Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
ARTICLES PRESSE INTERNATIONALE
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Dans son discours prononcé le 17 avril dernier devant le Parlement sud-africain, le président Frederik De Klerk a rejeté la règle de la majorité et prôné le partage du pouvoir. Les négociations entre le gouvernement de Pretoria et l'ANC s'annoncent longues et délicates (1). Au-delà des aspects politiques et constitutionnels, de nombreuses questions demeurent en suspens, dont celle de la répartition des richesses et des aspirations sociales des travailleurs noirs. Or l'évolution en Afrique australe a provoqué une révision radicale du projet socialiste défendu par les mouvements de libération au cours des années 60 et 70. La SWAPO, qui a accédé au pouvoir en Namibie en mars dernier, s'est ralliée à un projet d'économie mixte (2). Les négociations qui vont s'ouvrir entre le gouvernement angolais et l'UNITA déboucheront sans doute aussi sur une forme d'économie mixte appuyée par la Banque mondiale et les Etats-Unis. Les pourparlers au Mozambique entre les autorités de Maputo et les rebelles de la RENAMO coïncident avec la "normalisation" décidée par le dernier congrès du FRELIMO: encouragements aux investissements étrangers, application d'un plan d'ajustement structurel similaire à ceux qu'imposent dans la majorité des pays africains la Banque mondiale et le FMI. Dans ce contexte, l'expérience de dix ans d'indépendance au Zimbabwe a suscité un regain d'intérêt et de nombreuses délégations de la SWAPO ou du mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud se sont récemment succédé à Hararé.

TENUES à la fin du mois de mars 1990, pour la troisième fois, les élections générales du Zimbabwe ont été celles de la continuité. Au pouvoir depuis l'indépendance, le parti de M. Robert Mugabe, la ZANU (PF) - qui a fusionné en décembre dernier avec son allié-concurrent, la ZAPU de M. Joseph Nkomo - a remporté une victoire facile aussi bien au scrutin présidentiel - pour la première fois au suffrage universel - qu'aux élections à la nouvelle Chambre unique - pour la première fois sur une base non raciale. A l'issue d'une campagne troublée par des intimidations et des violences, et durant laquelle le parti au pouvoir bénéficiait du contrôle de l'essentiel des médias, l'opposition n'a réussi à conquérir qu'une poignée de sièges. Toutefois, la faible participation des citoyens (environ 55 %) a illustré les désillusions d'une partie de la population que risque encore de renforcer l'hégémonie de la ZANU au Parlement, les pressions exercées après le scrutin contre les personnes ayant soutenu l'opposition, ainsi que la volonté de M. Mugabe d'instaurer un système de parti unique.

Lors de la proclamation de l'indépendance, en 1980, le Zimbabwe s'était engagé sur une voie différente de celle de ses voisins, l'Angola et le Mozambique. Le président Samora Machel avait alors conseillé à son ami Mugabe de rassurer les Blancs pour éviter les départs massifs, si catastrophiques pour les anciennes colonies portugaises. Les difficultés à se réinstaller ailleurs et le discours très amical prononcé par M. Mugabe à la suite de sa victoire électorale de 1980 ont encouragé de nombreux Blancs à rester et à voir venir: l'émigration s'est poursuivie durant les années 80 mais environ 40 % des 250 000 Blancs présents avant 1977 vivent encore dans ce pays et conservent les privilèges économiques et sociaux auxquels ils sont habitués. L'association de deux dirigeants de la communauté blanche au gouvernement, dont M. David Smith, l'ancien adjoint de Ian Smith à la tête du Front rhodésien conservateur, a aussi contribué à créer un climat d'entente.

Les années 1980-1982 furent celles de l'euphorie. L'intégration des guérilleros de la ZANU et de la ZAPU et des militaires rhodésiens dans une seule force nationale - symbole de la réconciliation - s'est opérée sans difficultés. La croissance économique a oscillé entre 10 % et 15 %, grâce à de bonnes récoltes et à l'utilisation de toutes les capacités industrielles, rendue possible par le retour à la paix. Le projet "socialiste" de la ZANU est demeuré flou et l'absence d'un mouvement de masse organisé a empêché qu'aucun défi sérieux ne soit lancé contre la domination du capital privé, surtout sud-africain et local, mais aussi britannique (3).

Pour l'essentiel, la ZANU et la ZAPU étaient des partis nationalistes et leur fusion récente a été perçue comme un pas vers la consolidation de l'unité nationale. La prise de contrôle des rouages de l'Etat et l'accession de nationaux aux leviers de commande de l'économie les a plus préoccupées que le changement des structures ou des rapports de production.

La politique régionale a été dictée par les mêmes impératifs et les liens économiques avec l'Afrique du Sud ont été maintenus. L'intervention armée au Mozambique contre la RENAMO a eu pour objectif de maintenir ouvert l'accès au port de Beira, principal débouché des exportations du Zimbabwe. Elle a cependant contribué à alourdir les dépenses de l'Etat.

La "faim de la terre"

EN 1990, le Zimbabwe est un pays relativement prospère, avec des services efficaces, des infrastructures entretenues, et un revenu d'environ 600 dollars par habitant, ce qui le place dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire. Un quart du produit intérieur brut provient du secteur industriel, très développé par rapport au reste de l'Afrique noire. Les produits manufacturiers représentent 17 % du total des exportations, contre 43 % pour les métaux et les combustibles - or, nickel, fer, et 40 % pour l'agriculture - tabac, coton. La dette extérieure est de 2,75 milliards de dollars et son service absorbe en 1989 environ 20 % des exportations, ce qui est relativement faible.

Cette situation favorable s'explique en partie par l'héritage de la colonisation. Durant les années 50, de nombreux capitaux ont été investis dans l'industrie lourde et légère - complexe du fer et de l'acier de Redcliff, usines autour du centre de chemin de fer de Bulawayo. Après la déclaration unilatérale d'indépendance par Ian Smith en 1965, l'Etat, hautement interventionniste, a développé les industries locales pour faire face au blocus économique. L'ingéniosité technique, la violation des sanctions par des sociétés comme Shell et Renault et une coûteuse aide sud-africaine ont permis de maintenir le pays à flot.

A l'indépendance, le principal problème du Zimbabwe était celui de la terre. Datant des années 30, une loi (Land Apportionment Act) avait attribué 45 % de la superficie du pays à l'agriculture commerciale blanche, et, dans les années 70, ces terres, les meilleures et les plus arrosées, appartenaient à 6 000 fermiers; 45 % des terres les moins bonnes étaient occupées par 600 000 exploitations de subsistance noires, 10 % étant réservées aux parcs nationaux.

La "faim de la terre" fut un des principaux moteurs de la lutte de libération dirigée par la ZANU et la ZAPU. Mais les accords de Lancaster House de 1979, brillamment négociés par lord Carrington au nom du nouveau gouvernement de Mme Thatcher et qui assurèrent la transition pacifique à l'indépendance, incluaient des "garanties" de dix ans contre toute expropriation.

Trois changements ont toutefois déjà affecté l'agriculture. Le gouvernement a installé 50 000 familles sur des terres qu'il a achetées. La plupart se sont installées dans des exploitations individuelles qui ont bien réussi alors que les fermes collectives ont lamentablement échoué: elles n'ont bénéficié, malgré la propagande officielle, d'aucun appui technique ou financier.

En outre, les nombreux établissements para-étatiques ont été maintenus et ont orienté leurs activités vers l'agriculture, entraînant une augmentation considérable de la production du secteur traditionnel, jusque-là confiné dans l'autosubsistance. L'exemple du maïs est éclairant: grâce à une importante assistance technique et à des crédits accordés par l'Agriculture Finance Corporation sous forme de grains et d'engrais, le secteur traditionnel fournit depuis 1986 au Grain Marketing Board (une autre entreprise para-étatique) plus que les grandes propriétés. Durant la saison 1988-1989, le secteur paysan a contribué pour 62 % à la production agricole commercialisée. Mais cela ne peut masquer une forte différenciation sociale: 20 % des agriculteurs devenus très riches participent à cette croissance tandis que l'immense majorité subsistent à peine.

Enfin le nombre de fermes commerciales (plus de 1 000 hectares) n'est plus que de 5 500, 600 d'entre elles appartenant maintenant à des Noirs, dont la plupart occupent des hautes fonctions au sein du parti ou sont liés, par leur famille ou leur clan, à l'élite politique.

Comme les dispositions des accords de Lancaster House sont arrivées à échéance en avril 1990 - les autorités ont désormais le droit de procéder à des expropriations, - le thème de la répartition des terres a resurgi avec force durant la campagne électorale. Il sera l'un des plus brûlants à régler par le nouveau gouvernement alors que la situation de l'emploi se dégrade.

En 1979, en dehors du secteur informel, on comptait 1,04 million d'emplois - y compris les travailleurs dans les fermes commerciales et les domestiques. Ce nombre chuta avec l'imposition par le gouvernement de M. Mugabe d'un salaire minimum, à l'indépendance. Et la multiplication par quatre du nombre de fonctionnaires, pour répondre aux besoins de l'Etat - enseignement, santé, etc. - a permis d'atteindre, en 1989, 1,07 million d'emplois déclarés, ce qui ne représente qu'une faible progression en dix ans, alors que la population est passée de 6,5 millions à 9,5 millions et que l'extension de l'enseignement jette sur le marché du travail des dizaines de milliers de jeunes relativement qualifiés.

En dehors de la terre, une des principales revendications des Noirs avant l'indépendance concernait l'éducation. En 1979, on comptait 20 000 élèves en dernière année du secondaire, dont la moitié étaient blancs (les Blancs ne représentaient alors que 3 % de la population). Dans un formidable programme d'éducation qui a absorbé entre 16 % et 22 % du budget chaque année, le gouvernement a rendu obligatoire et gratuit l'enseignement primaire tandis que 85 % des classes d'âge concernées entraient dans le secondaire: en 1990, 275 000 élèves achèveront ce cycle. Bien sûr, le niveau ne correspond pas à celui de l'Europe et le pays a du mal à former suffisamment d'enseignants qualifiés. Il éprouve aussi des difficultés à mettre en oeuvre son programme de formation technique pour les lycéens.

Les succès de la première décennie d'indépendance ont été dus essentiellement à des investissements de l'Etat dans l'enseignement et aussi dans la santé, particulièrement pour les soins primaires, l'éducation et la prévention, ou l'accès à l'eau potable. Entre 1978 et 1989 la mortalité infantile est passée de 130 %o à 65 %o. Par contre la planification familiale n'a pas donné les résultats espérés, la politique d'espacement des naissances ayant abouti seulement au maintien d'un taux de natalité de 3 %, l'équivalent de la moyenne de la croissance économique des dix dernières années. L'Etat s'est aussi engagé dans des dépenses d'infrastructures et dans des programmes d'électrification des campagnes où le développement vise en priorité à décentraliser l'économie. Il a adopté des lois sociales populistes comme celle fixant l'âge de la majorité à 18 ans pour les femmes, mais ces lois restent souvent inappliquées. Et on retrouve ici l'un des défauts majeurs de l'expérience, qu'on pourrait résumer ainsi: un gouvernement pour le peuple plutôt qu'un gouvernement du peuple.

Le credo socialiste a été considérablement atténué par l'exercice du pouvoir. Les politiques nationaliste et populiste n'ont jamais remis en cause les structures de l'économie. L'écrivain kényan Ngugi Wa Thiongo, dans son roman Pétales de sang, raconte l'histoire de ces dirigeants nationalistes chantant chez eux: "Harambee! Nous occupons maintenant les postes élevés!" Une pièce publiée à Hararé en 1984 décrit l'arrestation d'un député par des paysans: "Nous vous accusons de prôner le socialisme durant le jour et de défendre le capitalisme pendant la nuit."

L'heure des choix

DE nombreux cadres des mouvements nationalistes sont passés, en quelques mois, de la guérilla, de l'exil ou des prisons aux responsabilités étatiques. Ils ont occupé des postes élevés qui leur donnaient toutes les possibilités d'acquérir, grâce au jeu des influences, des propriétés, de nouvelles richesses ou d'accéder au crédit. Malgré un code de conduite adopté par le congrès de la ZANU en 1984 et qui limitait le droit des dirigeants à la propriété, la majorité d'entre eux sont devenus riches, se séparant ainsi des intérêts de la grande masse des paysans et des travailleurs.

De nombreux scandales ont éclaté; l'un, en 1988, portait sur d'importants détournements et la vente illégale de voitures; il a entraîné la démission de plusieurs ministres, dont trois membres du bureau politique de la ZANU. L'un d'eux, M. Nkala, un membre fondateur de l'organisation, alors ministre de la défense est devenu depuis... trésorier du parti. Bien que liés à M. Mugabe, qui leur devait beaucoup, ces personnalités ont été sacrifiées à l'opinion publique, d'autant plus en colère que ses revendications ne sont toujours pas satisfaites et que la vie quotidienne se dégrade.

L'heure des choix a sans doute sonné pour le gouvernement car il devient difficile, pour lui, de poursuivre sa politique populiste et son effort de défense - qui pourrait toutefois être réduit en cas de solution politique au Mozambique - tout en libérant l'investissement et en menant une politique commerciale qui serve les intérêts du secteur capitaliste: en 1989-1990, le déficit budgétaire tournera autour de 9 % du PNB.

En mai 1989, une conférence organisée par la Confédération des industries zimbabwéennes, avec la participation du gouvernement, s'est tenue à Londres: elle était destinée à attirer les investissements étrangers, pratiquement inexistants depuis l'accession à l'indépendance. Le FMI et la Banque mondiale souhaitent aussi le développement des investissements locaux, préconisant à cet effet la fin du contrôle des prix et la libéralisation du commerce extérieur, la diminution des impôts sur les sociétés, l'abrogation des lois garantissant l'emploi des salariés. De telles options remettraient en cause, inévitablement, les dépenses de santé et surtout d'éducation, ainsi que le choix populiste de M. Mugabe.

Une autre possibilité réside dans une radicalisation, à contre-courant de l'évolution régionale. Mais comment s'orienter vers le socialisme alors qu'il n'existe pas d'organisations de la classe ouvrière ni de la paysannerie? Paradoxalement, mais logiquement, les conditions de lutte en faveur du socialisme sont bien plus présentes en Afrique du Sud, où le combat est dirigé principalement par des ouvriers organisés en syndicats et conscients de leur poids politique.

Notes:
(1) Lire Antoine Bouillon, "Les réformes en Afrique du Sud à l'aune du capitalisme", le Monde diplomatique, mars 1990.
(2) Lire le dossier "Namibie: incertitudes de l'indépendance", le Monde diplomatique, août 1989.
(3) Lire le dossier "Fuite en avant au Zimbabwe", le Monde diplomatique, octobre 1984.

REDISTRIBUTION DES TERRES

Le Gouvernement zimbabwéen, secoué par une crise économique et sociale de plus en plus profonde, est pressé par les petits exploitants assoiffés de terre de résoudre un problème vieux d'un siècle, tandis que les principaux donateurs ont de leur côté accueilli sans enthousiasme son programme de redistribution de la terre. Le plan a pour but de réinstaller des dizaines de milliers de personnes sur des terres qui avaient été saisies par les colons britanniques et ainsi d'aider à corriger les déséquilibres économiques entre Noirs et Blancs dans le pays.
Mais, après l'opposition que les donateurs ont manifesté devant ce plan lors de son lancement, en septembre, le gouvernement a consenti à en limiter l'ampleur.
Le gouvernement continue toutefois d'affirmer avec insistance que la répartition actuelle de la terre est injuste et qu'elle est source d'instabilité politique, appelant l'attention sur les occupations non autorisées de terres des Blancs par des groupes de squatters durant ces derniers mois.
Le problème remonte aux années 1890, quand des colons britanniques se sont installés sur les territoires qui devaient plus tard constituer la Rhodésie du Sud. Bien que Ic pays ait accédé à l'indépendance en 1980 sous le nom de Zimbabwe, six millions de Noirs vivent encore sur des terres arides et infertiles qui ne se prêtent pas à l'agriculture, tandis que la plus grande partie des terres arables sont entre les mains de 4 500 exploitants blancs qui pratiquent des cultures commerciales, et de sociétés multinationales.

La crise foncière du Zimbabwe, déclare le président Robert Mugabe, "puise ses racines dans notre histoire de peuple colonisé. C'est une question dont la solution n'est pas négociable." Le gouvernement répète avec insistance que le programme de redistribution du sol est essentiel à la stabilité sociale et politique du Zimbabwe et note que cette stabilité est conforme aux intérêts des exploitants blancs eux-mêmes.
Le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a exprimé son accord dans un discours lu en son nom au début de septembre lors d'un sommet agraire tenu à Harare. "La répartition équitable d'un capital productif tel que la terre revêt une grande importance économique, mais elle est aussi une condition essentielle de la paix et de la stabilité:' a-t-il déclaré. "Dans un pays où les femmes et les enfants constituent la majorité de la population rurale pauvre, l'amélioration des conditions de vie des communautés rurales sera beaucoup pour créer une société jouissant d'une meilleure santé et d'une meilleure éducation."

Les donateurs retiennent les fonds
Le programme de redistribution de la terre envisageait de réinstaller 150 000 familles sur 5 millions d'hectares en l'espace de cinq ans. Mais au sommet agraire de Harare la plupart des donateurs ont refusé d'annoncer des contributions importantes en faveur du programme, dont le coût estimatif est de 40 milliards de dollars zimbabwéens {1,9 milliard de dollars des E.-U.). On espérait que les donateurs s'engageraient à verser à cette conférence la moitié des moyens de financement du programme, mais les pays occidentaux et les institutions internationales, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international {FMI), n'ont promis en fait que le montant dérisoire de 20 millions de dollars zimbabwéens {180000 dollars des E.-U.).
Les préoccupations des donateurs, mises en lumière à ce sommet de trois jours, portaient sur les points suivants :
Le gouvernement n'indemnisera pas complètement les grands exploitants qu'il oblige à vendre leurs terres;
Il est peu vraisemblable que le programme soulage la pauvreté dans les zones "communales" pauvres, où vivent la majorité des 12 millions de Zimbabwéens;
II n'est prévu aucun contrôle adéquat de la corruption dans l'exécution du programme Les donateurs ont également dit que le programme était trop amhitieux et que son application exigerait plus des cinq années prévues.
L'Ambassadeur des Etats-Unis au Zimhahwe, Tom Mac Donald, a résumé les dispositions de la plupart des donateurs présents à la conférence disant au gouvernement que Washington jugeait impossible de s'engager à verser des fonds pour un programme qui lui paraissait violer le droit de proprieté et les droits de l'homme. "Nous pouvons seulement fournir une assistance technique ..en conformité avec nos propres lois:' a-t-il dit.
Tandis que le Royaume-Uni et la plupart des donateurs acceptent les impératifs économiques et politiques de la redistribution de la terre au Zimbabwe, ils lui désignent l'Afrique du Sud voisine comme un exemple à suivre. Le gouvernement de cc pays a choisi d'acheter de la terre aux Blancs prêts à en vendre pour y réinstaller des Noirs,
Le peu d'empressement des donateurs tient aussi à leurs doutes quant à la manière dont la terre fut redistribuée dans le passé. Dans les années 80, un premier programme au terme duquel 70 000 Noirs avaient été réinstallés, au lieu du chiffre prévu de 162000, donna lieu à des accusations publiques. la terre destinée à de petits exploitants aurait été en fait détournée au bénéfice de gens en place, allégation que le gouvernement du président Mugabe rejette
Le Royaume-Uni, qui a facilité l'exécution du premier plan agraire parce qu'il était fondé sur le principe d'un consentement mutuel entre vendeurs et acheteurs, affirme qu'il lui est impossible de faire de même pour le programme actuel parce qu'il méconnaît les droits de propriété fondamentaux, manque de transparence et n'aborde pas les problèmes liés à la pauvreté.

 'Nous ne pouvons plus attendre'
Pendant ce temps, des paysans assoiffés de terre ont tiré à leur façon des coups de semonce, exprimant leur impatience croissante devant l'incapacité du gouvernement de tenir les promesses  faites de leur en donner voici 18 ans, lors de l'accession à l'indépendance. Au cours des derniers  mois, des milliers de villageois ont, dans diverses
parties du pays, pris possession de terres d'excellente qualité exploitées à des fins commerciales, le plus souvent propriété de Blancs, pour s'y réinstaller illégalement. Les villageois ont fait voeu de ne pas évacuer ces propriétés, disant que le gouvernement ne se souciait pas sérieusement de soulager leur détresse. Comme l'a dit l'un deux dans sa colère : «nous ne pouvons plus attendre des promesses et encore des promesses».
Le gouvernement a demandé aux villageois de mettre fin à leur occupation, mais n'a pris aucune mesure pour les évacuer par la force. Le président s'est gardé de toute intervention vigoureuse et a pleinement conscience du caractère explosif du problème, surtout à une heure où les graves difficultés économiques du pays suscitent un mécontentement général. Le président Mugabe a déclaré dans de nombreux discours qu'il ne voyait pas pourquoi le gouvernement devrait payer pour des terres que les colonialistes britanniques avaient volé. Le gouvernement, dit-il, est disposé à acquitter le prix des améliorations apportées aux exploitations, mais ne paiera pas pour les terres : «c'est un don de dieu et elle appartient au peuple».

Des groupes influents comme l'Union commerciale des exploitants, qui regroupe les grands propriétaires fonciers blancs du Zimbabwe, ont reconnu que le gouvernement devait s'occuper des paysans sans terre, mais sont mécontents des méthodes utilisées, par exemple de la loi de 1992 qui donne au gouvernement le pouvoir de confisquer pratiquement toute terre ou exploitation, en ne versant que l'indemnité qui lui semble juste.

La majorité des zimbabwéens et des spécialistes d'analyse économique se sont inquiétés sur tout des effets de la redistribution de la terre sur la production agricole, principale ressource économique d'un pays qui exporte normalement des vivres vers les pays voisins plus pauvres. Le gouvernement a soutenu que les petits exploitants, si on leur donne assez de terres et l'outillage nécessaire pour les cultiver, peuvent produire autant que des grandes exploitations. De fait, les électeurs noirs produisent maintenant 70 pour cent environ de la culture de base du Zimbabwe, le maïs. Avant l'indépendance, les grandes exploitations produisaient la plus grande partie du maïs, tandis que des paysans indépendants en produisait juste assez pour leurs propres besoins. Certains économistes ont néanmoins avertis que si le plan est exécuté sous sa forme actuelle le secteur clé du tabac, dont les recettes d'exploitation sont les plus élevées, sera durement touchée. D'après leur évaluation, le volume total de la production annuelle de tabac séché à l'air chaud, soit 230 millions de kg, baissera de 50% en 1999. Le montant net actuel des recettes d'exportation du tabac est d'environ 330 millions de dollars par an en devises étrangères.

D'après le plan gouvernemental de réforme agraire, 700 des plantations de tabac du pays figurent dans le total des 1500 exploitations qui doivent être saisies dans l'avenir immédiat et servira à réinstaller des paysans sans terre. «Enlever ses terres (les plantations de tabac) à la production réduira probablement celle-ci de moitié», selon un économiste zimbabwéen indépendant. «Certains des agriculteurs que l'on est en train de réinstaller n'ont ni les compétences ni le capital des exploitants qui seront chassées. Si il y a vingt agriculteurs travaillant chacun pour leur compte là où il y avait un seul exploitant appliquant une approche globale, il leur faudra probablement des années pour déterminer les ressources qui iront à chacun d'entre eux».
Tout en soulignant que la réinstallation est nécessaire pour atténuer le surpeuplement des zones communale dégradées, le gouvernement précise aussi que certains des nouveaux colons seront des agriculteurs formés à leur profession ou possédant des fonds suffisants pour garantir de bons rendements.
Certains des analystes qui prévoient une chute de la production agricole affirment que le nombre d'emplois du secteur structuré, qui a à peine augmenté depuis l'indépendance, quant il comptait 1,5 millions de salariés, risque aussi de diminuer d'au moins 15%, car l'agriculture fournit les entrants de la plupart des industries locales.
Mais le professeur Sam Moyo du Southern Africa Regional Institute for Policy Studies,  groupe de réflexion locale, répond que certaines de ces prévisions sont exagérées par les blancs qui craignent de perdre leur terre et leur statut économique privilégié dans un pays où 70 pour cent des noirs vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Ce professeur, qui a étudié de près la question agraires au Zimbabwe, déclare que certaines des 1500 exploitations qui doivent faire l'objet d'une vente forcée ne se trouvent pas dans des régions fertiles et bénéficiant de fortes précipitations, où sont produites la plupart des cultures, mais dans des régions relativement pauvres et sèches, bien qu'elles soient encore préférables aux terres communales où vivent actuellement les paysans. Selon lui, la production agricole globale ne serait donc probablement pas compromise.

POINT DE REPERES

Capitale: Harare.

Superficie: 390 759 km².

Population: 11 millions (1995).

Densité: 28,8 habitants/km².

Répartition démographique:Population urbaine, 32 %; rurale, 68 %.

Religions: chrétiens (44,8 %), animistes (40,4 %) et autres (14,8 %).

Taux d'accroissement de la population: 2,1 %.

Espérance de vie: 57 ans.

Taux de mortalité infantile: 55 pour mille.

Taux d'alphabétisation des adultes: 83,4 %.

PNB: 5,9 milliards de dollars.

Dette extérieure: 4,4 milliards de dollars, soit 80 % du PNB.

Industries extractives: or, amiante, charbon, nickel, cuivre, etc.

De l'indépendance à la crise du régime

1965: M. Ian Smith, premier ministre du gouvernement blanc, déclare unilatéralement l'indépendance de la Rhodésie et rompt avec la puissance coloniale, la Grande-Bretagne.

10 septembre 1979: A la suite d'une longue lutte armée et sous l'impulsion des Britanniques, la conférence constitutionnelle de Lancaster House prépare la formation d'un gouvernement noir.

18 avril 1980: Suite aux élections qui ont eu lieu en février, le Zimbabwe devient indépendant. M. Robert Mugabe, chef de la Zimbabwe African National Union (ZANU), devient premier ministre. M. Joshua Nkomo, chef de la Zimbabwe African People's Union (ZAPU), est ministre de l'intérieur.

22 décembre 1987: Les deux partis rivaux fusionnent en un seul, la ZANU.

31 décembre 1987: A la suite de la réforme constitutionnelle d'octobre, M. Mugabe, seul candidat, devient le premier président de la République du Zimbabwe.

1991: Adoption du programme d'ajustement structurel économique de la Banque mondiale. La ZANU renonce au marxisme-léninisme et adopte l'économie de marché.

17 mars 1996: Réélection contestée de M. Robert Mugabe.

LE ZIMBABWE ET LES CREANCIERS

A flanc de colline, dominant une luxuriante vallée où vaches repues, champs de tabac, de petits pois et de fleurs pour l'exportation s'étendent à perte de vue, se dresse l'une des plus importantes exploitations agricoles du Zimbabwe. Une prospérité insolente masque les huttes de chaume et de plastique de Porta Farm, un camp misérable où 2 000 personnes ont trouvé refuge il y a six ans, après avoir été chassées de la capitale au cours d'un "nettoyage" effectué par le gouvernement pour la venue de la reine d'Angleterre. Pour tous ces gens, l'idéal serait d'être embauché pour 16 dollars locaux par jour (environ 8 francs), plus le lit. Mais aucun d'entre eux n'y est jamais parvenu. Leur seul lien, à ce qu'ils disent, avec cette ferme qui les fait rêver se limite au vol d'une vache par une belle nuit. Des ouvriers qui ont perdu leur travail à la ferme, généralement des Mozambicains et des Malawiens clandestins, rejoignent de temps à autre le camp, remplaçant les quelques chanceux qui ont bénéficié du programme gouvernemental de redistribution des terres.

Surpeuplées et miséreuses, les campagnes sont au centre de la crise politique, sociale et raciale qui secoue le pays. La fin du régime de M. Robert Mugabe marque aussi la fin d'une époque: corruption et incompétence ont jeté le discrédit sur le gouvernement et le parti au pouvoir, l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF); les bailleurs de fonds étrangers, en particulier la Banque mondiale, sont de plus en plus inquiets des effets de leurs réformes de l'éducation et de la santé; la majorité de la population vit dans des conditions pires qu'au jour de l'indépendance; quant à l'ouverture économique réalisée grâce aux investisseurs étrangers d'Afrique du Sud et d'Asie, elle demeure réduite et a provoqué une réelle "désindustrialisation" (1).

La cruciale question foncière fut à l'origine de la guerre entre l'immense majorité noire et le régime des colons blancs de M. Ian Smith. L'espoir de posséder sa propre terre entraîna des dizaines de milliers de paysans dans la lutte ou le soutien à la guérilla, qui fit 20 000 morts et des centaines de milliers de blessés. Fin 1979, lors de la conférence de Lancaster House, qui mit fin à la guerre et aboutit à l'indépendance du Zimbabwe, le gouvernement britannique imposa une Constitution garantissant à la minorité blanche et aux étrangers la possession des ressources agricoles, minérales et industrielles pour dix ans (2).

Qui aurait pu croire que, dix-sept ans après l'indépendance, les fermiers blancs domineraient encore l'économie, avec 4 000 fermes occupant 60 % des meilleures terres? Qui aurait pu croire qu'un seul homme régnerait sur une exploitation de 27 000 hectares? 20 % de la population travaille sur ces fermes dans des conditions aussi dures que celles qui ont conduit la génération précédente à prendre les armes (3). La concentration des richesses entre les mains des fermiers opulents a enfermé le pays dans un modèle de croissance qui exclut les masses rurales.

La Banque mondiale a admis que les deux tiers de la population ne bénéficieraient pas des possibilités ouvertes par le plan d'ajustement structurel (4). La grande majorité des Noirs vivent dans des zones communales, qui regroupent 45 % des surfaces cultivées, généralement pauvres, sèches, dégradées et sans infrastructures. Si le gouvernement a échoué dans son programme de redistribution des terres, c'est en partie parce qu'il n'a pas les ressources nécessaires pour les acheter. Il avait promis un million de petits paysans bénéficiaires, ils ne sont que 60 000, sur des parcelles médiocres.

Face au mécontentement populaire, le président Robert Mugabe a menacé d'exproprier les fermiers sans aucune compensation. Pour faire baisser le prix de la terre, le conseil des ministres envisage également de suivre l'exemple jamaïcain et d'augmenter fortement la taxe foncière. Mais l'agriculture commerciale, vitale pour l'économie, représente 14 % des échanges extérieurs. M. Denis Norman, ministre blanc de l'agriculture depuis 1980 et lui-même agriculteur, a démissionné en avril dernier, pris en tenaille entre la colère grandissante de la majorité noire et les pressions de son électorat blanc, dont le pouvoir économique est devenu l'obsession des 11 millions de citoyens, bien qu'il représente à peine 1 % de la population.

Dans un club très fermé d'Harare, au centre de la capitale, on trouve de huit à dix Blancs pour un Noir, et l'on se croirait encore en pleine époque coloniale, dont les Rhodésiens blancs étaient sans doute les représentants les plus bigots et les moins cultivés. L'indépendance du Zimbabwe est une réalité que nombre d'entre eux ignorent, avec un racisme non dissimulé.

Mais, au-delà de la redistribution des terres, il est un problème plus grave encore que le gouvernement préfère ignorer: la pauvreté. Au cours de la décennie qui a suivi l'indépendance, les progrès du pays en matière de services sociaux ont servi de modèle à l'Afrique. L'espérance de vie passa de cinquante-cinq à soixante-quatre ans; l'accès à l'éducation doubla pour le primaire et décupla pour le secondaire; le taux de vaccination des enfants augmenta de 25 % à 80 %; le taux de mortalité des nouveau-nés et des mères en couches diminua sensiblement. Tous ces "progrès" furent accomplis alors que 25 % de la population vivait au-dessous du seuil de pauvreté.

Un pays plein de contradictions

DÉSORMAIS, 62 % de la population vit au-dessous de ce seuil. Des gamins des rues abandonnés à leur sort aux enfants des villages en ruine, la misère est trop visible pour qu'on l'oublie. Entre 1988 et 1994, le pourcentage des enfants sous-alimentés a augmenté d'un tiers, pour atteindre 17 %. Dans le même temps, la malnutrition a doublé, touchant désormais 3 % d'entre eux.

Le programme d'ajustement structurel (ESAP) de la Banque mondiale a eu un effet dévastateur sur les budgets sociaux: les dépenses de santé ont chuté de 32 %; les dépenses par habitant consacrées à l'éducation ont baissé de 32 % pour le primaire et 34 % pour le secondaire; les dépenses consacrées au développement de l'agriculture de 26 % et le budget de la sécurité sociale de 32 % (5). Le ministère des services publics et sociaux estime que 19 % des enfants entre six et dix-sept ans qui vivent à la campagne - où 32 % des instituteurs sont inexpérimentés - et 11 % des enfants qui vivent en ville ne vont pas à l'école, rendue trop chère par les diverses contributions demandées.

Le principe du recouvrement des dépenses de santé auprès des bénéficiaires, introduit par la Banque mondiale, n'a pas eu l'effet escompté. Suivant "une logique qui pourrait avoir des conséquences désastreuses", les pauvres retardent au maximum l'échéance des soins: les mères ne vont plus à l'hôpital pour accoucher, tandis que les visites externes, les examens gynécologiques et le temps d'hospitalisation diminuent (6). De l'enfant d'Harare qui s'est cassé le bras, mais refuse de subir une radio parce que sa mère ne peut pas payer, au vieux paysan tremblant de malaria qui ne va pas à l'hôpital parce qu'il ne peut s'offrir ni les médicaments ni les 12 francs d'une consultation, les effets sur les pauvres sont si dévastateurs que l'Unicef a demandé que l'on renonce à cette mesure, "inéquitable et inefficace".

Le Zimbabwe connaît une des pires épidémies de sida du continent africain. Militaires, policiers et écoliers de plus de treize ans sont d'ores et déjà exclus des donneurs de sang. On estime qu'un million de personnes - soit un quart de la population active - sont séropositives. Les malades du sida occupent 70 % des lits d'hôpitaux. D'ici quinze ans, les répercussions de l'épidémie devraient faire chuter la croissance du PIB de 10 %, faire baisser les fonds d'épargne et d'investissement, augmenter la charge familiale de chaque adulte et réduire à néant les gains sociaux acquis par les femmes, puisque ce sont elles qui prennent soin des malades.

La pression de plus en plus grande exercée sur le petit nombre de travailleurs employés dans l'économie officielle a provoqué un vaste mouvement de grèves dans plusieurs secteurs, y compris dans le secteur public, parmi les médecins et les infirmières. Le gouvernement a menacé de les remplacer par des étrangers, ce qui a poussé les infirmières à s'exiler et les médecins à rejoindre le secteur privé. Dans le même temps, en ville, les ouvriers ont vu leurs revenus baisser des trois quarts entre 1980 et 1987. En outre, les réductions des dépenses dans les secteurs public et privé ont conduit, selon M. Morgan Tsvangirai, secrétaire général du congrès des syndicats du Zimbabwe (ZCTU), à la suppression de 50 000 emplois depuis le début du programme d'ajustement en 1990.

La part importante accordée à l'éducation - elle représente 22 % du budget - n'ayant pas de prolongement dans l'agriculture et l'industrie, les 300 000 jeunes qui arrivent tous les ans sur le marché du travail se retrouvent pour la plupart au chômage. Beaucoup, venus des campagnes, errent dans les rues de Chitinguizhou, le "Soweto" d'Harare, amers et déçus de ne pas avoir trouvé le travail qu'ils étaient venus chercher.

Les exportations, qui selon les plans de la Banque mondiale doivent constituer la base de la croissance, n'ont pas créé d'emplois pour les jeunes diplômés. Les fleurs et les légumes à destination de l'Europe sont cueillis et traités par une main-d'oeuvre bon marché, émigrés mozambicains ou malawiens pour la plupart. Le secteur industriel, mis à mal par les nombreuses années d'embargo économique, est incapable de se mesurer au marché mondial. L'industrie du textile, par exemple, s'est effondrée face à l'Afrique du Sud: son activité a chuté de 60 % ces deux dernières années. Les relations avec le gouvernement de l'ANC sont tendues. Pretoria refuse de signer un accord commercial préférentiel avec le Zimbabwe bien qu'étant son principal fournisseur (38 % des importations) (7).

Mais ce sont surtout les séries de scandales qui ont éclaboussé la famille et les amis du président qui portent préjudice à l'économie. Des projets récents, tels que l'installation de téléphones cellulaires, l'extension de l'aéroport d'Harare, la construction d'une centrale thermique, ont été décidés en pleine irrégularité, les contestations de certains officiels ne faisant que précipiter leur destitution. C'est cette corruption - ainsi que la rhétorique d' "indigénisation" - qui rebute les investisseurs étrangers.

Le fabuleux train de vie de l'élite a certes provoqué une vive opposition à l'égard du ZANU-PF, mais le monopartisme est une réalité, et son autorité demeure incontestée. Mme Margaret Dongo, jeune femme intrépide, ancien guérillero, a cependant osé se présenter comme candidate indépendante aux dernières élections d'avril 1995 et a même réussi, malgré le harcèlement des autorités, à se faire élire dans sa circonscription ouvrière de la capitale. Une fois au Parlement, elle a fait une série de rapports sur la corruption en général, et plus récemment sur le paiement des pensions aux victimes de guerre accordées à de nombreux dirigeants, parmi lesquels des ministres en fonctions, qui ont revendiqué une infirmité à 90 %. Une enquête a été ouverte et les paiements suspendus. Plusieurs conseillers locaux ont suivi son exemple et ont défié la machine locale du ZANU-PF en se présentant en candidats indépendants. Mais le climat politique est dangereux, et nombreux sont ceux qui craignent pour la sécurité de Mme Dongo.

Les zones rurales, où vivent 70 % de la population, ne sont pas dénuées de vie politique. Quelque 200 communautés théâtrales montent des petites pièces en anglais ou en shona, qui sont d'acerbes satires de la vie institutionnelle. C'est précisément dans ces campagnes qu'agissent des organisations pour les droits de l'homme, telles que la Zimrights et la très respectée Commission catholique pour la justice et la paix (CCJP), en organisant des réunions d'éducation civique qui, week-end après week-end, rassemblent des centaines de personnes enthousiastes, de la police locale aux intellectuels. Associations et coopératives de toutes sortes - femmes, résidents, parents d'élèves, associations pour les observances religieuses, les enterrements, etc. - font partie intégrante de la vie du pays, aussi bien à la ville qu'à la campagne.

Des organisations créées dans les années 50 puis réprimées par les Blancs renaissent de leurs cendres, comme une réponse à la pauvreté. Dans les zones isolées, elles fournissent un cadre au courant civique venu d'Harare. Les dirigeants de la Zimrights et du CCJP, qui ont travaillé dans l'ombre durant des années sur des sujets aussi sensibles que les massacres du Matabeleland par l'armée nationale dans les années 80 ou le déplacement forcé des squatters dans des camps tels que Porto Farm, sont courtisés, tout comme Mme Dongo, par l'argent de réseaux internationaux. Mais il est encore trop tôt pour dire à quel point ces nouveaux alliés vont dénaturer ce qui est un authentique mouvement populaire.

Le Zimbabwe est un pays plein de contradictions. La société civile a peut-être été étouffée au cours de la dernière décennie, mais les anciennes valeurs, les mêmes qui ont conduit à la guerre de libération, subsistent toujours. La génération future ne saurait les ignorer.

Notes:
(1) Michel Chossudovsky, "Quand l'apartheid s'exporte au sud du continent", Le Monde diplomatique, avril 1997.
(2) Colin Stoneman, Zimbabwe's Inheritance, Macmillan, Londres, 1981.
(3) Dedi Esi Amanor-Wilks, In Search for Zimbabwe's Farm Workers, Panos, Londres, 1996.
(4) Zimbabwe: Achieving Shared Growth, Banque Mondiale, Washington, 1995.
(5) Munhamo Chisuo et Lauchlan Munso, Social Dimension of Adjustment 1990-1994, Unicef, 1994.
(6) Kevin Watkins, Cost Recovery and Equity in the Health Sector, Wider, Helsinki 1997.
(7) Economic Intelligence Unit, Londres, 1997.

Source :
Le Monde Diplomatique 1987-1997


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