Afrique : histoire, economie, politique

1998-2001
Analyse économique et sociale


ANALYSE ECONOMIQUE ET SOCIALE

1996

En remportant l'élection présidentielle de mars avec plus de 85 ')I, des voix, le président Robert Mugabe, qui est âgé de soixante-douze ans, a confirmé le carat ère incontesté de son pouvoir sur l'ex-Rhodésie, qu'il dirige sans interruption depuis l'indépendance, il y a seize ans. Une presse sous contrôle, un parti dirigeant tout puissant grâce au soutien de l'appareil d'Etat et une opposition savamment discréditée ont permis à M. Mugabe de transformer ce scrutin en plébiscite. Toutefois, le retrait des candidats de l'opposition et le faible taux de participation (seulement 30%) ont contribué à réduire l'ampleur de l'opération.
Les Zimbabwéens, dont l'abstention illustrait le mécontentement face à la situation économique catastrophique, ont également exprimé leur colère à travers de nombreuses grèves tout au long de l'année. Le pays a ainsi connu, en 1996, sa plus grave crise sociale depuis l'indépendance. En août, un arrêt de travail général des fonctionnaires a fait descendre dans la rue la majorité des quelque 180000 agents de l'Etat, dont le mouvement a perturbé la vie du pays pendant deux semaines. En octobre, les salariés des services de santé publics ont à leur tour observé une grève de plus de trois semaines. Tous réclamaient une hausse substantielle de leur salaire. La faible augmentation qui leur a été accordée ne suffira pas à compenser la baisse réelle des rémunérations, due à une inflation qui continue de progresser à un taux supérieur à 20 %.
Le gouvernement de M. Mugabe fait peser sur les fonctionnaires l'effort de réduction des dépenses publiques réclamée par les institutions financières internationales. Par ailleurs, le chef de l'Etat gaspille les deniers publics dans des dépenses ,somptuaires, comme l'achat d'hélicoptères destinés à la présidence ou le financement sur les caisses de l'Etat de son fastueux mariage. Ce comportement, qui alimente le mécontentement populaire, provoque un raidissement des bailleurs de fonds étrangers, peu désireux de le cautionner.
Après s'être avéré incapable de respecter les engagements du plan d'ajustement structurel arrivé à son terme en 1995, le gouvernement de M. Mugabe cherche à recueillir le soutien de la Banque mondiale et du F.M.I pour un nouveau programme de réformes. Mais celui-ci n'a toujours pas été mis en place, et les institutions financières internationales se montrent réticentes à renouveler leur aide. L'objectif de réduction du déficit public à 10% du budget, qu'elles avaient fixé, paraît bien lointain, les dépenses de l'Etat continuant de représenter environ 40% du PNB. Les pluies exceptionnelles survenues après des années de sécheresse permettent toutefois de prévoir un taux de croissance de 3%, à 5%, pour 1996. Mais les taux d'intérêt prohibitifs (près de 30%) freinent les investissements, tandis que le niveau du chômage demeure préoccupant (plus de 30 %).

1997

Un régime à bout de souffle,malmené par la montée du mécontentement social: telle est l'impression donnée, tout au long de l'année, par le régime de Robert Mugabe, usé par un règne sans partage sur le Zimbabwe depuis l'indépendance en 1980. La grogne généralisée s'est traduite par une intensification des mouvements de protestation déjà particulièrement virulents en 1996. Des fonctionnaires aux étudiants, en passant par les salariés du secteur privé, presque toutes les couches de la population sont descendues dans la rue ou ont fait grève en 1997.
Le mécontentement de la population dans l'ex-Rhodésie a culminé en juillet-août, avec la « révolte » des anciens combattants de la guerre d'indépendance considérés pourtant comme les enfants chéris du régime. Ceux-là mêmes qui ont porté M. Mugabe au pouvoir ont manifesté pendant plus d'un mois pour réclamer le paiement de leurs pensions, suspendu à la suite d'une affaire de détournement de fonds par des hauts fonctionnaires. Les vétérans s'en sont violemment pris au chef d'Etat, le conspuant lors d'une cérémonie officielle avant de saccager le siège de son parti. Aucune force d'opposition crédible n'est en mesure, pour l'instant, de récupérer ce phénomène sur le plan politique, mais il s'agit, néanmoins d'un sérieux avertissement pour M. Mugabe.
La succession des protestations sociales traduit, en effet, le ras-le-bol des Zimbabwéens face à la corruption et au népotisme qui gangrènent le régime. L'affaire des pensions des anciens combattants ne fait que s'ajouter à une longue liste de scandales du même genre. Le mécontentement est d'autant plus fort que le gouvernement fait peser sur la population l'effort de réduction des dépenses publiques initié sous l'égide des institutions financières internationales. Outre l'amertume à l'égard des autorités, presque tous les mouvements sociaux ont eu comme dénominateur commun l'exigence d'une augmentation des salaires. Les revendications dans ce domaine ont été avivées en 1997 par un tassement de la croissance à 4 % et une remontée de l'inflation au-dessus des 20 %.
Pour apaiser le mécontentement social, M. Mugabe a en partie cédé à ces pressions. Le gouvernement a décidé d'augmenter de façon significative les avantages financiers accordés aux anciens combattants. Mais la facture pour l'Etat s'élèverait à plus de 2 milliards de francs, mettant hors d'atteinte l'objectif d'un déficit budgétaire contenu à hauteur de 8,5 %. Mécontent de cette brusque aggravation des dépenses publiques, le FMI a reporté le prêt qu'il avait décidé d'octroyer au Zimbabwe. La reprise de l'aide internationale, en grande partie suspendue, demeure donc incertaine.
L'autre initiative prise par M. Mugabe pour apaiser la grogne populaire ne s'annonce guère plus judicieuse. Reprenant un des thèmes favoris de son discours populiste, le chef de l'Etat a une nouvelle fois menacé de confisquer les terres appartenant aux fermiers blancs pour les redistribuer aux exploitants noirs. La mesure porterait cette fois sur 5 millions d'hectares et serait mise à exécution sans compensation. Mais la réforme agraire demeure bloquée depuis des années et le ministre de l'agriculture a déjà commencé à apporter des nuances au projet.

1998

Face au risque d'explosion sociale et à la montée de la contestation, le président Robert Mugabe a choisi la fuite dans l'aventure militaire en République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre). Après le déclenchement des hostilités, début août, le chef de l'Etat zimbabwéen a pris la tête de la coalition régionale venue au secours de Laurent Désiré Kabila. Aux côtés de l'Angola et de la Namibie, le Zimbabwe s'est affirmé comme le plus véhément et le plus intransigeant des alliés de la RDC. Début novembre, Robert Mugabe a annoncé un renforcement de l'effort de guerre de son pays, afin de mener une offensive contre les rebelles dans l'est de l'ex-Zaïre. D'abord estimé à 3 000, le nombre de soldats envoyés par Harare serait passé à 6000.
Le conflit en ROC donne l'occasion au dirigeant zimbabwéen de contester la domination sud-africaine dans la région, très mal vécue par Harare. C'est ce qui explique l'insistance de Robert Mugabe à critiquer et à contredire les initiatives de paix du président Nelson Mandela. L'intervention militaire du Zimbabwe en RDC obéit aussi à des considérations bassement mercantiles. Le président Mugabe a noué des liens économiques avec l'ex-Zaïre qui impliqueraient des membres de son entourage désireux de préserver et de développer leurs intérêts. En contrepartie de son soutien militaire, le Zimbabwe souhaite devenir un partenaire économique privilégié de la ROC. La nomination d'un Zimbabwéen à la tête de la Gécamines, la principale compagnie minière de l'ex-Zaïre, peut s'interpréter comme une première retombée.

L'engagement militaire en RDC représente un coût estimé à 1 million de dollars (6 millions de francs) par jour. n constitue un fardeau insupportable pour la population et pour l'économie du Zimbabwe, déjà menacée d'effondrement. n aggrave un peu plus l'impopularité du régime et le mécontentement qui s'exprime au sein même du pouvoir. D'après la presse d'Harare, l'intervention dans l'ex-Zaïre ne fait pas l'unanimité à l'intérieur du gouvernement. Elle alimente l'esprit de fronde qu'ont déjà manifesté certains membres du parti dirigeant, le ZANU-PF. En mars, le président Mugabe avait reconnu l'existence d'une « rébellion » au sein du parti et il avait suspendu un de ses responsables, coupable d'avoir suggéré la démission du chef de l'Etat.
Les tensions sociales, elles aussi, ne font que s'accroître. En janvier, l'augmentation du prix des produits alimentaires avait déclenché des troubles d'une violence sans précédent Plusieurs jours d'émeutes avaient fait cinq morts et de nombreux dégâts dans la capitale. Début novembre, le pays a connu une nouvelle flambée de violence provoquée, cette fois, par la hausse du prix de l'essence. A Harare, les émeutes ont entraîné le déploiement des troupes dans la rue. La semaine suivante, une grève générale a paralysé le pays pendant 24 heures.
Ulcérée par l'intervention en ROC, la population supporte de plus en plus mal le poids d'une situation économique catastrophique. L'inflation atteint presque 30 % et le chômage frise les 50 %. En quelques mois, le dollar zimbabwéen a perdu plus de 60 % de sa valeur par rapport au dollar américain. En avril, le gouvernement a annoncé un nouveau programme économique de cinq ans, dans le cadre du plan d'ajustement structurel mis en place par les institutions internationales. Officiellement basé sur la rigueur et la réduction des dépenses, ce programme énonce des objectifs qui paraissent hors de portée. Il prévoit notamment de porter la croissance à 6% et de réduire le déficit à moins de 5 %, contre près du double actuellement.
Refroidi depuis par l'intervention militaire dans l'ex-Zaïre, le Fonds monétaire international (FMI) avait donné son aval au plan du gouvernement et avait accordé une aide de 175 millions de dollars (1,4 milliard de francs) pour le soutenir. Par ailleurs, grâce à l'appui des autres bailleurs de fonds, le FMI a obtenu du gouvernement radoucissement de la réforme agraire. Malgré les menaces de confiscation des terres appartenant aux fermiers blancs, le processus de redistribution en faveur des paysans noirs était toujours au point mort à la fin de l'année.

1999

L'enlisement du processus de paix en République démocratique du Congo (RDC), où 13 000 soldats zimbabwéens sont engagés pour défendre le régime du président Laurent Kabila, hypothèque l'avenir économique du pays. En accordant, en septembre 1999, à la société Osleg, dont l'un des actionnaires principaux est un général zimbabwéen, le droit d'exploiter et de vendre les diamants et l'or de son pays, Kabila a lié son sort chancelant à celui de la nomenklatura de Harare. Ce nouveau cadeau a peu de chances d'être plus profitable à l'économie zimbabwéenne que la nomination, à la tête de l'entreprise para-étatique congolaise Gécamines, du Zimbabwéen Billy Rautenbach, remplacé à ce poste par un Belge en novembre. La seule retombée positive pour le Zimbabwe a été un contrat de retraitement de concentrés de cuivre congolais qui octroie un sursis à la fonderie de Mhangura, au bord de la faillite.
Pour le reste, un mémorandum confidentiel du gouvernement, divulgué en octobre, a confirmé que le coût de la guerre en RDC était de 1 million de dollars (6 millions de francs) par jour, soit dix fois plus que les chiffres communiqués au FMI. Cette révélation s'est traduite par la suspension de l'aide budgétaire de 193 millions de dollars (1,2 milliard de francs) consentie en août par le FMl. Dans la foulée, la Banque mondiale a interrompu ses pourparlers avec le gouvernement et gelé le versement de 140 millions de dollars (840 millions de francs) au titre de la facilité d'ajustement structurel renforcé. Le coût de la guerre représentant à lui seul 5,5 % du PIB, l'objectif d'une réduction du déficit budgétaire à 5,3% du P!B pour la fin 1999 ne peut être atteint. Personne parmi les opérateurs économiques ne croit plus que le taux d'inflation, qui caracolait à 70% en août, pourrait être ramené à 30% au début de l'an 2000. L'objectif modeste, annoncé au FMI, d'une croissance de 1,2% en 1999 semble trop optimiste.
En effet, la combinaison de pluies trop fortes et irrégulières avec une chute des cours mondiaux des principales cultures devrait entraîner une baisse de 18 % des recettes du premier produit d'exportation, le tabac. Le Zimbabwe, jadis exportateur net, ne pourra pas résorber son déficit céréalier, estimé à quelque 500000 tonnes.
La guerre du Congo et le renchérissement de la facture vivrière et pétrolière du fait d'une dépréciation de 70 % de la valeur du dollar zimbabwéen par rapport au dollar américain en dix-huit mois ont précipité une crise sociale, économique et politique, une cascade de scandales financiers impliquant les plus hautes autorités du pays. Le choléra a refait son apparition au début 1999 dans les zones urbaines. Plus de la moitié de la population est sans emploi.
En vue de la présidentielle d'avril 2002, le président septuagénaire Robert Mugabe tente de remodeler la Constitution afin d'éviter que sa responsabilité ne soit mise en cause dans les massacres du Matebeleland, en 1985. L'organisation de défense des droits de l'homme Zimrights parle de syndrome Pinochet. Pour la première fois depuis l'indépendance, une véritable alternative semble être apparue avec la National Constitutional Assembly, soutenue par l'opposition, les Eglises et les syndicats. Le principal rival de Mugabe est le syndicaliste charismatique Morgan Tsvangirai, fondateur d'un nouveau parti: le Movement of Democratic Change.
Seul facteur d'incertitude, le vote rural. Comme à l'accoutumée, le pouvoir brandit la promesse d'une réforme agraire qu'il ne peut pas précipiter. 11 n'a pas les moyens d'indemniser les fermiers blancs. De surcroît, par crainte de creuser davantage le déficit vivrier, il hésite à installer en masse sur leurs terres des fermiers noirs qui, à court terme, ne peuvent assurer une productivité équivalente. Pour Tsvangirai, le défi consiste à persuader les paysans de la nécessité d'une approche plus progressive pour faire aboutir une réforme dont les principaux bénéficiaires ont été les apparatchiks de la ZANU-PF au pouvoir.

2000

A plus d'un an de l'élection présidentielle de 2002, la tension rie cesse de monter, de même que L'impopularité du président Robert Mugabe (76 ans). Celle-ci s'est traduite par la victoire du « non » au référendum

constitutionnel des 12 et 13 février visant à renforcer les pouvoirs du chef de l'Etat et à entériner l'expropriation sans indemnités des terres des fermiers blancs.

Mugabe n'a pu se résoudre à cet échec. Pour reconquérir l'électorat rural acquis depuis l'indépendance, mais qui s'est massivement abstenu en février, le parti au pouvoir, la ZANU-PF, a suscité à partir de mars des invasions de terres des fermiers blancs par ses milices emmenées par un vétéran de la guerre d'indépendance, « Hitler » Chenjerai Hunzvi. A la fin 2000, plus d'un millier d'exploitations étaient encore occupées et plus de trente personnes avaient péri au cours des violences.

Ignorant l'ordre d'évacuation des terres intimé par la Cour suprême, cette stratégie avait pour objectif d'intimider l'électorat en vue des législatives des 24 et 25 juin. Elles se sont soldées par la courte victoire de la ZANU-PF face aux challengers du Movement of Democratic Change (MDC), dirigé par le charismatique et ex-syndicaliste Morgan Tsvangirai. Mais cette victoire a été entachée de fraudes et dévalorisée par la cooptation par le président d'un cinquième des députés pour s'assurer une majorité automatique.

Depuis, la situation n'a cessé d'empirer. La décision gouvernementale de confisquer cinq millions d'hectares, son obstination à poursuivre l'engagement militaire au Congo et son refus d'une politique des changes réaliste ont entraîné un gel des financements extérieurs et l'accélération de l'inflation. Une augmentation de 35 % du prix du pain a déclenché des émeutes en octobre. Leur répression brutale par l'armée témoigne de l'extrême détermination du président à s'accrocher au pouvoir. Les éditorialistes locaux prédisent un affrontement inévitable. La nervosité de la ZANU-PF est d'autant plus grande qu'elle a enregistré des défections, dont celle de l'ancien ministre de la défense, Enos Nkala. Le parti du président éprouve aussi des difficultés à calmer les querelles entre associations rivales de vétérans et à apaiser la frustration dans ses rangs victimes d'une purge au profit des inconditionnels de Mugabe.

Les rapports majorité-opposition sont exécrables: le MDC a entamé en octobre une procédure de destitution du président. Son leader est poursuivi pour incitation à la violence après avoir sommé Mugabe en septembre de démissionner. Les tensions raciales ont également été avivées après l'assignation par le pouvoir, en octobre, de l'ex-premier ministre Ian Smith, accusé d'avoir commandité des « crimes de génocide » durant la guerre d'indépendance. Smith a aggravé les choses depuis son exil londonien en déclarant ne pas regretter la mort de milliers de guérilleros noirs.

La confiance est mise à mal; les investissements ont fondu de 80 % entre janvier et mai. La production agricole, déjà affectée par les inondations en février, s'est ressentie des occupations de terres. Le vote en novembre par le Parlement d'un programme accéléré de redistribution de terres a incité les banques à interrompre les crédits aux agriculteurs. L'impact est désastreux: le Zimbabwe, jadis exportateur de céréales, enregistre en 2000 un déficit céréalier de plusieurs centaines de milliers de tonnes. Une baisse de la production de tabac, le premier produit d'exportation, est attendue pour 2001. Depuis un an, les pénuries chroniques de carburant ont contraint maintes industries à mettre leur personnel au chômage technique.

Ces inconvénients sont largement imputables à l'enlisement de l'armée zimbabwéenne au Congo, qui, selon le nouveau ministre des finances, Simba Makoni, a coûté au budget national 2 milliards de francs depuis 1998. Un mémorandum confidentiel du gouvernement daté d'octobre 1999 en évaluait le coût à 7,6 millions de francs par jour. En novembre 2000, les soldes des 11 000 membres du corps expéditionnaire en RDC n'étaient plus payées depuis trois mois !

Ce cocktail a précipité un naufrage social, économique et politique, émaillé de scandales financiers impliquant de hautes autorités. Le choléra a refait son apparition au début 1999 dans les villes. Plus de la moitié de la population est sans emploi. Une baisse du PIB de 5 % en 2000 et de 10 % en 2001 est pronostiquée. Le pays et la région attendent dans l'angoisse l'échéance électorale de 2002.

Source :
Bilan du Monde 96-2001


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Contenant et contenus conçus et réalisés par Olivier Bain; tirés de l'oubli, toilettés et remis en ligne par Jean-Marc Liotier