationale africaine du Zimbabwé-Front patriotique) continuent à revendiquer la création d'un parti unique. Depuis la fin de 1985, le gouvernement semble avoir renoncé à la violence pour l'imposer et, en 1986, des discussions répétées ont eu lieu avec Joshua Nkomo et les responsables du principal parti d'opposition, la ZAPU (Union du peuple africain du Zimbabwé), pour fusionner les deux partis dans une ZANU élargie. De nombreux prisonniers politiques ont été relâchés. Mais, alors que l'unification des deux partis semblait inéluctable, les négociations ont été rompues en avril 1987. Sur un autre plan, des tensions très vives ont opposé certains responsables de la ZANU-PF qui s'appuient de manière évidente sur des clientèles ethniques. Le Premier ministre a été obligé d'intervenir personnellement pour mettre un terme au conflit ouvert au sein du gouvernement entre les Karanga (B. Hove et E. Zvogbo) et les Zezuru (H. Ushewokunze). Cette lutte a enterré définitivement le code de bonne conduite du parti. Dans cette affaire, la communauté blanche, qui dispose de vingt sièges au Parlement, est restée à l'écart. Il est vrai qu'elle est surtout active au plan économique.

La politique de réconciliation nationale prônée par Robert Mugabe depuis 1980 a permis une coopération interraciale fructueuse, notamment dans le domaine économique, avec des résultats non négligeables. Appuyé sur une économie diversifiée dans laquelle les secteurs agricole, manufacturier et minier représentent respectivement 16%, 28% et 6% du PNB, le gouvernement, en liaison avec les responsables socioprofessionnels du pays, est parvenu à renforcer et à rééquilibrer les structures de production, notamment dans le domaine agricole. En 1986, la balance des paiements a été équilibrée, tandis que les échanges commerciaux dégageaient un surplus de 636 millions de dollars zimbabwéens. Le pays, presque autosuffisant en biens manufacturés, est largement excédentaire en produits miniers et agricoles. Confronté à une surproduction de maïs en 1986 et 1987, il a dû se résoudre à réduire - de manière drastique - le prix d'achat de cette denrée.

Si l'inflation est contrôlée (environ 15%), la balance des capitaux reste déficitaire, et le chômage s'accroît (12,5% de la population active), alors même que le taux de natalité est très élevé (40%). La publication d'un code d'investissement et la diffusion du nouveau plan quinquennal de développement, en août 1986, ont cherché à corriger ces défauts. La situation relativement satisfaisante du pays est cependant menacée par les tensions régionales suscitées par la crise politique sud-africaine. L'accroissement des dépenses militaires a lourdement grevé le budget (déficit prévisionnel: 1 047 millions de dollars zimbabwéens), tandis que, parallèlement, la surproduction agricole mondiale empêche le Zimbabwé de concrétiser financièrement sa réussite agro-alimentaire.

Depuis 1987, le Zimbabwé s'est engagé dans une période de réorganisation généralisée, notamment en matière constitutionnelle. Avec l'appui des députés de la ZAPU (Union du peuple africain du Zimbabwé) et le ralliement de certains parlementaires blancs à la ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwé) ou à ses thèses, le gouvernement a pu supprimer les sièges jusqu'alors réservés aux Blancs au Parlement (septembre 1987). Des membres nommés par chaque chambre les ont remplacés. Parmi ceux-ci, quinze Blancs ont obtenu le soutien de la ZANU.

L'opposition blanche de la CAZ (Alliance conservatrice du Zimbabwé) a vu certains de ses députés rejoindre la ZANU, tandis que son chef Ian Smith démissionnait (13 mai 1987) après avoir été exclu du Parlement pour un an. L'ex-Premier ministre Robert Mugabe a été nommé président exécutif, charge créée par le Parlement le 30 décembre 1987. Cette mutation est intervenue peu de temps après que la ZANU et la ZAPU furent parvenues - après maintes péripéties - à un accord de fusion (22 décembre 1987), qui devrait déboucher sur la création d'un parti unique en trois ans.

Cette unification s'est faite au détriment des principaux chefs des factions régionalistes qui ont été exclus ou éloignés des postes de responsabilité (E. Zvogbo, E. Tekere, H. Ushewokunze, N. Shamuyarira). Le grand bénéficiaire en a été Robert Mugabe qui a associé à son gouvernement des membres de la ZAPU et plusieurs Blancs.

La sécurité s'est dégradée au Matabeleland (massacre de missionnaires, le 26 novembre 1987) et surtout sur les frontières de l'est où la RENAMO (Résistance nationale du Mozambique) qui affronte 12 000 soldats du Zimbabwé au Mozambique a attaqué des objectifs civils (Rushinga et Katiyo) en juin-juillet. Cette insécurité ainsi que le sabotage de l'oléoduc Beira/Mutare ont encore affaibli une économie déjà très fragile.

Le pays est confronté à un déficit budgétaire très important (10 à 14% du PIB) et à une pénurie de devises, alors que le service de la dette se monte à 450 millions de dollars par an de 1986 à 1990 (30% des recettes d'exportation). Le gouvernement a dû réduire les allocations de devises, limiter le montant de remise des dividendes des sociétés étrangères, et souscrire un prêt de 70 millions de livres auprès de deux banques britanniques. Un plan d'aide à l'exportation et à l'importation, soutenu par un prêt à l'exportation de la CEE (8 millions de dollars), a été lancé (mai 1987), tandis que le gel total des salaires et des prix était décidé (juin 1987). Cependant, le refus de publier un code d'investissement - toujours en projet - a continué d'hypothéquer l'entrée de capitaux dans le pays (7 millions de dollars par an de 1980 à 1987). On comprend que, dans ces conditions, le Zimbabwé n'ait pas traduit en actes sa volonté politique d'imposer des sanctions économiques contre son principal partenaire commercial et adversaire, l'Afrique du Sud.

Depuis l'accord de fusion des deux partis politiques du pays, la ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwé) et la ZAPU (Union du peuple africain du Zimbabwé), signé en décembre 1987 et ratifié en avril 1988, et le ralliement des députés blancs à la ZANU, le pays s'oriente vers un régime du parti unique de fait. Les dirigeants de la ZAPU ont été intégrés dans un gouvernement pléthorique (cinquante-trois membres) permettant ainsi au pouvoir de "rabaisser" les leaders des factions de la ZANU. Pour autant la corruption s'est amplifiée, provoquant le courroux d'un chef marginalisé de la ZANU, E. Tekere, et des manifestations étudiantes jusqu'alors inconnues (21 et 23 octobre 1988).

Si les mesures d'amnistie accompagnant l'accord ZANU-ZAPU ont permis de mettre un terme à l'insécurité qui régnait dans le Matabeleland depuis 1983, la RENAMO (Résistance nationale du Mozambique) a continué ses infiltrations sur la frontière orientale et a perturbé les travaux de réfection de la voie ferrée vers Maputo (13 mars 1988). L'état d'urgence a été renouvelé pour la 23e année consécutive.

Bien que l'agriculture continue à enregistrer des succès remarquables, relayés en 1988 par les bons résultats du secteur minier et la réussite des négociations sur l'accord douanier avec le Botswana (9 septembre), la situation économique reste préoccupante.

L'engagement militaire du Zimbabwé au Mozambique (8 000 hommes) contribue fortement à l'accroissement du déficit budgétaire et réduit des possibilités d'investissement déjà compromises par un processus de désinvestissement privé qui s'est poursuivi en 1987-1988 (50 millions de dollars Zimbabwé). L'investissement public est fortement limité par le service de la dette (30% de la valeur des recettes d'exportation), ainsi que par l'importance des dépenses publiques pour le secteur social.

Le chômage, en forte progression (900 000 chômeurs en 1988), touche notamment des étudiants et diplômés de plus en plus sensibles aux critiques adressées à un gouvernement déterminé à briser toute opposition.

Le Zimbabwé, qui a fêté en 1990 ses dix ans d'indépendance, a vécu en 1989 une année politique particulièrement agitée, marquée principalement par la perte rapide de popularité du parti au pouvoir depuis 1980, l'Union nationale africaine du Zimbabwé (ZANU). En dépit de tentatives d'intimidation contre la presse indépendante et l'opposition estudiantine, le pouvoir a lancé une enquête sur les pratiques d'enrichissement et de détournement de fonds publics reprochées aux principaux responsables du pays. Établie en janvier 1989, la commission Sandura (du nom de son président) a mené, dans le plus pur style anglo-saxon, une procédure d'enquête exemplaire débouchant notamment sur des interrogatoires, ouverts au public, de ministres importants. Les conclusions implacables de la commission ont conduit à la démission de quatre ministres, d'un gouverneur de province et au suicide de l'un des principaux leaders du pays, Maurice Nyagumbo.

Alors qu'un système de parti unique de fait se mettait en place lentement depuis les accords conclus en décembre 1987 avec l'Union populaire africaine du Zimbabwé (ZAPU), la corruption des milieux dirigeants a suscité la création d'un nouveau parti d'opposition, le Mouvement de l'unité du Zimbabwé (ZUM), dirigé par un ex-membre discrédité de la ZANU, Edgar Tekere. Le ZUM, qui attaque notamment le régime sur sa corruption, son projet de réorganisation des institutions politiques à partir d'avril 1990 et l'absence d'une politique de redistribution foncière, a tenté de regrouper toutes les formes d'opposition. Le pouvoir s'est senti si vulnérable qu'il n'a pas hésité à recourir à la répression, à l'intimidation et à tout l'arsenal juridique d'exception que lui procure le renouvellement de l'état d'urgence ; afin d'empêcher que le ZUM ne s'exprime et ne réalise de bons scores aux élections partielles. Il est vrai que les oppositions se sont multipliées, qu'il s'agisse des évêques catholiques qui critiquent le projet de parti unique, ou même du pouvoir judiciaire qui reproche ouvertement au législatif et à l'exécutif de ne pas respecter ses décisions.

Bien que les performances globales de l'économie nationale aient été satisfaisantes et aient notamment permis de rembourser les dettes contractées par l'État, le pays a souffert d'une insuffisance d'investissement. L'augmentation rapide du chômage (30% de la population active) et la stagnation du pouvoir d'achat ont encore renforcé le mécontentement de la population. La nouvelle politique économique et, notamment, les règles beaucoup plus attractives et protectrices relatives à l'investissement, ainsi que la modération des positions diplomatiques du pays, ne pourront donner de résultat qu'à moyen terme.

Cette ambiance morose et tendue explique les résultats des troisièmes élections démocratiques de l'histoire du pays. Plus que le score encourageant du candidat du ZUM aux élections présidentielles du 31 mars 1990 (500 000 voix), c'est le très faible taux de participation (54%) qui a le mieux indiqué la crise de popularité qui touche de plein fouet le pouvoir.

Les mauvais résultats obtenus lors des élections présidentielles du 31 mars 1990 par la ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwé, au pouvoir depuis l'indépendance en 1980) et un climat social très lourd ont joué un rôle non négligeable dans l'accélération des réformes économiques et politiques. Lancée à la fin de l'année 1989, la politique de libéralisation économique s'est rapidement concrétisée. Les restrictions à l'importation ont été levées, tandis que de nombreuses incitations à l'investissement étaient instaurées. Les entrepreneurs locaux se sont vu attribuer une part plus importante des devises qu'ils génèrent à l'exportation et les investisseurs étrangers étaient assidûment courtisés. Après dix ans d'atermoiements, le gouvernement a adhéré à l'Agence de garantie des investissements multilatéraux de la Banque mondiale et, surtout, a signé en juin 1990 un accord avec la Société américaine pour la protection des investissements (OPIC), préalables impératifs à l'attraction d'investissements occidentaux et surtout américains dans le pays.

Un ensemble de mesures visant à reprendre le contrôle des dépenses publiques et à réduire le déficit budgétaire a été promulgué en 1990 (privatisation d'entreprises publiques, réduction du nombre de fonctionnaires, arrêt de la gratuité scolaire totale). Ainsi, en l'espace d'une année, et tant en raison de l'instabilité politique et économique interne que des transformations en cours en Afrique du Sud, le pays a complètement changé ses orientations économiques.

Au plan politique, le même type de virage a été amorcé, le président Robert G. Mugabe ayant été forcé de renoncer au projet de parti unique auquel il oeuvrait de longue date et qui avait semblé prendre corps avec l'accord conclu en décembre 1987 avec la ZAPU (Union populaire africaine du Zimbabwé). Ces transformations, accompagnées de la levée de l'état d'urgence, ont commencé à porter des fruits comme l'a montré, par exemple, la reprise des activités de prospection minières (platine et or), ainsi que le succès incontestable du Centre national d'investissement qui a réussi en un an à attirer pour 298 millions US dollars d'investissements nouveaux, soit plus qu'en dix ans d'indépendance.

Le débat politique s'est reporté sur la question foncière. Pour reconquérir sa popularité, le gouvernement a essayé de relancer en 1990 une politique de redistribution foncière abandonnée depuis 1984. Mais en refusant d'en négocier les conditions avec les grands fermiers blancs, il a pris le risque de remettre en cause les bases mêmes de l'économie du pays.

Plus que jamais, en 1991-1992, le gouvernement a géré au jour le jour les contradictions d'un pays dont se sont estompés les grands desseins et précisées les menaces qui pèsent sur la relative prospérité. La popularité du président Robert Mugabe et de son parti - la ZANU - Union nationale africaine du Zimbabwé - n'a pas tant été menacée par une opposition légale marginalisée (celle des partis d'Edgar Tekere ou de Ndabaningi Sithole, rentré au pays début 1992) que par des dissensions internes suscitées par des ministres (Eddison Zvogbo notamment) et surtout par le désenchantement d'importantes fractions d'une population confrontée à une dégradation sensible de ses conditions de vie.

Le bilan économique est demeuré contrasté. Le programme de réformes, qui a obtenu l'aval de la Banque mondiale, a témoigné de la volonté gouvernementale de lever les contrôles pesant sur la croissance et de renvoyer la responsabilité du développement sur le secteur privé. Toutefois, le budget adopté au mois d'août 1991 a montré que l'État continuait de revendiquer une part très importante des financements disponibles pour combler le déficit. La monnaie nationale a été dévaluée de moitié tandis que l'inflation s'est située aux alentours de 31%. La production industrielle, encore en progrès (4%), a dû affronter une pénurie de matières premières et de pièces détachées tandis que s'est précisée une nette tendance à la baisse de la consommation.

C'est dans le secteur agricole que se sont concentrées les plus grandes tensions. Si le tabac s'est encore montré lucratif, les récoltes de maïs, déjà très insuffisantes au printemps 1991, se sont révélées catastrophiques en 1992 à cause de la poursuite d'une grave sécheresse. Le gouvernement a dû importer 150 000 tonnes de maïs d'Afrique du Sud pour assurer la soudure. Aux aides obtenues pour financer le programme d'ajustement structurel, a dû être ajoutée l'aide alimentaire, rendant le pays d'autant plus dépendant.

Cela n'a pas conduit le gouvernement à différer le vote de la loi d'acquisition des terres (Land Acquisition Bill) que le Parlement a approuvée en mars 1992. Ce texte a donné à l'administration le droit d'exproprier, sans appel et sans discussion, 11,5 millions d'hectares appartenant à des grands propriétaires blancs pour les redistribuer en parcelles à de petits agriculteurs noirs. Politiquement, cette décision a illustré la nécessité dans laquelle s'est trouvé le gouvernement de donner des satisfactions immédiates à son électorat. Les effets à moyen terme ont été toutefois interprétés comme un risque pour la production agricole du pays.

Le ralentissement de l'économie, déjà sensible dès la mi-1991 et les perspectives d'austérité contenues dans le programme d'ajustement structurel (entré dans sa deuxième année) ont confronté le gouvernement à des choix épineux; il s'est montré ferme face aux demandes internes et plus accommodant devant les pressions de l'extérieur. Cette attitude a illustré la volonté de maintenir coûte que coûte l'efficacité d'un "État-gendarme" au moment où le parti au pouvoir depuis 1980, la ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwé), se ralliait à un libéralisme économique aux accents thatchériens: relations conflictuelles avec la confédération des syndicats, frais de scolarité rétablis dans le primaire et quasi-disparition de l'aide médicale gratuite. En revanche, la réforme agraire, que le président Robert Mugabe avait promise aux paysans sans terre, a finalement été votée dans des termes qui ont maintenu le statu quo en faveur des grands propriétaires et rassuré les investisseurs étrangers.

La situation politique est demeurée figée malgré le regain d'activité de partis d'opposition dont les capacités de mobilisation n'ont pas été démontrées, que ce soit dans la rue ou par les urnes (lors des élections partielles de mai 1992). Une bonne dizaine d'organisations ont surgi ou refait surface pour contester la ZANU (PF-Front patriotique). Six d'entre elles se sont regroupées dans le Front (UF) sous l'égide de personnalités d'un autre âge: Ndabaningi Sithole et Ian Smith. Dans un registre moins passéiste, mais faisant aussi appel à des figures du passé (Enoch Dumbutshena et Garfield Todd), le Forum pour une réforme démocratique s'est organisé pour participer aux élections générales qui auront lieu au plus tard en 1995.

La sécheresse de la saison 1991-1992, conjuguée à la diminution des surfaces cultivées en maïs et à l'abandon d'une politique de stockage, a contraint le gouvernement à distribuer gratuitement de la nourriture à 73% de la population. Dans les zones rurales, plus encore que parmi la population pauvre des villes, la famine a causé de nombreuses morts ainsi que des pillages et des émeutes rapidement circonscrites par les forces de l'ordre. L'inflation qui a atteint 47% avant de décroître au début de 1993 et des taux d'intérêts élevés ont côtoyé un chômage grandissant et contribué à la dégradation d'un dispositif économique qui a longtemps fait figure d'exception à l'échelle du continent africain.

Le processus rapide de dégradation de la situation économique et sociale, dû aux effets combinés de la politique d'ajustement structurel et de deux années consécutives de sécheresse, a connu, en 1993, un ralentissement. De bonnes récoltes en ont été à l'origine, maintenant ou ramenant dans les campagnes une partie de la population qui n'avait rien à espérer de la ville, où règnent chômage, hausses de prix et difficultés de logement.

Le gouvernement du président Robert G. Mugabe et son parti, la ZANU-PF (Union nationale africaine du Zimbabwé-Front patriotique), ont compris que leur avenir dépendait du soutien des zones rurales abritant encore les deux tiers des habitants. En y distribuant en son nom propre l'aide internationale, le gouvernement a pu conserver un capital de sympathie. De même, en agitant régulièrement la question de la réforme agraire, il est parvenu à donner l'impression de s'attaquer à un problème, mais, surtout, il a réussi à gêner ses adversaires politiques (en les menaçant d'expropriation) et à désigner à la vindicte générale les "fermiers" blancs.

Le secteur économique "formel", l'un des plus modernes d'Afrique, n'emploie plus que 11% de la main-d'oeuvre (1993) et le passage à l'économie de marché n'a pas rendu les affaires plus florissantes, la récession ayant considérablement diminué le pouvoir d'achat de la population. Avec un taux d'inflation d'environ 28% en 1993, les salaires n'ont augmenté, dans le même temps, que de 14%. Les dépenses de santé, d'éducation et d'alimentation ont subi le contrecoup des restrictions budgétaires. Malgré des réactions dispersées: grèves, manifestations, voire "émeutes du pain" dans certains townships, aucune grande mobilisation populaire n'a menacé la stabilité du régime.

L'impopularité du gouvernement, forte dans les villes, n'a pas atteint la personne du président qui a entrepris d'investir la scène à l'échelle de l'Afrique australe, en particulier de s'impliquer dans la diplomatie relative au règlement des conflits au Mozambique et en Angola. Il a même invité Gatsha Buthelezi, le chef de l'Inkatha (parti zoulou d'Afrique du Sud), à Harare en mai 1993. Cette stratégie de l'image a pourtant vu ses ambitions limitées par l'arrivée au pouvoir sud-africain, en avril 1994, de l'ANC (Congrès national africain), le parti de Nelson Mandela, autrement plus susceptible d'enlever le leadership régional. Le Zimbabwé allait risquer, dès lors, d'être économiquement surclassé et les investissements étrangers de s'orienter au sud du Limpopo.

Dans la perspective des élections législatives et de la présidentielle de 1995, la ZANU-PF a restructuré ses organes et recruté de nouveaux militants. Son statut de parti unique "de fait" est appelé à être contesté par une opposition très divisée, disposant d'une base restreinte mais pouvant gêner la ZANU-PF dans les zones urbaines. Le président, qui a fêté ses soixante-dix ans en 1993, s'est porté candidat à sa propre succession.

Les élections législatives des 8 et 9 avril 1995 ont confirmé la stabilité politique du pays. Il s'agit, à l'échelle du continent, d'une garantie assurant pour le moins la continuité de l'État, la présence d'une administration encore assez efficace et la paix civile. Ce statu quo n'a cependant été acquis qu'au prix d'une véritable asphyxie de la vie politique et d'une certaine pesanteur face à l'urgence de réformes économiques.

Avec un taux de participation inférieur à 60%, les élections générales ont pourvu une nouvelle Assemblée dans laquelle l'opposition n'a obtenu que 2 sièges sur 150. L'élite politique, par sa légitimité historique et grâce à un contrôle étroit, a réduit au fil des années le multipartisme à ne plus valoir que formellement.

Le véritable lieu de la lutte pour le pouvoir s'est situé au sein du parti dominant, la ZANU-PF (Union nationale africaine du Zimbabwé-Front patriotique) hors du débat public. Les tensions y ont été fortes, ainsi qu'en ont témoigné des primaires très disputées, au cours desquelles une cinquantaine de sortants n'ont pas obtenu l'investiture. Toutefois, la vieille garde des dirigeants issus des mouvements nés à la fin des années cinquante n'a pas perdu un pouce de terrain (le Zimbabwé, ancienne Rhodésie du Sud, n'est cependant devenu véritablement indépendant qu'en 1980).

Sur le plan économique, le programme d'ajustement structurel renforcé, lancé en 1991 pour sortir le pays du dirigisme rhodésien, a été mené tant bien que mal. Avec des atouts dans l'agriculture (premier exportateur mondial de tabac), dans l'extraction minière, mais aussi dans les industries manufacturières liées à la transformation des produits primaires, l'appareil productif s'est montré capable d'efficacité; ainsi, en 1994, la balance commerciale est redevenue positive. La réforme des politiques budgétaire et monétaire engagée a permis de ralentir l'inflation. Le paiement des charges de la dette rendait toutefois ces efforts difficiles.

La situation sociale du pays a évolué parallèlement aux contrastes que dessine le tableau économique: un fossé, loin de se combler, sépare un secteur formel compétitif et ne profitant qu'à une très étroite minorité de la population (dont l'ensemble de la petite communauté blanche, qui sert parfois de "bouc émissaire") et la majorité du pays qui vit dans des conditions guère différentes de celles rencontrées dans des pays voisins aux économies sinistrées.

Les conditions de la réélection de Robert Mugabe à la tête de l'État, le 17 mars 1996, ont confirmé la dégénérescence des institutions démocratiques pluralistes dont le pays s'était doté lors de son indépendance (1980). Pour la première fois, ce scrutin s'est déroulé sans concurrence et avec un faible taux de participation après que les candidats d'opposition eurent renoncé à contester le leader de l'Union nationale africaine du Zimbabwé (ZANU, au pouvoir). L'arrestation pour complot, le 13 octobre 1995, de Ndabaningi Sithole, le dirigeant du seul parti d'opposition disposant de deux sièges au Parlement, avait déjà jeté le trouble sur l'honnêteté de la campagne. Au sein du régime, où l'opposition organisée est de fait réduite au silence, différentes factions de la ZANU se sont affrontées sur des enjeux régionaux tels que la répartition de l'irrigation ou encore en vue de l'accès à des postes pourvoyeurs de prébendes. Il est vrai que les débats d'intérêt national sont bloqués en amont par les choix du Fonds monétaire international (FMI) qui ne laissent guère d'alternative en matière économique et sociale.

La vie politique a pourtant présenté des aspects dynamiques notables. La faiblesse des partis d'opposition qui ont formé à sept, en septembre 1995, une Multi-Party Consultative Conference, s'est trouvée compensée par des actions individuelles que protègent des groupes de pressions orientés vers les droits de la personne (ZimRights) et par un certain respect des procédures judiciaires. Ainsi, le 26 novembre 1995, l'élection de la candidate "indépendante" Margaret Dongo, une ancienne parlementaire de la ZANU qui avait obtenu auprès de la Cour suprême l'annulation d'un scrutin entaché de fraude par ce parti, a-t-elle illus-tré spectaculairement la marge de manoeuvre de la contestation.

En 1995, de grosses affaires de corruption en matière d'attribution de marchés publics ont contribué à altérer l'image d'un régime longtemps cité en exemple. Les conditions de vie de la population ont continué d'être éprouvées par l'inflation (22,6 % en 1995) et le chômage, tandis que planaient des menaces sur les effectifs de la fonction publique. Le pays est par ailleurs l'un des plus touchés par le sida; selon le ministre de la Santé, près d'un habitant sur dix serait séropositif.

Après une année de croissance nulle en 1995 (due en partie à la sécheresse), une reprise s'est amorcée, aidée dans le domaine agricole par les bonnes pluies de décembre 1995. Un retour à la croissance était attendu pour 1996. Au-delà des médiocres performances, le passage à des politiques orientées vers le bien-être des populations est resté grevé par le remboursement de la dette publique.

La perspective lointaine de l'expiration du mandat du président Robert Mugabe, en 2002, a semblé anesthésier la vie politique zimbabwéenne. Les hommes qui ont dirigé la lutte d'indépendance, au pouvoir depuis 1980, ont su éviter que le pays sombre dans l'instabilité. Toutefois, ce but n'a été atteint qu'au prix d'une fermeture de l'espace politique sous l'hégémonie d'un seul parti au sein duquel le débat ne concerne qu'un groupe très étroit. L'absence de relève déclarée parmi la génération montante est apparue comme un signe de désenchantement, mais aussi de prudence. L'existence d'un secteur privé relativement développé a absorbé des compétences qui font défaut à la haute administration. De ce point de vue, il faut convenir que le Zimbabwé s'est avancé sur la voie du libéralisme économique, en ce sens que les carrières politiques ou de la fonction publique y sont moins valorisées que dans la plupart des pays d'Afrique.

Disposant de solides bases en milieu rural, l'élite vieillissante au pouvoir a semblé de plus en plus en décalage par rapport aux attentes des milieux urbains engagés dans la modernisation du pays. L'existence d'une presse libre et d'une justice ayant conservé une partie de l'héritage britannique restitue à la scène politique un aspect ouvert et conflictuel qui ne peut pas s'exprimer dans le cadre formel du multipartisme ou au Parlement, où seulement deux des 120 sièges ne sont pas occupés par le parti au pouvoir. A côté des malversations financières, les scandales moraux font grand bruit à cause du puritanisme affiché par R. Mugabe, mais ces dénonciations n'ont pas d'impact sur la masse de la population.

La politique de restriction des dépenses publiques a déclenché, en revanche, des réactions dans les couches moyennes de la population urbaine. La grève de la fonction publique d'août et septembre 1996 a conduit le gouvernement à capituler devant les demandes d'augmentation des traitements. Elle a été suivie par un mouvement particulièrement dur dans les hôpitaux, en novembre suivant, face auquel le gouvernement a réagi de manière répressive en licenciant les grévistes et en arrêtant leurs leaders. Outre la dégradation de l'image du gouvernement dans les villes, cette politique a eu pour effet d'accentuer l'exode des personnels qualifiés, surtout médecins, infirmiers et enseignants, vers l'étranger.

Le gouvernement, il est vrai, devait se battre aussi face au FMI (Fonds monétaire international) qui lui reprochait d'avoir augmenté les fonctionnaires et qui profitait de l'occasion pour refuser de soutenir la deuxième phase de la réforme économique. Cela n'a pas empêché de grandes institutions étrangères d'accorder des prêts importants pour des investissements privés dans le tourisme, les services financiers et même l'industrie manufacturière. Ce dernier secteur a continué de souffrir de la concurrence de l'Afrique du Sud et montré peu de signes de rétablissement. Grâce à de bonnes pluies, l'agriculture a, en revanche, obtenu des résultats satisfaisants en 1996, tout comme les mines. La croissance du PIB a été estimée à 8,1 % en 1996 et l'inflation a été de 16,4 %. La baisse de cette dernière était un objectif prioritaire du gouvernement.

Source :
L'etat du Monde 1981-1998


Afrique : histoire, economie, politique

Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier